‹ Œuvres inéditesChapitre 59 sur 81 · CLXXXVII · texte numérisé non relu

CLXXXVII

Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.

CLXXXYIII

Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont bientôt oubliés.

Le désir de paroître habile empêche souvent de le devenir, parce qu'on songe plus à le paroître aux autres qu'à être effectivement ce qu'il faut être.

CXG

Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption de leur cœur aux autres et à eux-mêmes ; les vrais honnêtes gens sont ceux qui la connoissent parfaitement et la confessent aux autres.

CXGI

Le vrai honnête homme c'est celui qui ne se pique de rien.

La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté. C'est comme un prix dont elles augmentent la leur; c'est^un attrait fin et délicat, et une douceur déguisée.

cxcni

La chasteté des femmes est lamour de leur réputation et de leur repos.

C'est être véritablement honnête homme que de bien vouloir être examiné des honnêtes gens en tous temps et sur tous les sujets qui se présentent.

L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un paroît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.

CXCM

Il y a des gens niais qui se cognoissent niais et qui emploient habilement leur niaiserie.

cxcvn

Comme si ce n'étoit pas assez à Famour-propre d'avoir la vertu de se transformer lui-même , il a encore celle de transformer les objets ; ce qu'il fait d'une manière fort étonnante : car non-seulement il les déguise si bien qu.'il y est lui-même abusé, mais soudainement il chanse l'état et la nature des ckoses. En effets lorsqu'une personne nous est contraire,

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et quelle tourne sa haine et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la justice que notre amour-propre juge de ses actions ; il donne à ses défauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes qualités dans un jour si désavantageux, qu'elles deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant , dès que cette même personne nous devient favorable, ou que quelqu'un de nos intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venoit d effacer. Tous ses avantages en reçoivent un fort grand du biais dont nous les regardons. Toutes ses mauvaises qualités disparoissent; et nous appelons même toute notre indulgence pour la forcer à justifier la guerre quelles nous ont faite.

Quoique toutes les passions montrent cette vérité, lamour la fait voir plus clairement que les autres ; car nous vovons un amoureux . airité de la rage où la mis Toubli ou linfidélité de ce qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion inspire de plus violent. Néanmoins, aussitôt que sa vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté innocente; il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses condamnations; et. par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre, il ùte la noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse, et en sépare le crime pour en charger ses soupçons.

CXGVIII

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil : il sert encore à la nourrir et à l'augmenter, et c'est pour manquer de lumières que nous ignorons toutes nos misères et nos défauts.

CXGIX Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.

CG En vieillissant on devient plus fou et plus sage.

Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, que tout le monde raconte un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'ils soient.

CGII

La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils ont et le mérite de leur fortune.

CGIII

La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des extrémités où Ton arrive rarement. L'espace qui

est entre deux est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage. Il n'y a pas moins de différence entre eux qu'entre les visages et les humeurs. Cependant ils conviennent en beaucoup de choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action , et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en a qui sont assez contents quand ils ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose au delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres d'eux-mêmes. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des épouvantes générales ; d'autres vont à la charge, pour n'oser demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve à qui Thabitude des moindres périls affermit le courage^ et les prépare à s'exposer à de plus grands. Outre cela il y a un rapport général que Ton remarque entre tous les courages des différentes espèces dont nous venons de parler, qui est que la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions^ elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général, qui, à parler absolument, s'étend sur toute sorte d'hommes; c'est qu'il n'y en a point qui fasse tout ce qu'il seroit capable de faire dans une occasion^ s'ils avoient une certitude de réussir; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort ôte quelque chose à leur valeur et diminue son effet.

CGIV La pure valeur (s'il y en avoit) seroit de faire

sans témoins ce qu'on est capable de faire devant tout le monde.

CGV

L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme, par laquelle elle empêche les troubles, les désordres et les émotions que la vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle; par cette force les héros se maintiennent dans un état paisible, et conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents les plus surprenants et les plus terribles. Cette intrépidité doit soutenir le cœur dans la conjuration , au lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui leur est nécessaire dans les périls de la guerre.

CGYI

L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté, à la valeur les augmente et les perfectionne, et leur fait faire de plus grands effets qu'ils n'auroient été capables de faire d'eux-mêmes.

(Inédite.)

CGVII

La vérité est le fondement et la raison de la perfection et de la beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, est belle et parfaite, si elle est tout ce qu'elle doit être, et si elle a tout ce qu'elle doit avoir.

CGYIII

La politesse des États est le commencement de la décadence, parce qu'elle applique tous les particuliers à leurs intérêts propres, et les détourne du bien public.

De toutes les passions, celle qui est la plus inconnue, c'est la paresse ; elle est la plus violente et la plus maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les dommages qu'elle cause soient très-cachés. Si nous considérons attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs ; c'est le petit poisson qui a la force d'arrêter les plus grands vaisseaux; c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils et que les plus grandes tempêtes. Le repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend soudainement ses plus ardentes poursuites et ses opiniâtres résolutions ; et pour donner enfin la véritable idée de cette passion , il faut dire que la paresse est une béatitude de l'âme qui la console de toutes ses pertes, et qui la fait renoncer à toutes ses prétentions.

L'amour de la gloire, plus encore la crainte de

la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable et l'envie d'abaisser les autres fait cette valeur, qui est si célèbre parmi les hommes.

La valeur dans le simple soldat est un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie.

La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour sauver leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent.

CGXIII

La vanité et la honte, et surtout le tempérament, font la valeur des hommes, et la chasteté des femmes, dont chacun mène tant de bruit.

On ne veut point perdre la vie et on veut acquérir de la gloire; de là vient que, quelque chicane qu'on remarque dans les parties, elle n'est point égale à la chicane des braves.

Plusieurs personnes s'inquiètent du devoir de la reconnaissance, quoiqu'il soit vrai de dire que personne n'en a effectivement.

CGXVI

Ce qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la reconnaissance des hommes^ c'est que l'orgueil de celui qui donne et l'orgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du prix du bienfait.

GGXVII

On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude.

GGXYIII

Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent infailliblement leur pareil : l'imitation du bien vient de l'émulation, et des maux de l'excès de la malignité naturelle^ qui, étant comme retenue prisonnière par la honte, est mise en liberté par l'exemple.

GGXIX

Quelque prétexte que nous donnions à nos afflic-

LA ROCHEF, — I. . 16

tions, ce n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent.

GGXX

Il y a dans les afflictions une espèce d'hypocrisie, car, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère, nous pleurons la nôtre ; c'est-à-dire la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération. De cette manière, les morts ont Fhonneur des larmes qui coulent pour les vivants. J'ay dit que c'est une espèce d'hypocrisie, parce que, par elle, l'homme se trompe seulement lui-même. Il y en a une autre qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose à tout le monde : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur ^ Car le temps, qui consomme tout^ l'ayant consommée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, qu'elle égaleroit la durée de leur déplaisir, leur propre vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable douleur. Il y a, outre ce que nous avons dit, encore quelques espèces de larmes qui coulent de certaines petites

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