RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
Tous les êtres de la nature bruts et inertes, ou doués de mouvement et de vie, sont régis par des lois générales, constantes et nécessaires qui les entraînent chacun dans une sphère invariable dont l'amplitude et tous les éléments peuvent être donnés par l'observation et l'expérience, ou précisément déterminés par un calcul qui ne trompe point. Les corps célestes suivent dans l'immensité de l'espace les lois de l'attraction qui règlent les formes de leurs orbites; les molécules chimiques obéissent toujours aux mêmes affinités ; les êtres organisés, depuis le plus haut jusqu'au plus bas degré de l'échelle de l'organisation, germent, naissent, croissent et périssent ou changent de formes, suivant des lois constantes et dans des périodes régulières; l'instinct même des animaux les plus élevés, dont les lois sont plus compliquées et moins fixes ou plus flexibles en opparence, n'en est pas moins renfermé pour chaque espèce dans des limites que rien ne saurait leur faire franchir. Placés dnns les mêmes circonstances, les animaux font toujours les mêmes choses, tous
suivent aveuglément et avec une égale nécessité le cercle que leur a tracé la nature, quelque agrandi, changé ou modifié qu'il puisse être dans certaines espèces par l'éducation et la société de l'homme.
Sans doute, l'activité et l'intelligence sont partout répandues dans tous les règnes et manifestées même par l'uniformité et la sagesse admirables des lois qui président aux mouvements nécessaires et aveugles de la matière morte ou vivante; mais cette activité, cette intelligence, cette sagesse n'appartiennent pas aux êtres qui sont dirigés ou entraînés par des lois nécessaires qu'ils suivent sans le savoir; ce sont les attributions d'une force suprême créatrice et motrice présente partout. La force, l'activité, la pensée capable de se connaître en se donnant l'impulsion elle-même, n'appartient pas plus à la combinaison vivante organisée qu'à la molécule chimique ; elle n'est pas plus dans le singe que dans l'huître, pas ' plus dans l'éléphant que dans le ciron.
L'homme réunit en lui deux natures et participe à deux sortes de lois. Comme être physique organisé, comme animal sentant, il vit sans connaître sa vie ;
Vivit et est vitœ nescius ipse suje.
Cette existence purement sensitive , ces appétits entraînants, ces penchants aveugles antérieurs à toute expérience, enfin tout cet ensemble de déterminations et de mouvements automatiques qui se manifestent à l'origine de l'existence et antérieurement même à la naissance de l'individu, peuvent être compris sous le nom d'instinct ou de principe
sensitif; titre vague sans doute comme exprimant la force qui agite l'organisme au dedans, force aveugle qui s'ignoie elle-même dans son exercice le plus énergique, et ne se manifeste intérieurement à l'être pensant que par ses oppositions ou son contraste perpétuel avec une autre force qui est lui-même, ou qui constitue son égoïté, sa personnalité identique, sa libre activité. C'est en effet au titre d'agent libre et proprement moteur et non pas mobile seulement, que l'bomme se trouve originairement doué de la deuxième vie de conscience ou de relation qui le constitue moi, personne, ayant une existence propre, distincte ou séparée de celle de tout autre sujet, de tout ce qui peut être senti ou représenté comme objet. Avec cette deuxième vie naît la lumière de conscience qui vient luire dans les ténèbres de l'organisme. Dès lors commence à exister l'bomme sous son vrai titre, et cette existence en lui n'est pas seulement la vie animale : non-seulement il a des sensations ou il sent, mais il sait qu'il sent; non-seulement il reçoit des impressions de ce qui l'entoure et en est affecté, mais il agit sur les objets de ces impressions, il se met en rapport avec eux, les recbercbe, les appelle ou les éloigne, et devient ainsi, en quelque sorte, le moteur et l'artisan des modes de son existence propre, de ceux à l'égard desquels il se constitue moi, de toutes les perceptions qui reçoivent l'enqjreinte de son activité.
En quoi consiste cette vie de l'bomme, et qu'est-ce qui la distingue précisément d'une vie animale ? Quel est ce seiitimcnt de moi qui est distinct de toutes les
sensations reçues du dehors, de toutes les modifications adventices, qui reste le même quand elles passent ? Est-ce une abstraction de notre esprit ou est-ce, au contraire, le fait primitif de l'existence, la première et la seule des réalités qu'il nous soit donné de connaître ou de saisir immédiatement ou sans sortir de nous-mêmes?
Ces questions ne tendent à rien moins qu'à établir ou à constater les fondements de la psychologie, et, par elle, de toute la science humaine, qui cherche à s'appuyer sur quelque base réelle et solide, hors des atteintes du scepticisme qui , de tout temps, les a contestées. Mais d'abord quel est le sujet propre et spécial des recherches ou des idées ou des faits que nous comprenons sous le titre de Psychologie? Avant de procéder à ces recherches, à l'examen réfléchi des qualités ou attributs d'une chose ou d'un être, il faudrait bien savoir de quelle chose ou de quel être il s'agit
HÉSUMÉ DES TRAVAUX ANTÉRIEURS AUX NOUVEAUX ESSAIS d'anthropologie.
Ily a bien longtemps que je m'occupe d'études sur l'homme, ou plutôt de ma propre étude ; et à la lin d'une vie déjà avancée, je puis dire avec vérité
qu'aucun autre homme ne s'est vu ou ne s'est regardé passer comme moi, alors même que j'ai eu le plus de ces affaires qui entraînent ordinairement les hommes hors d'eux-mêmes. Dès l'enfance, je me souviens que je m'étonnais de me sentir exister ; j'étais déjà porté, comme par instinct, à me regarder en dedans pour savoir comment je pouvais vivre et être moi.
Une attention soutenue et persévérante fixée pendant un assez long temps sur les phénomènes intérieurs, a dû produire un ensemble d'idées psychologiques, d'observations et de mémoires, dont les notes auraient formé de gros volumes, si j'avais pensé que leur publication pût offrir aux autreslemême intérêt ou l'importance que j'y attachais pour moi-même.
En 1802, la classe des sciences morales et politiques proposa pour sujet de prix de déterminer V influence de l'habitude sur les idées, ou opérations de l'esprit humain. Je sentis alors, pour la première fois, le besoin de me produire au dehors. Je réunis les matériaux que j'avais par devers moi sur cette question, et j'apportai au concours un Mémoire, plutôt comme essai que comme pièce académique digne du prix, qui lui fut adjugé contre mon attente.
Il y avait dans ce travail une idée dominante, un fait d'observation principal autour duquel venaient se grouper tous les autres :
C'est que l'habitude, ou la répétition des mêmes impressions reçues du dehors, émousse, altère, flétrit peu à peu, et finit par effacer entièrement tout ce qu'il y a de sensible, à proprement parler,
dans ces impressions, c'est-à-dire tout ce qui a d'abord affecté lame de plaisir ou de douleur; pendant que, d'un autre côté, tout ce qui tient à la connaissance ou à l'emploi des moyens de représentation claire ou distincte des idées, en nous ou hors de nous, acquiert plus de netteté, de promptitude et d'assurance par la répétition des mômes impressions ou des mêmes actes. Il y a donc, disais-je, dans la représentation ou dans la perception objective, quelque chose ou quelque condition qui n'entre pas dans la sensation subjective bornée à affecter l'âme de plaisir et de douleur. Or, cette chose, cette condition, d'où vient-elle? La comparaison des faits de notre naiure et une nouvelle analyse des sens montrent qu'elle ne vient ni du dehors, ni de l'âme, bornée à une simple activité passive, dépendante des stimulants externes ou organiques, confondue par suite, et comme identifiée sous ce rapport avec l'organisation vivante, ou le principe de la vie animale. Elle vient de l'âme, douée par sa nature d'une libre activité, qui affranchit jusqu'à un certain point les modes ou actes dont elle dispose des liens de la sensation, de la nécessité des choses de la nature extérieure; qui la fait vivre d'une vie nouvelle, imprime à ses produits un caractère de force, de constance, de perfectibilité qui manque entièrement à la sensibilité passive. Celle-ci sujette à l'influence délétère de tous les objets qui l'excitent, se détruit elle-même par la répétition de son propre exercice.
En distinguant les deux modes opposés d'influence que l'habitude exerce sur l'homme tout entier, c'est-
ï INTRODUCTION. 337
à-dire en considérant successivement tous ses sens externes, toutes ses facultés réceptives et actives dans le rapport aux effets inverses que produit sur leurs opérations la répétition des mêmes actes, je me trouvai conduit par les phénomènes mêmes à tracer une ligne de démarcation assez exacte entre ce qu'il y a de passif et ce qu'il y a de vraiment actif ou de libre dans notre nature, entre ce qu'il dépend de nous de faire pour notre éducation intellectuelle et morale dans cette vie qui en prépare une autre, et ce que nous subissons malgré nous, ce qu'il n'est nullement en notre pouvoir de changer, ce qui passe, change incessamment et doit seul mourir tout entier comme il meurt à chaque instant. Considérant ainsi que la conscience, ou le sentiment identique que nous avons invariablement de notre existence particulière, ou de notre moi, devrait s'altérer plus que toutes les autres modifications sensibles, s'il n'avait pas un caractère essentiellement différent de celui des sensations transformées, j'en concluais déjà assez naturellement que le moi, la personne, avait son fondement, ou sa condition première, dans l'activité essentielle à l'âme humaine ; j'établissais que le moi n'était autre que le sentiment de la force agissante, actuellement en exercice pour imprimer au corps des mouvements quelconques de translation tendant à le déplacer, à le transporter dans l'espace, à mettre ses diverses parties à portée des objets ou causes de sensations, et servir enfin, dans plusieurs cas, d'instruments nécessaires à ces sensations mêmes. C'est ainsi que je trouvai dans cette première ébau-
che assez informe la base et le germe d'idées qui avaient besoin d'être élaborées et mieux éclairées dans mon esprit pour mériter l'attention plus sérieuse des philosophes.
La même Académie me fournit bientôt après l'occasion de développer le principe fondamental de mon ouvrage sur X habitude, en me donnant un plus vaste champ à son application. La nouvelle question proposée au concours de l'anxiii (1805) était conçue en ces termes : « Comment peut-on décomposer la « faculté de penser et quelles sont les facultés élé- « mentaires qu'il fout y reconnaître ? »
Cette question a fait une sorte de scandale parmi certains hommes d'esprit, mauvais juges dans les matières philosophiques qui demandent autre chose que de l'esprit. Ces hommes, en possession de donner le ton dans le monde qu'ils habitent, crièrent contre l'Académie qui avait pu mettre en question, selon eux, la décomposition de l'âme, comme si elle était matérielle. Mais quand on discute sérieusement et de bonne foi, il faut prendre les mots, non dans le sens arbitraire qu'on se croit fondé à leur attribuer d'après telle opinion, mais dans l'acception déterminée où les ont pris les doctrines que l'on veut combattre. Il est bien vrai que dans le point de vue systématique où Descartes a employé le mot pensée pour exprimer l'attribut essentiel et l'essence même de l'âme, par opposition au corps qui a l'étendue pour essence, on ne pourrait chercher à décomposer cette pensée ou faculté de penser, ainsi abstraite et simple, sans se contredire dans les termes, sans être
infidèle au principe qui a servi de point de départ, ou aux conventions de son propre langage. Mais l'opinion de Descartes, n'est pas plus un article de foi que le langage qui l'a consacrée.
On peut bien certainement comprendre sous le même mot pensée une multiplicité ou variété quelconque de modes, d'idées ou facultés élémentaires, et se proposer de décomposer la pensée ainsi entendue ou de la résoudre dans ses éléments, sans cesser de croire ou peut-être même en établissant plus fermement la certitude d'une parfaite simplicité de l'âme ou du sujet pensant, moi.
Le problème était posé dans le point de vue de la doctrine de Condillac qui réduit, comme on sait, l ame humaine à une simple capacité réceptive de sensations ou d'impressions produites par des causes, ou objets quelconques, dont il suppose l'existence externe, en même temps qu'il pose la substantialité de l'être qui reçoit leur action. Descartes demande au moins le mouvement avec la matière pour former un monde physique pareil au nôtre. Il semble que dans la doctrine des sensations, la matière suffise et qu'il ne soit pas besoin de mouvement pour former le monde des idées dont se compose l'intelligence ou la pensée humaine. C'est un monde tout logique où ne se trouvent que des formes vides sans réalité. Analyser, décomposer la pensée en ce sens, c'est énumérer les diverses formes, les divers caractères que prend la sensation et que le terme générique pensée exprime d'après les conventions d'un langage exprès. L'on voit bien qu'il ne s'agit
que d'une décomposition ou analyse logique de la même espèce que celle du mathématicien qui ajoute ou soustrait, nombre ou dénombre des quantités homogènes ou des parties similaires d'une seule et même étendue abstraite. En efFet, dans le système de Condillac, la sensation est tout aussi simple et indécomposable que la pensée dans le système de Descartes. Quoique, dans un sens difiérent, le tout artificiel formé de plusieurs sensations de même nature puisse se résoudre dans ses parties, il n'est jamais dissous ou décomposé dans ses éléments primitifs et simples, comme pourrait l'être un tout naturel qu'il s'agirait de connaître dans ses véritables éléments constitutifs. Et l'on peut voir par là combien était importante et orthodoxe la question posée par l'Institut, qui marchait alors sous les bannières de la philosophie de Condillac; combien était peu sérieuse et de bonne foi l'accusation de matéralisme intentée d'avance contre ceux qui chercheraient à la résoudre.
Quant à moi, j'entrai sérieusement dans le fond de la question, en prenant les termes de l'énoncé, non dans le sens métaphysique des Cartésiens, ni dans le sens tout à fait logique de l'école de Condillac, mais dans une acception vraiment psychologi que, fondée sur l'expérience intérieure ou le fait même du sens intime; fait primitif dont il s'agissait à mon avis d'examiner ou d'étudier la nature, pour savoir s'il y avait lieu à une analyse de la faculté de penser, ou à quelle espèce d'analyse il clait permis de soumettre la pensée humaine.
INTIIODUGTION. 341
Or, en se concentrant d'abord dans les limites de l'observation intérieure, ou des faits du sens intime, la pensée primitive n'est autre chose que la conscience de l'individualité personnelle exprimée par le mot je. Elle admet deux éléments distincts qui ne se laissent ramener à l'unité absolue qu'en tant qu'on sort du point de vue de l'expérience intérieure pour entrer dans le champ des abstractions ou des systèmes a priori, c'est-à-dire qu'on part de croyances nécessaires ou de notions intellectuelles toutes faites, comme des principes générateurs de la science humaine. Mais penser, c'est connaître; connaître, c'est voir par l'esprit, et voir est autre chose que croire. Nous croyons nécessairement l'être ou la cause que nous ne pouvons voir; mais il faut avoir l'idée ou la connaissance du visible pour concevoir l'invisible, et si l'invisible est avant le visible dans l'ordre absolu ou ontologique des existences nécessaires, il est certainement après, dans l'ordre naturel de nos connaissances relatives, ou dans celui du développement des facultés de connaître et de croire.
Considérant la pensée, la connaissance humaine dans son origine, pour l'embrasser ensuite dans l'ensemble de ses moyens et de ses objets, il s'agit donc de partir, non pas d'une notion toute faîte, de la croyance de quelque chose d'inconnu, d'inaccessible à toute vue externe ou interne, dont on ne peut dire enfin ce qu'il est, ni counnent ou à quel titre nous croyons qu'il est, mais d'une connaissance la plus simple, la plus certaine de toutes celles qu'il est donné à notre esprit d'acquérir, dans le dévelop-
pement complet de toutes les facultés ou moyens de connaître, il s'agit de partir d'une connaissance première sans laquelle nulle autre ne soit possible et avec laquelle toutes les autres le deviennent, c'est-àdire d'un fait primitif renfermant, sous l'unité de conscience, un sujet pensant ou connaissant et un mode quelconque pensé ou connu.
En tâchant de saisir ainsi la pensée humaine dans ses premiers linéaments, et suivant ses progrès les plus élevés, j'y trouvais toujours matière à une véritable décomposition, ou à l'analyse de deux sortes d'éléments qui s'y combinent toujours, de la manière la plus intime, à partir de l'idée de sensation réputée parfaitement simple, jusqu'aux idées les plus compliquées, les plus élaborées de l'intelligence ét de l'activité humaine. Partant de ces principes et suivant le développement de leurs conséquences, j'arrivai à une solution psychologique du problème proposé qui dut paraître^ sinon pleinement satisfaisante, du moins assez neuve pour mériter l'attention des penseurs et faire espérer quelques progrès de plus dans l'analyse de l'esprit humain. Ce furent sans doute ces considérations qui firent adjuger le prix à mon travail.
L'impression de ce Mémoire étant déjà avancée, des circonstances accidentelles qu'il serait trop long et inutile de rapporter, la firent suspendre. De nouvelles méditï^tions m'avaient porté à reprendre sous œuvre tout ce grand travail. J'en étais occupé, lorsque l'Académie de Berlin proposa pour sujet du prix qu'elle devait distribuer en 1807, une question
INTUODUCTIOIN.
qui vint ébranler la chaîne entière de mes idées psychologiques.
Un programme publié parle Moniteur français du 5 octobre 1806, au nom de la classe de philosophie spéculative de l'Académie de Berlin, s'énonçait en ces termes : « L'Académie de Berlin a remarqué « que dans la recherche de l'origine et de la réalité « des connaissances humaines, on négligeait les faits « primitifs du sens intime sur lesquels repose la « science des principes et qui peuvent seuls servir « de base au travail de la raison; ou que du moins « on ne les avait pas observés , distingués, appro- « fondis avec soin et qu'autant on se montrait diffî- « cile sur les objets de l'expérience, autant on était « facile à admettre la certitude de certaines formes « de nos connaissances. En conséquence, l'Académie « a cru que plus de précision dans l'examen et l'é- « noncé des faits primitifs, contribuerait aux pro- « grès de la science. La classe de philosophie spécu- « lative propose donc à la discussion de l'Europe sa- « vante la questions uivante :
« Y a-t-il des aperceptions internes immédiates?
« En quoi l'aperception interne diffère-t-elle de « l'intuition?
« Quelle différence y a-t-il entre l'intuition, la « sensation et le sentiment?
« Quels sont les rapports de ces actes ou états de « l'âme avec les notions et les idées? »
Cette question semblait être un appel à l'auteur des deux Mémoires sur V habitude et la décomposition de la faculté de penser, récemment couronnés par
S^lU ANTHROPOLOGIE.
l'Institut de France. Je me sentis prêt pour y répondre plus qu'aucun autre ne pouvait l'être. J'aurais pu même me borner à adresser mon dernier Mémoire à l'Académie étrangère, et elle aurait cru qu'il était composé d'après son programme. J'employai en effet pour traiter la nouvelle question les mêmes principes, la même espèce d'analyse et le même fond d'idées que dans mes précédents Mémoires. Je sentis seulement le besoin de transformer mon langage et de modifier le plan de ma dernière composition. Ayant reçu fort tard le programme de Berlin, je n'avais pour ce travail qu'un petit nombre de jours qui me suffirent. Bientôt après j'eus le bonheur de recevoir avec un prix, une lettre (1) que je considérai comme ma récompense la plusdouce,la plus honorable d'un travail entrepris sans autre intérêt que celui de la vérité et condamné par sa nature à mourir sans gloire, ignoré ou méconnu du monde qui la dispense.
1° Y a-t-il une aperception interne immédiate? — Oui, s'il y a un moi qui ait le sens intime de son existence individuelle, une, identique, restant toujours le même, quand toutes les modifications adventices varient sans cesse, quand tous les phénomènes internes et externes, sensations, représentations, images, passent et se succèdent dans un flux perpétuel.
Par l'aperceptlon interne immédiate, le sujet moi se distingue non-seulement de l'objet senti ou pensé, c'est-à-dire de la cause des affections qu'il éprouve
(1) c'est la leUre de M. Auf^illon, qu'on peut lire dans Vbitro^ duclion générale de T éditeur, eu tête du premier volume.
INTRODUCTION. 3Zi5
au dedans, ou des objets qui se représentent au dehors; mais de plus ii se distingue lui, au fond de son existence personnelle, des idées et des sensations comme des représenîations qui lui arrivent et passent incessamment. Tout le monde s'accorde à reconnaître en fait la conscience ou Taperception interne, sous telle modification déterminée que le moi éprouve. Mais ce n'est pas là la solution du problème. En écartant toute impression accidentelle externe ou interne, en faisant table rase de sensations ou de représentations, y aui*ait-il encore une aperception immédiate interne du moi, immédiate ou simple, car elle ne peut être immédiate si elle n'est simple ou dégagée de toute composition ? Je réponds encore : Oui. Posez une force agissante ou qui a l'action en puissance, qui commence le mouvement, en déployant son action motrice sur une organisation inerte, immobile, insensible et fermée à toute impression extérieure; posez de plus que cette force soit douée du sens de sa propre tendance: ce sens de l'effort iminanent, qui est le fond même de la vie de relation constituera l'existence [)ersonnelle, à laquelle viennent s'ajouter et se combiner toutos les sensations venties du dehors ou de Torganisme, et qui ne se confond avec aucun mode passif ou adventice.
L'aperception interne est donc ce qui reste de toutes les sensations ou idées, opérations intellectuelles, quand on a ôté tout ce qui est passif, tout ce qui n'est pas inhérent au moi, ou ne naît pas de son activité constitutive. Il s'a£j;it ici comme dans les d(Mix questions pi écitées de [liabitiide et de la décomposi-
3/16 ANTHROPOLOGrE.
lion de la pensée^ de faire la part de ce qui est actif et de ce qui est passif dans l'homme, de ce qui est à nous, ou nous-mêmes, et de ce qui est extérieur, ou même le plus près de nous, en y étant uni de la manière la plus intime, sans pourtant être nous.
2° L'aperception est essentiellement subjective, quoiqu'elle prenne un caractère d'objectivité dès le premier pas de la connaissance, comme il sera dit. L'intuition est objective par sa nature; c'est la forme de toute extériorité. L'animal, ou l'homme dans l'état de passivité, a des intuitions: l'être pensant a seul des aperceptions internes.
3° L'intuition diffère de la sensation immédiate de plaisir ou de douleur ; aussi elle se projette dans l'espace bors de l'organe oii tout est senti. La sensation se localise dans quelque organe ; le sentiment n'appartient qu'à l'âme qui ne se localise pas : l'une accompagne ou précède l'exercice de l'activité, l'autre suit cet exercice ou en est une dépendance.
4° L'aperception immédiate du moi est l'origine et la base unique de toutes les notions universelles et nécessaires è'êîre, de substance et de cause; elle entre seulement comme condition ou partie intégrante des idées, produits successifs et éventuels de l'expérience extérieure.
Tels sont les éléments psychologiques distingués dans mes premiers Mémoires, et que la question de l'Académie de Berlin me fournit seulement roccns!s)n de développer, pour la troisième fois, et de circonscrire avec une précision nouvelle dans le Mémoire qu'elle honora de ses suffrages.
Enfin, l'Académie royale des sciences de Copenhague proposa, en 1811, un sujet de prix qui rentrai! encore si complètement dans le sens de mes compositions précédentes, que malgré des occupations graves qui m'entraînaient au dehors, bien loin de toute spéculation psychologique, je ne pus résister au désir de répondre aux questions proposées par cette société savante. Le Mémoireque jecomposai à cette occasion n'était qu'un résumé de toutes mes méditations et recherches antérieures sur les facultés de l'esprit humain, sur les deux sortes de principes qui concourent à leur exercice et, par suite, à leur division en facultés passives, organiques ou animales, et facultés actives, intellectuelles ou humaines.
L'Académie demandait : 1 si les expériences ou considérations physiologiques ayant pour objet le corps organisé vivant, pouvaient jeter quelque lumière sur les opérations attribuées à l'âme humaine, ainsi que sur le fait du sens intime qui fait la base de ces opérations, et sert de critérium à ce qui appartient proprement à l'âme, distinguée ou séparée de l'organisme.
Ainsi, l'Académie de Copenhague entrait tout à fait dans l'intention précédemment énoncée par celle de Berlin; elle aussi voulait faire ressortir, sous un nouveau point de vue, toute l'importance des faits primitifs, pour avoir le fondement de toute théorie rationnelle, tant sur les lois de la vitalité que sur celles de la pensée, et sur les liens qui les unissent. On voit parce qui précède combien était directe l'application de mes recherches précédentes à ce iiou-
3/i8 ANTHROPOLOGIE.
veau point de vue de la science complète de l'homme.
L'Académie demandait : $° si les recherches ou considérations psychologiques sur les faits de l'âme humaine, ou du sens intime, peuvent avoir une véritable utilité dans la science de l'homme physique, ou si cette utilité n'est pas bornée à l'observation des phénomènes et au traitement d'une espèce particulière de maladies, comme l'aliénation mentale et les différents désordres nerveux qui se lient à la perversion correspondante des facultés intellectuelles et morales.
C'était demander une théorie complète des rapports du physique et du moral de l'homme; sujet le plus curieux, mais en même temps le plus difficile et le plus vaste qui puisse occuper des penseurs. Pour être traité de la manière la moins imparfaite qu'il soit possible, avec des facultés aussi limitées que celles de l'homme du génie même le plus élevé, il est indispensable de réunir et de fondre, s'il est possible, dans un corps de science, mais en maintenant leur diversité, deux ordres de faits qui tendent toujours à se confondre et s'identifier au regard de l'observateur. L'observateur ne s'aperçoit pas en ce cas que c'est sa propre vue qui le trompe; que les faits qu'il considère tour à four appartiennent réellement à deux natures essentiellement diverses; à deux genres que l'on ne saurait réduire à un sans l'aire disparaître le sujet même de l'observation, ou sans anéantir une pai tie essentielle de son existence par laquelle il est ce qu'il est : sujet pensant et non pas seulement organisé; sujet, être aciif et lil>re, et non
pas sentant passivement les impressions qu'il reçoit par ses organes; homme et non pas animal.
Quand l'esprit considère, en effet, dans un point de vue extérieur les conditions premières de toute vitalité organique, les instruments nécessaires de toute sensibilité et motilité appropriés à chaque espèce de sensations, enfin les fonctions de ces organes, ou les lois expérimentales d'après lesquelles se succèdent, se combinent, se propagent ou se transmettent les mouvements organiques constitutifs de ces fonctions, on se sent entraîné par une pente insensible à prendre les fonctions organiques pour les causes des phénomènes, ou pour les phénomènes eux-mêmes, bien qu'ils soient d'un ordre essentiellement différent de ceux que l'observateur peut se représenter par les sens externes ou l'imagination.
Réciproquement, quand l'esprit se considère ou s observe lui-même par une sorte de vue intérieure, concentrée dans ses propres actes ou opérations actives, il s'abstrait et se sépare par là même de tout ce qui peut être représenté extérieurement; il se sépare par suite de toutes les conditions ou instruments organiques indispensables pour qu'il vive d'abord et peut-être pour qu'il agisse, ou commence le mouvement, pour qu'il réfléchisse comme il le fait présentement, et même pour qu'il doute, ainsi qu'il peut le faire, de l'existence réelle de ces organes, de ce corps vivant qui est une condition, ou une partie intégrante de son existence comme homme.
Dans les deux points de vue, rboinme total disparaît donc, et le sujet (i'ol)servation auquel on s'at-
tache n'est qu'une portion de l'homme. On serait tenté de dire que ce n'est qu'une abstraction de l'humanité ou du fait total de l'existence humaine. Mais on aurait tort de le dire, si l'on entendait par là que la vie organique, sensitive ou animale, considérée dans ses instruments ou ses conditions et ses lois objectives, ne peut exister ou n'existe pas réellement dans le sujet que nous appelons homme extérieur, abstraction faite de cette vie morale de la conscience ou de la pensée qui constitue le moi, l'homme intérieur. Les deux ordres de faits sont complets , chacun dans son genre, sans que l'un paraisse rien ajouter à l'autre. La physiologie et la psychologie sont comme deux cercles qui se touchent au moins par un point et peut-être par des points multiples, suivant l'expression géométrique ; les courbes se pénètrent et rentrent l'une dans l'autre.
Quel est le point de vue où l'observateur pourra saisir, dans une sorte d'unité, le phénomène ou les phénomènes communs à deux existences, deux vies réunies dans une seule vie composée, qui ne ressemble ni à l'une ni à l'autre des composantes? Quel est le point de vue où ce même observateur parviendra à déterminer le rapport de la cause active à l'efTet passif; à saisir le passage inappréciable pourla pensée réfléchie autant que pour tout sens spécial externe (quoiqu'il ne le soit peut-être pas pour un sens interne), qui sépare encore la force virtuelle qui n'agit pas, mais est prête à agir ou agit peut-être sans conscience, de la même force en plein exercice et sachant qu'elle agit ou commence l'action? Voilà le problème
de l'influence ou des rapports du physique eldu moral, considéré en son fond et dans l'ordre le plus élevé de l'équation qu'il faudrait résoudre pour déterminer ce rapport, non a priori, comme l'ont tenté des métaphysiciens tels que Malebranche et Leibnitz, qui ne sont arrivés qu'à une solution négative , non encore a posteriori, à l'aide d'une expérience quelconque, prise séparément dans l'un ou l'autre point de vue de l'humanité externe ou interne (car ainsi le problème même disparaît, et, à la place du rapport demandé, on ne trouve plus que l'unité, soit matérielle qui anéantit ou corporise l'âme ou le rtioi de l'homme, soit spirituelle qui anéantit ou idéalise et phénoménise le corps organique vivant) mais par l'expérience d'un fait siii generis, unique dans son genre, qui embrasse les deux éléments de l'humanité dans un seul et même rapport indivisible, dont les deux termes sont toujours distincts et ne peuvent cependaiit être conçus séparés, sans que le fait primitif de l'existence ou le sujet même, constitué par le rapport, se trouve détruit.
Ce point de vue, il faut en convenir, ne peut se concilier avec la manière ordinaire d'entendre et de définir le moral de l'homme, considéré dans ses rapports avec le physique. Le moral, selon nous, réside tout entier dans la partie active et libre de Thomme. Tout ce qui est passif en lui, tout ce qui tient immédiatement à l'organisme, tout ce qui s'y rapporte comme à son siège local, ou vient de sa force aveugle, fatale, nécessaire, appartient au physique de l'homme. Des affections immédiates de plaisir ou de
352 ANTMAOPOLOGIE.
douleur; des attraits sympathiques ou des répugnances inîiéreotes au tempérament primitif, ou eoafondus avec lui et devenus irrésistibles par l'habitude, des images qui se produisent spontanément dans l'organisme cérébral, et qui, tantôt persistent opiniâtrément, tantôt se réveillent avec les paroxismes de telles maladies ou désordres nerveux, les mouvements violents, brusques et précipités que ces passions entraînent, soit que le moi de l'homme étant absorbé n'y prenne aucune part, soit qu'il y assiste comme témoin, les appétits, les penchants, ces déterminations, ces idées qui suivent nécessairement la direction du physique : tout cela est hors du domaine moral. Il ne faut pas même dire que ce prétendu moral n'est que le physique retourné; c est tout simplement du pur physique ou physiologique; le moral est ailleurs.
Suivant ces principes, j'arrivai à résoudre les deux questions proposées par l'Académie royale de Copenhague. Je résolus la première négativement, en démontrant, dans mon sens, que les considérations et les expériences physiologiques ayant pour objet les phénomènes du corps vivant, étudiés dans les fonctions, les mouvements ou changements divers des organes qui le composent, ne peuvent jeter aucun jour sur les phénomènes de la pensée ou de la conscience, sujets d'observations ou d'expériences d'une nature toute différente. Je prouvai qu'elles sont bien plutôt propres à les obscurcir, quand on prétend expliquer les laits intellectuels, à l'aide des faits physiologiques. C'est ce qui peut être fait de
plusieurs manières ; soit que l'on prenne les fonctions ou mouvements des organes pour les causes des phénomènes intellectuels (Cabanis et les physiologistes) ; — soit qu'on emploie seulement les premiers comme des signes naturels ou des symboles propres à représenter les seconds (Ch. Bonnet); — soit enfin qu'on affecte de confondre les deux ordres de faits dans une même classe, en mettant la perception identifiée avec la sensibilité animale au rang des propriétés vitales ou organiques, en appliquant à la perceptibilité et la volonté humaine les titres trompeurs de sensibilité et contractilité animale (Bichat).
Ces prétendues explications étant illusoires et fausses, les expériences physiologiques étant réduites à leur valeur, il en résultera que le physique ne peut être dit agir sur le moral entendu dans son vrai sens, car les fonctions ou mouvements de l'organisme ne peuvent jamais être qu'effet de quelque force immatérielle et non pas cause des actes intellectuels et moraux qui n'ont avec eux aucune homogénéité de nature et ne sauraient être compris avec ces phénomènes sous un seul et même rapport de causalité.
Quant à la seconde question, ma solution était affirmative. J'afrn*mais que les recherches ou observations psychologiques des faits de sens intime pouvaient et devaient éclairer en plusieurs points essentiels la science de l'homme physique. Une bonne partie du Mémoire était employée à déterminer et distinguer les pomts où s'exerce cette influence ,
comme les conditions et les moyens de cet exercice. L'expérience atteste en effet que les fonctions vitales sont puissamment modifiées par des affections, des sentiments ou des idées qui ne peuvent appartenir qu'à l'âme de l'homme qui s'affecte elle-même sympathiquement, à la suite de certains changements arrivés dans les organes, quoique ceux-ci ne puissent jamais être causes actives ou efficientes de ses propres modifications ni de ses actes. De plus, et avant tout, la force propre de l'âme est la cause première, libre, constamment active, d'une classe entière de mouvements ou d'actes exécutés par certains organes qu'elle tient sous sa dépendance; et c'est ainsi qu'elle peut changer seule et directement l'état du corps, comme elle concourt à le changer indirectement et par sympathie dans les effets organiques des passions. Le moral agit donc sur le physique jusqu'à un certain point ; la volonté, la sensibilité de l'âme, agissent et réagissent sur les fonctions vitales ou organiques, en tant que celles-ci sont modifiées par l'âme cause, ce qui n'empêche pas que le corps n'ait ses lois propres souvent contraires à celles de l'esprit.