Gourville, dans ses Mémoires, ne parle que de celui-là
3. Gourville dit -positivement que c'est après sa blessure que la Rochefoucauld acheta le gouvernement du Poitou; mais dans son Apologie, M. de Marcillac déclare le contraire. Il est probable que c'est au payement ae la somme due que Gourville fait allusion.
38 NOTICE HISTOKIQUE
d'hommages intéressés et en apparence les plus passionnés du monde. A mesure qu'il s'insinuait dans son cœur, il y animait habilement ce désir de paraître et de produire de l'effet, assez naturel à une femme. Peu à peu, il fit luire à ses yeux un objet nouveau qu'elle n'avait pas encore aperçu, un rôle important à jouer sur la scène des événements. Il égara ses instincts de fierté et d'indépendance en les tournant contre la cour ; il transforma sa coquetterie en ambition naturelle, ou plutôt il lui inspira sa propre ambition ^ »
Je ne prétends pas faire connaître ici avec détail Texistence de la belle duchesse de Longueville : elle a été assez magistralement étudiée pour qu'en quelques mots mes lecteurs soient suffisamment au courant.
Anne Geneviève de Bourbon, fille du prince de Condé et de Charlotte-Marguerite de Montmorency, qui inspira une si vive passion à Henry IV, était née au château de Vincennes, le 29 août 1619. Son enfance se passa dans une pieuse retraite, où, pendantplusieurs années, elle entretint le désir d'embrasser la vie religieuse. Pour la première fois, à l'âge de quinze ans, elle consentit à paraître à une fête, encore un cilice était-il caché sous sa robe de bal. Le S'Uccès qu'elle y obtint changea, à ce qu'il paraît , en un moment le cours de ses idées, car il ne fut plus besoin de la presser pour la conduire aux cercles delà reine et la moins mener chez les Carmélites. En 1642, elle épousa Henry d'Orléans, duc de Longueville, après avoir été fiancée au prince de Joinville, qui mourut presque aussitôt. Le duc était veuf de Louise de Bourbon-Soissons et père d'une fille qui ne quittait pas sa belle-mère, « quoique ces deux personnes ne s'aimoient pas extrêmement^ » Ce mariage plut peu à la belle princesse, mais elle ne vou-
1. La Jeunesse de Mme de Longueville, troisième édition, p. 287.
2. Marie d'Orléans épousa dans la suite le dernier duc de Nemours.
lut pas le laisser voir et elle fit bonne contenance aux fêtes magnifiques qui furent données à cette occasion. « Les spectateurs étoient tellement occupés de ses charmes, 'c dit Villefore, son biographe, qu'on ne songea pas à re- « marquer la violence qu'elle se faisoit. Mais dans la suite « on eut bien le temps de juger qu'il lui en avoit coûté a beaucoup pour se contrefaire. »
Au moment où nous la voyons paraître dans l'histoire de M. de Marcillac, Mme de Longueville avait encore peu marqué: on avait à peine parlé des très-insignifiantes galanteries du baron de Miossens, et elle avait eu seulement son aventure de lettres avec la duchesse de Montbazon^ Très-choyée, gâtée même, à l'hôtel de Rambouillet, elle n'était pas aimée de la reine, que sa beauté froissait, tandis que tous les hommes l'admiraient. Elle aspirait, ce semble, seulement à régner dans les salons, ne se préoccupant nullement de la politique et n'ayant aucune ambition. La duchesse de Nemours, sa belle-fille, est formelle à cet égard dans ses Mémoires : « Ce fut M. de la Rochefoucauld, dit-elle, qui inspira à cette princesse tant de sentiments si creux et si faux. Gomme il avoit un fort grand pouvoir sur elle et que d'ailleurs il ne pensoit guère qu'à lui, il ne la fit entrer dans toutes les intrigues oii elle se mit, que pour se mettre en état de faire ses affaires parce moyen. » Il chercha à l'accaparer, à l'éloigner surtout du coadjuteur, qui auroit bien voulu la gouverner, à ce que nous dit aussi
1. Mme de Montbazon était la maîtresse du duc de Longueville au moment du mariage de ce dernier. Pour se venger de la belle duchesse, elle imagina d'attribuer des lettres galantes, trouvées chez elle, à Mme de Longueville et à M. de Coligny. Le prince deCondé demanda justice à la reine : Mme de Montbazon, après de longues et piquantes négociations, dut bre une note d'excuses à la princesse, ce qu'elle fit « de la manière la plus impertinente.» C'est aussi pour cette affaire que Coligny provoqua en duel Henry de Guise , qui avait propagé la calomnie de la duchesse de Montbazon; ils se battirent sur la place Royale et Guise fut mortellement blessé.
Mme de Nemours. Il paroît que la duchesse de Longueville ne se fît pas plus prier pour entrer sur la scène politique qu'elle ne l'avait fait précédemment pour se décider à aller au bal. Ces préoccupations lui plurent, ces intrigues l'amusèrent, et le rôle qu'on lui offrait l'éblouit. « Mais la plus forte raison qui la détermina , dit encore Mme de Nemours, et qui étoit aussi celle qui la touchoit le plus, c'est qu'en se mettant ainsi dans la grande partie, elle crut qu'elle passeroit pour avoir beaucoup plus d'esprit, qualité qui faisoit sa passion dominante et 'l'objet de ses désirs les plus pressants et les plus chers. Tout ce qu'elle croyoit le plus propre à établir son mérite personnel prévalut toujours en elle sur toute autre considération. «
Il semble dès lors que Mme de Longueville et M. de Marcillac étaient bien faits pour s'entendre, et que, si l'intérêt guida la conduite du prince, le désir de paroître et de gouverner entra pour beaucoup dans la passion de la duchesse, qui oublia sans peine le beau Miossens, et s'empressa même de le pousser à s'adresser à Mlle du Vigean « pour en dégoûter son frère^ » Le dévouement et le désintéressement de Mme de Longueville me semblent avoir été singulièrement exagérés. M. de Marcillac, dans ses Mémoires, se contente de dire à ce moment qu'il avait a toute la confiance de Mme de Longueville. » Son père cherchait à le faire demeurer dans son gouvernement du Poitou, craignant toujours quelque nouvelle aventure. Marcillac, au contraire, voulait, on le comprend facilement, rester à Paris, et il paraît que le duc chercha à s'y opposer en lui coupant les vivres. Gourville nous donne à ce sujet de piquants détails : « M. le prince de Mar-
1. Mémoires de Mme de Nemours. — Mme de Motteville dit encore à ce moment : «En s'attachant à M. le prince par politique, il s'étoit donné à Mme de Longueville d'une manière un peu plus tendre, joignant le sentiment de cœur à la considération de sa grandeur et de sa fortune. Ce don parut tout entier aux yeux du public. »
cillac étant revenu à Paris, écrit-il , avec peu d'argent, parce que, outre que sa famille n'en avoit guère, on auroit fort souhaité qu'il n'y fût pas retourné, m'ordonna d'aller parler de quelques affaires à M. d'Emery, pour son contrôleur général (j'avois ce jour -là une casaque rouge avec quelques galons dessus). Peu de jours après, M. le prince de Marcillac ayant envoyé son intendant lui parler, M. d'Emery, à la première rencontre de M. de Marcillac, lui dit : « Quand vous aurez quelques choses à me faire dire, envoyez-moi la casaque rouge qui m'a déjà parlé une fois de votre part. » Cela me fit connoître et me donna tout de suite quelques affaires auprès de lui pour M. le prince de Marcillac, qui auroit été obligé de quitter Paris, si je ne m'étois avisé de demander à M. d'Emery un passe-port pour faire sortir du Poitou huit cents tonneaux de blé. Je lui demandai en même temps s'il ne trouveroit pas mauvais d'en ajouter deux cents pour moi, afin que je pusse en avoir le profit. En souriant il me dit qu'il le vouloit bien. Aussitôt que j'eus retiré mon passe-port, je pris la poste pour aller à Niort, où je trouvai moyen de les trafiquer et d'en tirer une lettre de change de dix mille livres. Je ne saurois exprimer la joie qu'eut M. le prince de Marcillac de se sentir en état de continuer son séjour à Paris; mais toute la famille en conçut beaucoup de chagrin contre moi. M. le prince de Marcillac me dit de prendre mes deux mille livres et d'employer les liuit autres pour son service; mais avec le temps les dix y furent à peu près employées. »
De grands événements cependant se préparaient : un traité avait été signé à Munster, le 30 janvier 1648, entre l'Espagne et la Hollande, par lequel le roi catholique avait renoncé à tous ses droits sur les Provinces-Unies; en nous enlevantde précieux alliés, ce traité avait vivement encouragé l'Espagne à renouveler ses efforts contre nous. Elle ne négligea rien pour exciter les esprits déjà mal disposés à
l'égard du cardinal de Mazarin, et constituer cette faction qui, sous le nom de Fronde, devait bientôt pendant deux ans rallumer la guerre civile à Paris et dans les provinces. Nous avions heureusement alors le grand Gondé^ pour rétablir l'équilibre : « Il avoit l'habitude de réparer les défaites des autres^! » Dans la Catalogne il avait remis nos affaires en 1647. Le 20 août 1648, il gagna la grande victoire de Lens, qui amena la conclusion du traité de Westphalie et renversa en une heure tout ce qu'on pouvait craindre de nos conférences de Munster , au moment où il était réellement permis de croire à leur complet insuccès : le traité signé le 24 octobre suivant donna un siècle de paix à l'Allemagne, y consolida à jamais la liberté religieuse, et nous conserva toutes nos conquêtes sur l'empire, conquêtes de premier ordre, puisqu'elles comprenaient entre autres, Metz, Toul, Verdun et l'Alsace. Ce résultat ralentit brusquement les espérances de l'Espagne et changea les rôles. Mazarin put croire un instant à l'accomplissement du rêve qu'il caressait depuis son entrée au ministère: la conquête des Pays-Bas et la conclusion d'un traité tout à notre avantage avec l'Espagne. L'avenir lui paraissait magnifique et l'était en effet , car Mazarin pouvait tout attendre avec un génie guerrier comme Gondé, qui, à vingt-sept ans, était le plus grand général de l'Europe. Les événements de l'intérieur vinrent ruiner cette belle situation et sauver l'Espagne d'un abaissement qui eût complété l'œuvre de Richelieu.
1. Le duc d'Erighien prit ce nom à la mort de son père, arrivée le 26 décembre 1646.