DES COQUETTES ET DES VIEILLAUDS
Il est mal aisé de se rendre raison des gousts en général ; il le doit estre encore davantage de rendre raison du goust des femmes coquettes. On peut dire néanmoins que l'envie de plaire se répand généralement sur tout ce qui peut flatter leur vanité et qu'elles ne trouvent rien d'indigne de leurs conquestes . Mais le plus incompréliensi?jle de tous leurs gousts est à mon sens celuy qu'elles ont pour les vieillards qui ont est égalants. Ce goust paroît trop bizarre, et il y en a trop d'exemples pour ne pas chercher la cause d'un sentiment tout à la fois si commun et si contraire à l'opinion que l'on a des femmes. Je laisse aux philosophes à décider si c'est un don charitable de la nature qui veut consoler les vieillards dans leur misère et qui leur fournit le secours des coquettes , par la mesme prévoyance qui leur fait donner des ailes aux chenilles dans le déclin de leur vie pour les rendre papillons. Mais sans pénétrer dans le secret de la physique, on peut, ce me semble, chercher des causes plus sensibles de ce goust dépravé des coquettes pour les vieilles gens. Ce qui
est plus apparent, c'est qil'elles aiment les prodiges et qu'il n'y en a point qui doivent plus toucher leur vanité que de ressusciter un mort. Elles ont le plaisir de l'attacher à leur char et d'en parer leur triomphe sans que leur réputation en soit blessée. Au contraire, un vieillard est un ornementa la suite d'une coquette, et il est aussi nécessaire dans son train, que les nains l'étoient autrefois dans Amadis. Elles n'ont point d'esclaves si utiles et si commodes : elles paroissent bonnes et solides en conservant un amy sans conséquence. Il publie leurs louanges, il gagne croyance vers leurs maris et leur répond de la conduite de leurs femmes. S'il a du crédit, elles en retirent mille secours ; il entre dans tous les intérests et dans tous les besoins de la maison. S'il sait les bruits qui courent des véritables galanteries, il n'a garde de les croire. Il les étouffe et assure que le monde est médisant. Il juge par sa propre expérience des difficultés qu'il y a de toucher le cœur d'une si bonne femme ; plus on luy fait acheter de grâces et de faveurs, plus il est discret et fidèle. Son propre intérest l'engage assez au silence, il craint toujours d'estre quitté et il se trouve trop heureux d'estre souffert. Il se persuade aisément qu'il est aimé, puisqu'on le choisit contre tant d'apparence. Il croit que c'est un privilège de son vieux mérite et il remercie l'amour de se souvenir de luy dans tous les temps. Elle, de son costé, ne voudroit pas manquer à ce qu'elle luy a promis. Elle luy fait remarquer qu'il a toujours touché son inclination
et qu'elle n'auroit jamais aimé si elle ne Tavoit jamais connu. Elle le prie souvent de n'estre pas jaloux et de se fier en elle. Elle luy avoue qu'elle aymeun peu le monde et le commerce des honnestes gens; qu'elle a mesme intérest d'en ménager plusieurs à la fois pour ne pas laisser voir qu'elle le traite différemment des autres. Que si elle fait quelques railleries de lui avec ceux dont on s'est avisé de parler, c'est seulement pour avoir le plaisir de le nommer souvent ou pour mieux cacher ses sentiments. Qu'après tout il est le maître de sa conduite et quepourveu qu'il en soit content et qu'il l'aime toujours, elle se met aisément en repos du reste. Quel vieillard ne se rassure pas par des raisons si convaincantes, qui l'ont souvent trompé quand il étoit jeune et aimable? Mais pour son malheur il oublie trop aisément qu'il n'est plus ni l'un ni l'autre, et cette foiblesse est de toutes la plus ordinaire aux vieillards qui ont esté aymés.Jene sais si cette tromperie ne leur vaut pas mieux encore que de connoître la vérité. On les souffre du moins, on les amuse : ils sont détournés de la vue de leurs propres misères. Et le ridicule où ils tombent est souvent un moindre mal pour eux que les ennuis et l'anéantissement d'une vie pénible et languissante.