FIN DE LA RÉFLEXION SUR LE FAUX
Les plus grands roys sont ceux qui s'y mesprennent le plus souvent ; ils veulent surpasser les autres hommes en valeur, en savoir, en galanterie et dans mille autres qualités où tout le monde a droit de prétendre. Mais ce goût d'y surpasser les autres, peut estre faux en eux, quand il va trop loin : leur émulation doit avoir un autre objet : ils doivent imiter Alexandre, qui ne vouloit disputer le prix de la course que contre des roys , et se souvenir que ce n'est que des qualités particulières à leur royauté qu'ils doivent disputer. Quelque vaillant que puisse estre un roy, quelque sçavant et agréable qu'il puisse estre, il trouvera un nombre infiny de gens qui auront ces mesmes qualités aussi avantageusement que luy, et le désir de les surpasser paroîtra toujours faux, et souvent mesme il nous sera impossible d'y réussir; mais s'il s'attache à ses devoirs véritables, s'il est magnanime, s'il est grand capitaine et grand politique, s'il est juste, clément, libéral, s'il soulage ses sujets, s'il aime la gloire et le repos de son État, il ne trouvera que des roys à
vaincre dans une si noble carrière ; il n'y aura rien que de vray et de grand dans un si juste dessein. Le désir d'y surpasser les autres n'aura rien de faux ; cette émulation est digne d'un roy, et c'est la véritable gloire où il doit prétendre.