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Ibidem

fûmes bientôt dans une très-grande liaison d'amitié. Cette liaison, ajoute-t-il, ne fût pas plus heureuse pour moi qu'elle n'avoit été pour tous ceux qui en avoient eu avec elle. » Marcillac devint l'âme des relations entre la reine et la duchesse. Gomme on lui permettait de rej .'indre chaque année l'armée pour faire son service, il pouvait voir en secret Anne d'Autriche, et remplissait ainsi près des deux amies les missions les plus particulières. En 1637, cependant, la disgrâce de M. de la Rochefoucauld cessa : il repoussâtes avances qui lui furent faites pour s'engager dans le parti de Monsieur, <r quoique très-maltraité^,» et cette conduite lui valut les bonnes grâce de Richelieu, qui consentit à laisser enregistrer ses lettres de duché-pairie, et l'autorisa à reparaître à la cour, faculté dont il usa peu d'ailleurs. 11 vint cependant remercier le roi, et son fils l'accompagna. C'était précisément le moment où l'on accusait la reine d'intelligence avec l'Espagne, et où on lui faisait subir les plus dures humiliations : les choses allèrent même si loin qu'Anne d'Autriche, cnagnant pour sa liberté, s'ouvrit de ses inquiétudes à Mlle de Hautefort et au prince de Marcillac, et demanda à ce dernier s'il voulait les enlever toutes les deux et les conduire à Bruxelles. Marcillac accepta avec empressement une proposition qui flattait singulièrement son orgueil et lui paraissait tout à fait chevaleresque. « J'étois dans un âge, dit-il, où l'on aime à faire des choses extraordinaires et éclatantes, et je ne trouvois pas que rien le fut davantage que d'enlever en même temps la reine au roi, son mari, et au cardinal de Richelieu, qui en étoit jaloux, et Mile de Hautefort au roi, qui en étoit amoureux^ » L'innocence de la reine, qui

1, Montrésor.

2. M. Cousin dément formellement le récit de la Rochefoucauld et Taccuse d'avoir pris une plaisanterie de Mlle d'Hautefort pour une proposition sérieuse. 11 ne me semble pas qu'à ce moment la reine et son amie aient eu bien envie de plaisanter : j'avoue ne voir aucun motif de mettre en suspicion cette assertion du duc.

fut reconnue, rendit heureusement cette extrémité inutile, mais il demeura avéré que Mme de Chevreuse n'avait pas cessé d'ourdir de nouvelles intrigues, et qu'elle avait la direction de tout ce qui se passait. Le cardinal, manquant de preuves matérielles , hésita longtemps entre la douceur et la violence : il se décida pour ce premier parti, ce qu'on ne s'explique que par la puissance des charmes que la duchesse exerçait sur lui. Pour M. de Marcillac, il était fortement compromis; car, bien qu'il n'y eut pas non plus de preuves à invoquer contre lui , il y avait aussi des ménagements à garder. Son père le força à quitter la cour pour Yerteuil, en lui faisant promettre de ne point voir Mme de Chevreuse en chemin. Il obéit, mais il lui dépêcha un gentilhomme anglais de ses amis, Craft, pour lui expliquer les choses, et la pria de lui envoyer un homme sûr, afin de tout lui faire savoir, ce qui fut exécuté. Il lui prodigua de la sorte les meilleurs conseils, les plus prudents avertissements. Le cardinal, de son côté, observait scrupuleusement le plan de conduite qu'il s'était proposé à l'égard de la duchesse , et il lui fit même accepter de l'argent dont elle avait grand besoin. Un malheureux hasard vint tout rompre et replonger Mme de Chevreuse dans sa vie d'aventures.

Il avait été convenu entre elle et Mlle de Hautefort, au moment le plus périlleux delà crise, qu'elle enverrait à la duchesse un livre d'heures relié en vert, si les affaires prenaient une bonne tournure, et en rouge, si, au contraire, le danger s'aggravait. Par une fatale méprise, le livre d'heures relié en rouge fut expédié, et Mme de Chevreuse, à l'instant, résolut de prendre la fuite. Elle partit donc en toute hâte, le 6 septembre 1637, emportant seulement quelques lettres de recommandation du vieil archevêque de Tours, son adorateur, et montée d'abord dans un carrosse qu'elle abandonna à l'entrée de la nuit pour commencer une course à cheval qui ne devait finir

qu'au delà des Pyrénées, sans femme de chambre, suivie seulement de deux domestiques. Le lendemain matin, elle s'arrêta à Ruffec, et écrivit ce billet à M. de Marcillac : « Monsieur, je suis un gentilhomme françois et demande un service pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me suis malheureusement battu ; j'ai tué un seigneur de marque. Cela me force de quitter la France promptement, parce, qu'on me cherche. Je vous crois assez généreux pour me servir sans me connoître. J'ai besoin d'un carrosse et de quelques valets pour me servir ^ » M. de Marcillac nous dit simplement que reconnaissant aussitôt l'auteur du billet, il lui dépêcha un de ses gens pour s'informer de son état, et lui dire qu'il lui envoyait en toute hâte ce qu'elle demandait, n'ayant pu aller la trouver lui-même, parce que ses amis, en le voyant causer en secret avec un messager inconnu, crurent à une affaire d'honneur et voulurent absolument l'accompagnera Au moment de franchi^ la frontière, Mme de Chevreuse envoya à Verteuil , par un de ses domestiques, toutes ses pierreries valant au moins deux cent mille écus, en priant M. de Marcillac de les lui garder et de les accepter en don si elle mourait ^

Mais M. de Marcillac ne se fit pas d'illusion sur l'importance de cette aventure , et il se hâta de prendre les

1 . Extrait de V information faite par le président Vignier de la sortie de Mme de Chevreuse hors de France; Bibl. imp., collection Dupuy, n° 499-600-501.

2. Richelieu , dans ses Mémoires, croit que M. de Marcillac vit Mme de Chevreuse dans les Landes et l'accompagna jusqu'à la Tesne : il l'aurait confiée alors à un basque nommé Pontet, qui l'aurait conduite jusqu'à Notre-Dame de Garaison. Il paraît positif cependant que Marcillac ne la vit pas. En réalité, il lui envoya un carrosse à quatre chevaux avec son domestique Pontet, qui conduisit la duchesse jusqu'à la Tesne, où demeurait M. de Malbasty, ami de Marcillac, d'où elle renvoya le carrosse pour continuer sa route à cheval.

3. Voir le mémoire inédit publié par M. Cousin (Histoire de Mme de Sahléy 2" édit.).

devants en adressant, le 13 septembre, à Serizay, une lettre que M. Cousin vient de retrouver aux archives des affaires étrangères* : « Vous saurez que Mme de Ghevreuse m'a fait l'honneur de m'écrire une lettre dont je vous envoie une copie, à laquelle j'ai obéi en lui envoyant un carrosse et des chevaux pour aller à Xaintes ; mais nous avons appris par leur retour qu'elle a pris un autre chemin comme vers Bordeaux, de sorte que ne sachant si cette affaire-là n'est point de conséquence , nous avons cru qu'il en falloit donner avis à Monsieur (son père le duc). Si ce n'est rien, je serai bien aise qu'on n'en fasse point de bruit. » Six jours après, en effet, Mme de la Rochefoucauld , qui était avec son fils à Verteuil, écrivait à son mari par un porteur, dans la crainte que son « paquet ne se perdît à la poste, » et dans le même sens que M. de Marcillac; elle ajoutait: « Je voudrois bien qu'elle se fût avisée d'aller par un autre pays que celui-ci, » en disant que du reste son fils ne pouvait agir différemment ^ Le duc de la Rochefoucauld communiqua les deux lettres à Richelieu, qui ordonna immédiatement à M. de Boispille de procéder à une enquête. Mais ce dernier ne sut rien découvrir et reproduisit seulement la dépêche fausse d'un domestique de M. de Marcillac qui établissait que son maître avait été trouver Mme de Ghevreuse et lui avait donné une collation dans son château delaTesne. Le cardinal chargea alors de l'affaire un de ses meilleurs agents,

1.. Voir Mme de Ghevreuse, 2^ édit., p. 430 et 199. Cette nouvelle édition est enrichie des documents les plus précieux. Toutes les pièces relatives à MM. de la Rochefoucauld sont tirées des archives des affaires étrangères, France, tome 86.

2. « Je voudrai bien qu'elle se fut avisée d'aller dans un autre pays, ou que Rufec n'eût point été dans le voisinage de Verteuil, car une plus fine que moi y eut été trompée. Encore que je n'ai su qu'après que le carrosse a été parti qu'elle l'avoit demandé, et quand elle me l'eût dedemandé, je lui eusse de même envoyé, croyant, aussi bien que mon jfils l'a cru, que c'étoit une civilité qui ne se pouvoit pas refuser. Je m'en remets au jugement de ceux qui ont meilleure vue. »

le président Vignier, qui se rendit aussitôt à Tours : le 8 novembre, il vint à Verteuil, oià il interrogea M. deMarcillac avec tous ses domestiques. La déposition du prince constate les faits que nous venons de rapporter, avec cette différence qu'il ne parle pas de celles précédemment transcrites , mais bien d'une lettre où Mme de Ghevreuse ne cachait nullement son nom; ces faits furent consignés par le président, après en avoir reconnu la vérité incontestable. Quatre jours plus tard, M. de Marcillac partait pour Brouage, « pour être là, écrit M. de la Rochefoucauld à M. de Liancourt, en lieu que l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu autre intention que celle d'obéir et de recevoir la punition que son action très-vérifiée méritera. » En même temps il dut revenir sur l'assurance que son fils n'avait réellementpasvu Mme de Ghevreuse: aJemesoumetsàtout ce qui se peut imaginer d'infamie et de châtiment, dit-il dans la même lettre, si cela est, car ma femme et la sienne ne l'ont pas perdu de vue huit jours durant, et il n'est seulement pas sorti de céans durant ce temps. » Mais aussi il ne cache pas le mécontentement qu'il en ressentait : « Ce n'est pas que mon fils soit excusable, ni envers moi non plus que d'ailleurs, car il m'a fort peu considéré, mais je parlerai de mon intérêt particulier quand le général sera vidé, et je prie Dieu qu'il soit plus sage à l'avenir qu'il ne l'a été depuis deux ou trois ans, et qu'il ait une meilleure et plus heureuse conduite. Cette affaire m'embarrasse si fort que je ne puis vous écrire d'autre chose * . »

Le prince eut ordre ensuite de venir à Paris, où il trouva Richelieu heureusement un peu adouci déjà par le maréchal de la Meilleraye. L'entrevue cependant fut assez sèche et se termina par l'ordre de se rendre à la Bastille, où le

1. Lettre du 12 novembre, dans îa vie de Mme de Chevreuse, 2* édition.

maréchal le conduisit le lendemain , en lui promettant qu'il n'y resterait pas plus d'une semaine ^ Le cardinal, nous dit dans ses Mémoires, qu'il prit cette résolution , » parce qu'il y avoit fort apparence que M. de Marcillac avoit quelque connoissance du dessein de Mme de Chevreuse et qu'il l'y avoit assistée. >> Marcillac rencontra à la Bastille plusieurs de ses anciennes connaissances : les huit jours écoulés, M. de la Meilleraye vient le chercher pour le conduire à Rueil remercier Richelieu. « Je le trouvai , dit-il , froid et sérieux , et je n'entrai point en justification sur ma conduite. Il me parut qu'il en étoit piqué, et je me trouvai bien heureux d'être sorti de prison dans un temps oii personne n'en sortoit. » La reine, en revanche, fit parvenir au prince de vifs remerciements, et il reçut de Mlle de Hautefort les marques de la plus affectueuse amitié : il ajoute même , car il n'aime guère à laisser échapper les témoignages qui peuvent flatter son amour-propre , qu'à la nouvelle de son emprisonnement et de sa mise en liberté, le roi d'Espagne alla voir Mme de Chevreuse.

M. de Marcillac retourna à Verteuil et y passa deux ans dans la plus complète retraite, ce qui devait singulièrement lui peser. Nous ne connaissons qu'un fait qui le concerne, pendant cette période ; madame de Chevreuse lui fit redemander ses pierreries par un gentilhomme qu'il reçut : Richelieu l'apprit et s'en plaignit assez durement à ce qu'il paraît au duc de la Rochefoucauld : celui-ci peu désireux sans doute d'une nouvelle disgrâce, força son fils à s'en excuser, ce que ce dernier fit en en chargeant son oncle, le marquis de Liancour, ami particulier du cardinal ^ (sep-

1. M. Cousin publie dans la seconde édition de Mme de Chevreuse, le billet de Chavigny à M. de Tremblay, gouverneur de la Bastille, pour qu'il ait à y recevoir M. de Marcillac « qui a fait quelque chose qui a déplu à S. M. ; » mais il ajoute qu'on ait à le « bien loger, » en lui donnant la permission de se promener sur la terrasse (29 novembre).

2. Voyez la lettre de M. de Marcillac, publiée pour la première fois

tembre 1638). Au mois de juillet de l'année suivante M. de Marcillac, fut autorisé à aller faire son service à l'armée de Flandre et il se distingua avec assez d'éclat au combat de Saint-Nicolas et à celui de Saint- Venant où une trentaine de volontaires, il étaitde ce nombre, tinrent ferme sur une digue contre un corps de plusieurs centaines de cavaliers et les repoussèrent à cinq assauts à l'arme blanche. Il semble que cette brillante action ait été choisie par Richelieu comme le prétexte pour se relâcher de son excessive sévérité. Il chargea la Meilleraye qui venait d'obtenir le bâton de maréchal, d'offrir au prince de Marcillac le grade de maréchal des camps et armées du roi , en lui faisant entrevoir « de plus grandes espérances. Mais la a reine m'empêcha d'accepter ces avantages et elle dési- « roit instamment que je ne reçusse aucune grâce du car- « dinal, qui pût m'ôler la liberté d'être contre lui, quand « elle se trouveroit en état d'être ouvertement son en- « nemie. » M. de Marcillac remercia donc beaucoup le maréchal qui lui portoit un vif intérêt et combattit vainement la résolution qu'il dut enfin communiquer à Richelieu. Ce fut le signal d'une nouvelle retraite forcée à Verteuil, où le prince se rendit sans même passer à la cour, quand il sut le très- vif mécontement du cardinal (1640), et il y demeura encore deux ans « dans une sorte de vie inutile et que j'aurois trouvée trop languissante, si la reine, de qui je dépendois, n'eût réglé elle-même cette conduite

par M. Cousin, dans la Jeunesse de Mme de Longueville , 3^ édit. , p. 409. M. de Marcillac s'excuse sur sa maladie de ne pouvoir venir le trouver, en le priant de le «justifier autant que vous pourrez auprès de son éminence. » Celte lettre, très-longue et assez embarrassée, tend à démons trer que le prince n'a reçu le sieur Tartareau que lui dépêchait Mme de Chevreuse, que pour lui remettre un dépôt formellement récLimé. «Je le priay, dit-il en terminant l'examen de pierreries, fort nombreuses, à ce qu'il paraît, de faire mes très-humbles compliments à Mme de Chevreuse, et de l'assurer qu'elle n'a voit pas en France de serviteur qui souhaitât si passionnément que moy qu'elle revînt aux bonnes grâces du ^oy et de monseigneur le cardinal. »

et ne m'eût ordonné de la continuer, dans l'espérance d'un changement qu'elle prévoyoit. »

Cette retraite à Verteuil ne fut pas cependant aussi inutile, ni surtout aussi oisive que M. de Marcillac veut bien le dire. Quoique ses Mémoires soient muets à ce sujet, on sait par d'autres auteurs contemporains, qu'il entretenait une correspondance suivie avec les ennemis de Richelieu, qu'il eut connaissance des projets de Cinq- Mars et de de Thou , notamment en favorisant la fuite de Montrésor, l'un des principaux complices de cette conspiration*. D'un autre côté il menait grande existence, chassant avec une meute célèbre dans le pays, recevant largement la noblesse des environs. Il paraît même qu'il ne négligeait pas les questions d'intérêt et qu'il s'occupait très sérieusement de la manière de se procurer les plus gros revenus. Une lettre de son père adressée de la Rochefoucauld, le 20 février 1642, à M. de la Ferté, ambassadeur en Angleterre, nous montre comment M. de Marciilac s'ingéniait à placer le plus avantageusement possible de Tautre côté de la Manche les vins récoltés à Verteuil-.

Quelques mois après, Richelieu mourait (4 décembre),

1. Il existe à la Bibliothèque impériale un billet de M. de Marcillac publié par M. Cousin, et dans lequel le prince exprime ses regrets à î'abbé de Thou : «J'ay une extrême honte de vous donner de si foibles marques de la part que je prends en votre déplaisir, et de ce qu'estant obligé en tant de façons à M. votre frère, je ne vous puis tesmoigner que par des paroles la douleur que j'ay de sa perte, et la passion que je conserverai toute ma vie à servir ce qu'il a aimé.... »

2. Voici le texte de cette lettre, publiée pour la première fois par la Société de Vhistoire de France (t. V de son Bulletin) :

« Monsieur, il y a deux ou trois ans que mon fils de Marcillac continue un petit commerce, en Angleterre, qui luy a réussi jusqu'à cette heure, et il espère encore mieux sous votre protection le succès qu'il en désire, quy est de pouvoir tirer des chevaux et des chiens pour du vin qu'il envoie. Son adresse ordinaire est : A monsieur Graf ; mais, dans l'incertitude du lieu où il sera, il ose prendre la liberté de vous supplier, par moy, de commander à quelqu'un des vostres de prendre soin de ce porteur, qu'il envoie pour la conduite des chevaux et des chiens qu'il espère tirer de ses vins. Je suis, etc. — La Rochefoucauld. »

et M. de Marcillac arrivait aussitôt à Paris; il trouva la cour agitée, divisée en vingt partis, indécise, et les créatures du cardinal maintenues au pouvoir. Cet état dura peu cependant, et le prince put enfin tout espérer, quand la mort de Louis XIII donna à Anne d'Autriche la régence (14 mai 1643). M. de Marcillac conserva pendant quelques mois ses illusions, mais il ne tarda pas à s^apercevoir du changement de la reine sous l'influence du cardinal de Mazarin. La reine cependant l'accueillit avec la même bonté qu'auparavant, renouvela ses promesses, que Mazarin confirma en redoublant de grâces et d'empressement : le prince obtint, quoique avec peine, le rappel de Madame de Chevreuse, qui lui créa de nouveaux et plus graves embarras; car, se voyant complètement effacée dans l'esprit de la reine par l'habile successeur de Richelieu, elle se rejeta dans sa vie d'intrigues, qui seule lui convenait, et recommença ses menées, sous prétexte de rendre service à Anne d'Autriche, malgré elle. Il semble qu'alors celle-ci ait sérieusement voulu du bien au prince de Marcillac. Elle lui était évidemment reconnaissante de l'attitude qu'il avait eue pendant la maladie du roi, quand il s'employa avec succès à lui assurer le concours du duc d'Enghien^ et qu'il ne négligeait aucune occasion de lui être utile. Ce fut M. de Marcillac que la reine chargea d'aller au-devant de Madame de Chevreuse : il la rencontra à Roye, oia M. de Montaigu, envoyé par Mazarin, l'avait devancé; tous deux prodiguèrent à la duchesse les conseils les plus sages, les avis les plus prudents; elle les écouta, en demeurant fermement résolue à ne pas s'y arrêter. Son entrevue avec la reine fut très-afïectueuse; mais, dès le lendemain, quand elle voulut obtenir le re-

1. La Rochefoucauld était presque allié du prince de Condé, puisque son bisaïeul François de la Rochefoucauld s'était remarié avec Charlotte de Roye, sœur de la princesse de Condé : il descendait, lui, de Sylvie Pic de la Mirandole, première femme de son bisaïeul.

tour de Ghateauneuf, elle dut comprendre que, si elle était encore l'amie d'Anne d'Autriche, elle n'avait aucun pouvoir sur la régente.

M. de Marcillac avait un moment espéré que Mme de Chevreuse l'emporterait sur le cardinal, et c'est évidemment dans cette pensée qu'il sollicita son rappel et qu'il se permit « avec trop de liberté peut-être » de plaider près de la reine la cause de la duchesse au moment de partir pour Roye. « Je lui remis devant les yeux, nous dit-il, la fidélité de Madame de Chevreuse pour elle, ses longs services et la dureté des malheurs qu'elle lui avoit attirés. Je la suppliai de considérer de quelle légèreté on la croiroit capable, et quelle interprétation on donneroit à cette légèreté, si elle préféroit le cardinal Mazarin à Madame de Chevreuse. Cette conversation fut longue et agitée; je vis bien que je l'aigrissois. » La reine voulut cependant essayer de se conserver M. de Marcillac et quand elle se vit contrainte d'abandonner tout à fait la duchesse, elle engagea le prince à s'en éloigner également et à se rapprocher de Mazarin ; il consentit à le voir, et voulut, ce semble, se rendre compte de son crédit et sa situation à la cour. La reine lui avait souvent dit « qu'il n'y avoit rien d'assez grand dans le royaume pour récompenser ce qu'il avoit fait pour sauvei sa vie. » Il se contenta de demander le gouvernement du Havre, que Madame de Chevreuse voulait voir enlevé au duc de Richelieu : la reine même y consentit, mais Mazarin la ramena en lui faisant comprendre combien il serait impolitique d'avoir l'air de frapper la famille du feu cardinal; et pour montrer tout son bon vouloir, il pria Mademoiselle de Rambouillet d'offrir à M. de Marcillac la charge de général des galères; il fit aussi parler de la survivance de l'office de grand écuyer, de la charge de mestre de camp du régiment des gardes, de celle de mestre de camp de la cavalerie légère. Aucun de ces projets ne fut pris au

sérieux par le cardinal , qui se plaisait de la sorte à amuser le prince et à gagner du temps ^

Il s'était formé à cette époque une cabale qui se proposa le renversement de Mazarin, dès les premiers jours de son avènement au ministère. Montrésor nous raconte dans ses Mémoires que MM. de Barillon, de Maulevrier, de Marcillac et quelques autres allèrent passer la fête de Noël, en 1642, à Beaumont, chez M. de Harlay^; il ajoute que le duc de la Rochefoucauld en fit prévenir le roi en déclarant qu'il ne pouvait désormais répondre de son fils. Cette assemblée fit grand bruit à Paris, et Montrésor nous apprend qu'on donna aussitôt à ses membres le nom d'Importants. Leur nombre s'accrut démesurément à la

1. La Rochefoucauld ne se fait, aucune illusion dans son apologie que M. Cousin a eu le bonheur de découvrir dans les papiers de Conrart et qu'il a publié dans le Jeunesse de Mme de Longueville, troisième édition, page 474. C'est un morceau également remarquable par le fond et par la forme et destiné à expliquer les raisons qui ont déterminé le duc à prendre parti pour la Fronde en 1648. Voici le passage relatif aux propositions dont nous nous occupons : « La reine qui m'avoit fait vivre si sévèrement avec le cardinal, elle qui m'avoit dicté mot à mot ce qu'il y avoit de plusduret de plus austère dans nos conventions, elle-même en parloit à cette heure à mes proches comme d'une conduite que j'avois dû juger qu'elle désapprouveroit. Voulois-je toutefois en venir à l'éclaircissement? Elle tournoit en finesse ou en raillerie tout ce qu'on m'avoit dit , et après m'avoir forcé d'en rire avec elle, elle en tiroit de nouveaux sujets de se plaindre.... Aussi ne s'amusa-t-on plus à borner à la charge de mestre de camp des gardes , toutes les prétentions qu'on m'avoit données sur celles de grand escuyer, de général de galère, et sur le gouvernement du Havre de Grâce. On me réduisit tout à coup aux simples espérances des charges communes qui pourroient vaciuer, encore à la condition que je fusse agréable quand elles vacqueroient. »

2. a II ne se passoit pas de jour que je n'eusse besoin d'une apologie. J'avois reparti pour quelqu'un qui n'estoit pas en grâce. J'avois ri d'un conte qui n'étoit pas assez du cercle, ni du cabinet. J'avois passé dans quelques rues où il y avoit des logis suspects. Enfin il m'arriva d'aller à Beaumont, où on vouloit que toute la cabale de Mme de Chevreuse eût un rendez- vous et où la ruine du cardinal ne pouvoit pas manquer d'être résolue. Alors ne doutant plus d'avoir trop de quoi faire mon procès, ils me reçurent la première fois à une défense régulière, afin de tirer de ma bouche ma propre condamnation. » (Apologie, loc. cit.)

mort de Louis XIII, et cette coterie devint alors réellement très-influente. Autour d'elle se rallièrent tous les hommes qui, maltraités sous le règne orécédent, croyaient, comme M. de Marcillac, avoir droit aux faveurs du nouveau gouvernement ; les Guise, les Vendôme, le duc d'Épernon, la duchesse de Ghevreuse, la duchesse de Montbazon, sa jeune belle-mère, Potier, évêque de Beauvais, en furent les membres principaux, et à leur tête figure le duc de Beaufort, entraîné et par Mme de Montbazon et par le mécontentement qu'il éprouva de voir Mazarin lui enlever un pouvoir que son attitude envers la reine, depuis la mort de Richelieu jusqu'à celle du roi, lui avait fait considérer comme devant immanquablement passer dans ses mains. Lié, avec les premiers Importants, <c sans approuver leur conduite, » a-t-il soin d'ajouter \ M. de Marcillac reçut ensuite l'ordre de la reine de se donner au duc de Beaufort ^ et il se trouva tout naturellement porté à prendre réellement place dans cette coterie, quand il se fut enfin résolu à se séparer de la reine et du cardinal, lassé d'être perpétuellement leurré par eux. L'entrée de Madame de Ghevreuse parmi les Importants doubla l'activité

1. On suit facilement dans les carnets de Mazarin les hésitations de M. de Marcillac et on peut en même temps admirer la façon précise dont le cardinal était bien renseigné : « Marciliac pèse dans la plus fine balance les visites qu'il doit me faire. — Une pension pour Marcillac. — Marcillac est plus important que jamais Au reste, celui qui a été infecté une fois de ce venin n'en guérit jamais. » La Rochefoucauld explique très-franchement dans son apologie les causes de son hésitation : «J'avoue que ma patience fut parplusieurs fois tentée dese rebuter et que je me fusse dès l'heure soulagé l'esprit, si Testât de ma famille m'eût permis de suivre mon inclination. Mais l'intérêt de ma maison ayant étouffé toute ma colère, je me résolus encore à voirie succès des belles promesses dont j'estois flatté, et pour faire que les faveurs trouvassent en moi les dispositions nécessaires à les recevoir. Je m'abstins, autant que l'honneur et la bienséance le pouvoient souffrir, de toutes les sociétés' et de tous les commerces qui pourroient déplaire. »

2. ce Cet ordre qu'il a reçu a esté su de presque tous ceux qui estoient à Saint-Germain alors. » {Mémoires de la Châtre).

de ceux qui s'y trouvaient, et on en arriva bientôt à conspirer ouvertement le renversement de Mazarin, ou même au besoin sa mort. Madame de Ghevreuse poussait à une prompte solution, voulant avec raison qu'on profitât de l'absence du duc d'Engiuen et de celle des régiments italiens dévoués au cardinal, lesquels étaient à l'armée; ce fut assurément le moment le plus critique de la vie de Mazarin, où, renseigné par une police admirablement organisée, il savait jour par jour, heure par heure, où en étaient les choses. Il sentait qu'il n'était environné que d'ennemis, que le peu de troupes présentes à Paris étaient rien moins que sijres, et il doutait encore du cœur de la reine, beaucoup plus hésitant que M. de Marcillac ne le croyait, entre ses anciens amis et Mazarin. Ses notes et ses lettres particulières montrent son extrême inquiétude, et on l'y voit passer par de perpétuelles alterncitives de crainte et d'espérance \ Cependant qiiand le plus léger doute ne lui fut plus permis — et les Mémoires de Henry de Campion, l'un des principaux conjurés, montrent clairement le but qu'on se proposait — le cardinal se décida à agir. La tentative fut fixer-, au 22 août 1643 : on devait attendre Mazarin à son retour de chez la reine, d'où il revenait habituellement assez tard, et l'attaquer entre le Louvre et l'hôtel de Clèves; elle fut remise au 1*' septembre, et échoua^; le lendemain, le duc de Beaufort était arrêté et conduit à Vincennes, Les principaux conjurés, Beaupuis, les deux Campions, Lié, Hrillet, prirent la fuite; Montrésor, Varicarvjl'e, Saint-Ybars, Béthune, eurent ordre de se retirer chez eux; les Vendôme furent relégués dans leur château d'Anet, où l'on se

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