‹ Œuvres inédites; (volume 2)Chapitre 14 sur 41 · NOUVEAUX ESSAIS · texte numérisé non relu

NOUVEAUX ESSAIS

AVANT-PROPOS

Le titre de mon ouvrage annonce que je veux considérer l'homme tout entier et non pas seulement une partie ou une face de l'humanité. J'ai senti que si j'adoptais, suivant ma première intention, le titre de psychologie ^ il n'indiquerait pas mieux mon but que celui de physiologie. Mon livre doit traiter de l'homme et spécialement de l'homme intérieur considéré dans les rapports établis par la conscience entre le sujet identique, permanent, qui se (ïiimoi, et les sensations, idées, fonctions, ou opérations de tout ordre, organiques ou intellectuelles, qui changent, passent et se succèdent avec une prodigieuse variété.

La science de l'âme, à part ce que la religion ou la foi nous enseigne de sa nature, de son origine et de sa destination, comme être ou substance séparée, ne peut se fonder que sur une abstraction; car dans notre état actuel , l'àme ne peut avoir le sentiment

ANTHUOPOLOGIE.

OU la connaissance d'elle-même ou de son existence substantielle séparément du corps. Elle ne se laisse pas plus concevoir directement sous ce point de vue. que la matière dépouillée de toute qualité, de toute forme. Dans notre humanité, rien n'est senti, perçu ou conçu par le sujet ou la personne qui se ditmmque sous la condition de la vie organique, et, par suite, sous celle des instruments nombreux, des fonctions compliquées qui concourent à la former. L'homme se distingue de toute cette complication d'instruments, mais il ne saurait s'en séparer en restant lui. L'homme , comme l'a très-bien dit un philosophe , n'est donc pas une certaine âme. ni un certain corps organisé ; mais il est une telle âme unie à un tel corps. L'anthropologie prend ce lien tel qu'il est , elle l'appuie sur un fait : celui de la conscience ou de l'existence, et non sur aucune abstraction.

L'homme, il est vrai, lorsqu'on le considère dans ce seul rapport individuel qu'il soutient par sa conscience avec lui-même, à titre de sujet sentant, pensant et agissant, semble d'abord n'être également qu'un sujet abstrait; et ce n'est, en effet, que par abstraction qu'il peut ainsi se mettre à part pour se voir et se penser lui-même, en s'isolant à la fois des objets de cette nature extérieure dont il fait partie, et hors de laquelle il ne saurait exister, et de la société de ses semblables dont il reçoit tout, et hors de laquelle sa vie physique et encore moins sa vie morale et intellectuelle ne sauraient commencer ni continuer.

Ne disputons pas sur les mots. On peut sans doute

AVANT-PROPOS. 329

appeler abstraction cet acte par lequel lemo« bumaia se distingue et se sépare de tout ce qui n'est pas lui, de tout ce qui n'entre pas immédiatement dans le sentiment de son existence propre, de tout ce qui n'est pas une condition essentielle, je ne dis pas de cette existence objective, mais du sentiment ou de la conscience actuelle qu'il en a. Il faut reconnaître du moins que cette espèce d'abstraction ne ressemble à aucune autre, puisqu'elle tient au fait primitif de conscience et à la nature même du sujet pensant. Loin de se fonder sur quelque artifice de langage ou quelque travail de l'esprit, elle est plutôt la base de toute langue et la condition nécessaire de toute opération intellectuelle. Mais cette sorte de vue intérieure qui rend l'bomme présent à lui-même, le fait assister à h ce qu'il sent ou fait intérieurement, plutôt qu'à ce qui se représente au dehors, me semble être une sorte d'instinct, une manière d'être ou de sentir propre à tels individus. L'activité d'une réflexion concentrée supplée jusqu'à un certain point cet instinct et peut le surpasser sous beaucoup de rapports, sans le remplacer entièrement, surtout dans l'espèce de modes ou de faits primitifs qui sont le plus près de nous, et qui échappant par leur intimité même à la conscieiice et à la perception de la plupart des hommes, ne peuvent tomber par suite dans le champ de cette observation réfléchie qui prend les choses de plus haut. Voilà pourquoi il y a, comme je m'en suis convaincu par l'expérience, telles idées de faits certains et évidents pour ceux qui les possèdeiii, et incommuincablcs à d'autres qui se troriveiit naturelle-

ment placés tout à hït en dehors du point de vue qui serait seul propre à les saisir. Yoilà aussi pourquoi le sujet de ce livre paraîtra abstrait, obscur et rebutant h la plupart des lecteurs, et même à des philosophes qui partent de points de vue éloignés du mien et sont accoutumés à combiner leurs idées sur un tout autre plan. Ce que j'ose leur demander à tous, ce que j'ai le droit d'attendre de leur justice, c'est de ne pas se presser de juger du dehors ce qui ne peut se juger que du dedans et ne se rapporte qu'à la vérité intérieure. Une conscience réfléchie a dicté cet ouvrage essentiellement de bonne foi par la nature de son sujet. L'imagination et le bel esprit ni l'esprit scientifique n'y sont pour rien. La conscience réfléchie de chaque homme de bonne foi curieux de se connaître, peut seule répondre à l'appel que lui fait mon livre.

Page 1