M. deBeiumanoir, évêque du Mans, frère de M. de Lavardin
2. Louis de la Trémouille, comte d'Olonne avait épousé Henriette d'Angernes de la Loupe, de trop galante mémoire.
la Rochefoucauld me dit : « Madame , ils ne peuvent pas a tenir deux dans cette chambre ; » et, en effet, Gourcelles « sortit K » La marquise et lui, du reste, sympathisaient assez ce semble, bien qu'elle ait dit quelque part qu'elle ne comprenait pas toutes ses maximes. Un jour, il lui déclara qu'elle « contentoit toutes ses idées sur l'amitié avec toutes ses circonstances et dépendances ^ » Une autre fois il charge l'aimable marquise de tendres amitiés pour sa fille, a mais d'un si bon ton et accompagnées de si agréables louanges, qu'il mérite d'être aimé de vous ^. »
A cette époque, on se réunissait presque chaque jour régulièrement chez Mme de la Fayette ; les mêmes personnes s'y retrouvaient sans cesse aussi chez Mme de Lavardin, amie de la comtesse et de Mme de Sévigné. On y contait les nouvelles du jour, on y dissertait sur certaines questions, on y lisait des lettres, et Mme de Sévigné ne manquait jamais d'apporter celles de Mme de Grignan. C'est ainsi qu'en donnant lecture de celles-ci, sa fille lui racontait son quasi naufrage sur le Rhône; M. de la Rochefoucauld l'interrompit pour dire que Mme de Grignan avait voulu faire la brave « dans l'espérance que quelque charitable personne l'en empêcheroit, et que, n'en ayant point trouvé, elle a dû être dans le même embarras que Scaramouche *. » Cette aimable société, où l'on comptait encore M. d'Ambres, Mme de Brissac, Mme de Montausier, Benserade, « qui fait toujours la joie de la compagnie, » et bien d'autres esprits fins et distingués, allait souvent à la comédie, à la foire voir les femmes sauvages et les animaux plus ou moins monstrueux. Tous les vendredis, Mme de Sévigné, M. de la Rochefoucauld, Benserade, Mme de Brissac, et probablement Mmes de Lavardin et de la Fayette dînaient chez l'évêque du Mans ^ Mais quel-
1. Lettre du 20 février 1671. — 2. Lettre du 25 février 1671. 3. Leurs du 27 février 1671. — 4. Lettre du 13: mars 1671. 5. Lettre du 11 macs.
quefois aussi le duc avait à subir de cruels accès de cette goutte, dont la première atteinte s'était fait sentir lors de son fameux voyage d'Agen à Châtillon^ « Je fus hier, écrit Mme de Sévigné, le 23 mars 1671, à sa fille, chez M. de la Rochefoucauld, je le trouvai criant les hauts cris ; ses douleurs étoient à un tel point, que toute sa contenance étoit vaincue, sans qu'il en restât un seul brin ; l'excès de ses douleurs l'agitoit de telle sorte, qu'il étoit en l'air dans sa chaise avec une fièvre violente. Il me fit une pitié extrême, je ne l'avois jamais vu dans cet état ; il me pria de vous le mander et de vous asseurer que les damnés ne souffrent pas en un siècle ce qu'il souffre dans la moitié de sa vie, et qu'enfin il souhaite la mort comme le coup de grâce. » 11 se rétablit cependant dès la fin de mai, car nous le voyons revenir, le V avril, à sa belle humeur. « M. de la Rochefoucauld me dit encore que s'il avoit seulement trente ans de moins, il en voudroit fort à la troisième côte de M. deGrignan\ L'endroit oh vous dîtes qu'il a deux côtes rompues le fit éclater. » Ses amis venaient alors chez lui parce qu'il ne pouvait pas encore trop facilement sortir ; on s'y réunissait chaque jour pendant ses indispositions, et on y voyait souvent Mme de Marans, ancienne maîtresse du duc de Bourbon, que Mme de Sévigné traite avec raison peu révérentieusement et qui appelait M. de la Rochefoucauld son fils^. La marquise y venait sans cesse, y faisait sa correspondance, cherchait à le distraire, et se complaisait à causer avec
L II alla pour ce motif en 1664 et en 1665 aux eaux de Baréges : « Pour moi, écrit-il à Mlle d'Aumale, je n'ai pas eu la goutte depuis que vous m'avez défendu de l'avoir, et le respect que j'ai pour vous a plus de vertu que Baréges. » (De Verteuil , 4 décembre 1664 ou 1665.) Dans le même billet il annonce qu'il allait à la fin de mai à l'Isle.
2. Mlle de Sévigné était la troisième femme de M. de Grignan.
3. Mme de Sévigné dans une lettre du 22 avril nous dit que le duc appellait toujours Mme de Marans ;îa mère, mais aimait fort à se moquer d'elle.
cet esprit si digne d'elle : & Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, mande-t-elle le 10 avril 1671 à sa fille, qui vous embrasse de tout son cœur. Il est ravi de la réponse que vous faites aux chanoines et au père Desmares ^; il y a plaisir à vous mander des bagatelles, vous y répondez très-bien. 11 vous prie de croire que vous êtes encore toute vive dans son souvenir; s'il apprend quelque nouvelle digne de vous, il vous la fera savoir. Il est dans son hôtel de la Rochefoucauld, n'ayant plus d'espoir de marcher; son château en Espagne, c'est de se faire porter dans la maison ou dans son carrosse pour prendre l'air; on parle de l'envoyer aux eaux. » D'autres fois, Mme de Sévigné « faisoit ses paquets » chez Mme de la Fayette, mais M. de la Rochefoucauld y était toujours. Lé 17 avril, il charge la marquise de l'embrasser encore, « sans autre forme de procès, l'assurant qu'il est malheureusement plus loin de l'oublier que prêt à danser la bourrée, et qu'une atteinte de goutte à la main l'empêche d'écrire lui-même. »
Au mois d'avril 1672, M. de la Rochefoucauld céda son duché-pairie à son fils aîné, qui était toujours très-choyé à la cour : il reçut du roi une bonne pension^. Pendant tout
1. Mme de Grignan avait répondu à une historiette que le duc avait chargé sa mère de lui dire dans une lettre du 20 mars : u M. de la Rochefoucauld m'a demandé plus de dix fois si vous n'aviez pas reçu ses dragées, et je lui ait dit toutes vos douceurs là-dessus. Voici une histoire qu'il vous envoie cette fois au lieu de dragées. Le comte d'Estrées lui a conté qu'en son voyage de Guinée il se trouva parmi des chrétiens; qu'étant entré dans une église, il y trouva vingt chanoines nègres tout nus avec des bonnets carrés et une aumusse au bras gauche, qui chantoient les louanges de Dieu. Il vous prie de faire réflexion sur cette rencontre et de ne pas écrire qu'ils eussent le moindre surplis, car ils étoient comme quand on sort du ventre de sa mère et noirs comme des diables. Voilà ma commission. »
2. a Le roi envoya quérir en ce temps M. de Marcillac et lui dit: — Je vous donne le gouvernement de Berry qu'avoitLauzun. — Sire, répondit Marcillac, que Votre Majesté, qui sait les règ;les de l'honneur mieux que personne du monde, se souvienne, s'il lui plaît, que je n'étois pas ami
l'été, la coterie se dispersa, et Mme de Sévigné, aux Piochers, ne nous donne que de rares renseignements. M. de la Rochefoucauld resta à Paris avec Mme de la Fayette, Mme de Saint-Géran, d'Hacqueville et quelques amis, mais il dut voir avec joie rentrer la spirituelle marquise au mois de décembre. Sa goutte ne lui avait pas laissé de répit; Mme de Sévigné dit qu'elle l'a trouvé aussi mal qu'à son départ, mais « aimant toujours Mme de Grignan comme sa fille. »
La Rochefoucauld vit donc son salon se remplir de nouveau; Mme de Marans n'y paraissait plus \ mais on y trouvait Mmes de Sévigné, de la Fayette, Scarron, puis Segrais, Testu, Caderousse, Guilleragues, Guiche, Brancas : on y lisait des fables de la Fontaine, que le duc prisait fort ; on y déclamait des pièces de Racine et de Corde Lauzun : qu'elle ait la bonté de se mettre un moment à ma place, et qu'elle juge si je dois accepter la grâce qu'elle me fait. — Vous êtes trop scrupuleux, dit le roi: j'en sais autant qu'un autre là-dessus, mais vous ne devez en faire aucune difficulté. — Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour la remercier. — Mais, dit le roi, je vous ai donné une pension de 12 000 fr., en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux. — Oui, Sire, je la remets entre vos mains. — Et moi je vous la donne une seconde fois, et je m'en vais vous faire honneur de ces beaux sentiments. — En disant cela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les scrupules de M. de Marcillac et dit : — J'admire la différence ; jamais Lauzun n'avoit daigné me remercier du gouvernement du Berry ; il n'en avoit pas pris lesprovis'ons, et voilà un homme pénétré de reconnoissance. — Tout ceci est extrêmement vrai : M. de la Rochefoucauld vient de me le conter. » (Lettre du 23 décembre 1671.)
1. a Mme de Marans déclarait heureusement qu'elle a neferoit jamais de faveur» qu'à un homme pour lequel elle n'aurait pas d'amour. «.Son fils a recueilli cet honnête discours et en fait bien son profit pour juger de ses occupations ; il lui disait : Ma mère, je vous approuve d'autant plus que cette distinction est délicate et nouvelle; jusqu'ici je n'avois trouvé que des amitiés grossières, qui ne faisoient qu'une personne de ces deux et qui confondoient l'aimé et le favorisé; mais, ma mère, il vous appartenoit de changer ces vieilles maximes, qui n'ont rien de précieux en comparaison de celles que vous allez introduire. — Il fait bon s'entendre là-dessus. Depuis ce jour-là il l'a perdue de vue. » (Lettre du 29 avril 1672).
neille, qu'on admirait beaucoup aussi. Corneille vint même y lire dans les premiers jours de 1672 sa Pulchérie, qui y fut accueillie avec faveur*; une autre fois on y entendait les Femmes savantes, de Molière^ M. de la Rochefoucauld travaillait sans relâche ses Maximes. Le 20 janvier, Mme de Sévigné envoyé à sa fille un exemplaire de la nouvelle édition : « C'est de sa part que je vous l'envoie ; il y en a de divines, et, à ma honte, il y en a que je n'entends pas'\ » Mme de Grignan s'empresse en répondant d'en formuler une à son tour, qui fut proclamée sublime. Le duc s'en déclara jaloux; malheureusement Mme de Sévigné n'en dit pas davantage, et nous pouvons seulement deviner que c'était une réplique à celle-ci : « Qui vit sans folie, n'est pas si sage qu'il le croit. »
Au commencement d'avril 1672 la goutte reprit M. de la Rochefoucauld avec une violence nouvelle, telle qu'on ne pouvait le voir, assure Mme de Sévigné, sans en être attendri. De cruels chagrins allaient encore l'accabler : Mme de la Fayette fut obligée de le laisser à Paris et d'dler à Meudon remettre à l'air de la campagne sa santé gravement ébranlée*, voulant prendre un repos absolu,
1. Lettre du 15 janvier. — « Corneille nous lut l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine. Je voudrois que vous fussiez venue au moins après dîner : vous ne vous seriez point ennuyée, »
2. Lettre du l"' mars 1672. — Les auteurs les plus célèbres semblent avoir tenu à honneur d'obtenir l'approbation de la Rochefoucauld. La Fontaine lui dédia ses fables des Lapins et de VHomme et son Image où il parle du livre des Maximes : Mme des Houlière lui adressa une ode.
3. A quelque temps de là, Mme de Sévigné écrit à sa fille, le 5 février :« M. de la Rochefoucauld, vous mande qu'il a une souris blanche qui est aussi belle que vous; c'est la plus jolie bête du monde : elle est dans une cage. »
4. Elle alla aussi à Saint-Maur dont Gourville avait obtenu celte même année la capitainerie et l'hôtel : elle s'y trouva si bien qu'elle accapara toutes les pièces logeables, n'en laissant qu'une à Gourville et réservant la plus belle pour la Rochefoucauld. Gourville se permit de trouver ce
a un repos sans penser, ni parler, ni répondre, ni écouter. » Le pauvre duc restait donc dans son hôtel : « H est dans cette chaise que vous connoissez : il est d'une tristesse incroyable et l'on comprend aisément ce qu'il a*. » Le départ du roi et de la cour pour l'Allemagne vint encore aggraver sa solitude. « J'ai été chez M. de la Rochefoucauld, écrit Mme de Sévigné; il est accablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses enfants; au travers de cela, il m'a prié de vous dire mille tendresses de sa part : nous avons fort causée » On allait cependant beaucoup chez lui : Mme de Sévigné presque tous les jours et elle y voyait souvent la duchesse de Brissac et le comte de Guiche. Le mois suivant le duc vit son mal augmenter et il perdit sa vraie mère « dont il est véritablement affligé : je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisoit adorer; c'étoit une femme d'un extrême mérite et la seule enfin, dit-il, qui n'a jamais cessé de l'aimer. Le cœur de M. de la Rochefoucauld pour sa famille est une chose incomparable; il prétend que c'est une des chaînes qui nous attachent l'un à l'autre ^ -o Peu de jours après Mme de la Fayette rentrait dans son hôtel de la rue de Vaugirard* et rouvrait ce salon où M. de la Rochefoucauld venait chaque jour, quand sa santé le lui permettait , se réunir à l'élite de la société parisienne. Mme de la Fayette était devenue
séjour très-prolongé et assez sans façon : elle en fut tout étonnée, disant que cela devait au contraire le distraire : à la fin elle dut se retirer, mais en garda, à ce qu'il paraît, fortement rancune au pauv e capitaine; la Rochefoucauld de par elle, blâma Gourville , mais a comme il lui convenoitque nous ne parussions pas brouillés ensemble, elle étoit bien aise que j'allasse presque tous les jours passer la soirée chez elle avec M. de la Rochefoucauld. »