‹ Œuvres inédites; (volume 2)Chapitre 20 sur 41 · DIVERSES CLASSES DE MOUVEMENTS · texte numérisé non relu

DIVERSES CLASSES DE MOUVEMENTS

Les vains efforts tentés par un des physiologistes les plus distingués de nos jours pour faire rentrer les produits immédiats de la volonté dans le cadre symétrique qu'il forme des fonctions ou des propriétés vitales, font ressortir avec une clarté nouvelle le caractère vraiment hyper-organique et sur-animal de cette force intelligente, dont les actes ou les attributs spéciaux se distinguent si éminemment de tout ce qui peut être rapporté aux fonctions de l'organisme ou de l'animalité.

Après avoir distingué deux espèces de sensibilité, l'une organique, l'autre animale, différentes entre elles seulement par la proportion ou le degré d'intensité, ou, comme il dit, la dose de la même force ou propriété vitale, Bichat transporte dans les modes de la contractilité musculaire le môme caractère spécifique, la même base de classification physiolo-

gique. En conséquence il devait distinguer une contractilité purement organique, ou insensible, et une contractilité sensible ou animale. Mais comme alors il reconnaissait très-bien que les contractions ou mouvements volontaires renferment quelque chose de plus que la contractilité même sensible, et doivent former une classe à part, ce fut à cette classe qu'il se détermina à transporter le titre spécifique de contractilité animale; comme si les effets sensibles formaient deux subdivisions de la même contractilité organique, l'une animale, l'autre sensible; comme si cette dernière ne devait pas être considérée comme animale, d'après la convention même, qui avait servi à établir les deux espèces de sensibilité ; comme si la volonté humaine surtout n'était autre chose qu'une propriété vitale, ou une fonction animale. Mais, tout en s'appuyant sur une classification si artificielle, si peu conséquente à ses propres principes, Bichat ne craint pas de remarquer luimême que si la sensibilité organique peut se transformer en animale, par l'augmentation de dose ou d'intensité d'une même impression, il n'en est pas ainsi des deux grandes divisions de la contractilité considérée en général. L'organique, dit-il, ne peut jamais se transformer en animale. Comment donc la contractilité insensible devient-elle sensible, en augmentant de degré ou de dose, et peut-elle être sensible sans être aussi animale? Pourquoi déroger ici aux premières conventions du hingage établi? C'est que, pour conserver la symétrie, on veut n'avoir que deux espèces de contractilité, paiîillèles aux deux

m ANTHROPOLOGIE,

espèces de sensibilité, et sous les mêmes titres spécifiques : organique et animale. Et pourtant, on est obligé de reconnaître ici que la contractilité organique sensible, et par là animale, ne peut se transformer en contractilité volontaire; d'où il faudrait conclure précisément que celle-ci est plus qu'animale et qu'il y a là une autre espèce de contractilité musculaire, sui gêner is, qu'on nommera comme on voudra, pourvu qu'on ne l'appelle ni organique ni animale.

Ainsi, loin de s'étonner que la contraction sensible restât constamment de même nature, quelle que fût son exaltation ou son accroissement d'énergie, il faudrait s'étonner beaucoup s'il en était autrement, ou si la sensation animale se transformait en vouloir, en acte libre de la personne humaine, car ce serait là vraiment une transformation de nature, une sorte de transcréation miraculeuse. Tout au contraire, plus la contraction organique devient sensible ou animale, plus elle s'éloigne du caraclère propre et actif du vouloir humain. L'opposition de caractères attestée par la conscience, prouve qu'il y a aussi une différence essentielle dans les conditions organiques; et cette distinction une fois établie dans les deux points de vue psychologique, il n'y aurait plus lieu de demander pourquoi la contractilité organique sensible ne se transforme pas en volontaire, car ce serait demander pourquoi l'animal ne devient pas homme.

« Les muscles locomoteurs (ou mieux locomobia les), c'est-à-dire ceux des membres, du tronc, ceux

« en un mot dififérents du cœur, de l'estomac, dit « ce physiologiste, peuvent être mis en action de « deux manières : 1"* par la volonté; 2° par les sym- « pathies. Ce dernier mode d'action a lieu, quand, « à l'occasion de l'affection d'un organe intérieur, le « cerveau s'affecte aussi et détermine des mouve- « ments, alors involontaires, dans les muscles loco- « mobiles. Ainsi une passion porte son influence sur « le foie : le cerveau excité sympathiquement excite « les muscles volontaires; alors c'est dans le foie « (l'organe interne) qu'existe le vrai principe de leurs « mouvements lesquels, dans ce cas, appartiennent « (en tout ou en partie) à la vie organique (je dis ani- « maie) : en sorte que les muscles (volontaires), « quoique toujours mis en jeu par le cerveau, peu- « vent cependant appartenir tour à tour dans leurs « fonctions à l'une et à l'autre vie (I). »

Ce que Bicliat attribue ici à cette vie qu'il appelle organique, n'est-il pas bien le caractère propre et constitutif de la vie animale? Ainsi ces mêmes mouvements qui sont volontaires dans l'iiomme, en tant que déterminés par une force libre en exercice, sont effectués par une force aveugle qui ne se connaît ni ne les dirige, mais qui est entraînée, nécessitée par les appétits de l'instinct et toutes les impulsions de l'organisme; force vivante qu'on pourrait indistinctement appeler organique ou animale, si l'animal est tout entier dans l'organisation, ou la sensibilité physique qui s'y proportionne. Mais peut-on sans ab-

(1) Recherches physiologiques swr la vie et la mort. Première partie, art, viii, 2,

surdité prétendre caractériser sous l'une ou l'autre dénomination, cette force intelligente et sui juris qui se détermine elle-même à Teffort, et qui donne l'impulsion, sans jamais être nécessitée à la recevoir?

Nous modifierons ainsi la langue du physiologiste qui nous sert, par ses écarts mêmes, à marcher plus sûrement vers notre but, et nous dirons avec Bichat, « que la locomotion de l'animal ou de l'homme con- « sidéré dans sa nature animale, ou dans les divers « états d'organisation qui le réduisent ou le rappro- « chent de la simplicité native [simplex in vitali- « tate], n'est point, comme dans l'homme entier et « développé [duplex in hiimanitate] , une fonction « propre de la vie active; que son exercice ne sup- « pose point la préexistence (ou la présence) d'une « volonté qui la dirige et en règle les actes ; mais « qu'elle est un eiïét purement sympathique dont le « principe est tout entier dans la vie organique, ou « dans les affections internes, qui s'y rattachent. « Le plein développement de l'instinct et l'exercice « des divers mouvements qu'il entraîne supposent « nécessairement certaines influences exercées par « les organes internes sur le cerveau, et, par suite, « de nombreuses réactions de ce centre sur les orga- « nés musculaires mûs alors sympathiquement. Les « mouvements organiques (exécutés sous la loi de « rinstinct par les muscles volontaires), ainsi que « les affections du cerveau qui réagit sympathique- « ment pour les produire, disposent peu à peu et ce a centre et les organes musculaires qu'il tient sous « sa dépendance, l'un à la perception distincte des

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« sensations, ou des mouvements mêmes, les autres « à l'exécution de ces mômes mouvements de la vie « active qui va commencer (1). »

Ainsi, cette motilité organique, qui s'exerce d'abord sous l'influence sympathique ou purement réactive du centre cérébral, s'exerce plus tard et par une suite du développement animal, sous l'influence directe et active du même centre. Or, dans le premier cas, il ne peut y avoir aucune perception immédiatement distincte des efl'ets mêmes de la contractilité organique; car tout est confus dans l'animal qui commence à vivre ou à sentir ; et, en supposant même que les conditions propres à faire naître la sensation musculaire existassent dans ces premiers temps de la vie, cette sensation demeurera absorbée dans les impressions afl'ectives qui entraînent les mouvements de l'instinct animal. Dans le second cas, où la contraction musculaire s'exerce sous l'influence directe et active du cerveau, le mouvement peut être senti, ou distinctement perçu, et l'expérience nous prouve qu'il l'est en eiï'et dans certains cas analogues de notre organisation.

Voilà donc une véritable transformation de contractilité organique insensible en contractilité sensible et vraiment animale, exercée par des muscles volontaires, en vertu d'une impulsion qui, partant du centre, est transmise par les nerfs cérébraux jusqu'à l'organe mobile. Ne sont-ce pas bien là les conditions physiologiques du mouvement volontaire?

(1) Les lignes qui précèdent sont une paraphrase du lexie de niclial, à la suite de Tendroit cité ])lus liaut.

h5S ANTHROPOLOGIE.

Il semble qu'on devrait l'affirmer si le mouvement voiontaire n'est autre que l'espèce d'action exercée directement d'un centre organique aux organes locomobiles, c'est-à-dire un mouvement produit ou transmis de corps à corps. Cependant on n'ose pas le dire. On dit seulement avec hésitation et restric-» tion, au sujet de la motilité exercée sous l'influence directe et active du cerveau, comme dans les rêves, par exemple, on dit que les mouvements coordonnés qui ont lieu alors sont pour ainsi dire ou presque volontaires. On reconnaît donc tacitement qu'il leur manque quelque condition pour l'être tout à fait. ' Or, quelle est cette condition? ou que faut-il ajouter au mouvement exécuté par l'influence cérébrale directe pour qu'il soit tout à fait volontaire ?

Nous appellerons dorénavant mouvement spon* tané celui que les physiologistes reconnaissent comme produit par une action directe du cerveau, ou émanée de lui, en le distinguant, d'après les mêmes principes, du mouvement instinctif ou sym* pathique produit par une réaction du même centre, consécutive à des impressions sensibles d'organes intérieurs. Et nous voyons, d'après ce qui précède, que le développement de la vie animale doit néces* sairement amener la transformation des premiers mouvements instinctifs insensibles en eux-mêmes, ou dans les conditions qui les effectuent, en mouvements spontanés, qui peuvent être sentis dans l'animal et distinctement perçus, quand il existe un mot.

Nous demandons maintenant si les mouvements spontanés ne peuvent pas se transformer immédia-

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tement en volontaires, et, dans ce cas, quelles sont les lois de cette transformation, ouïes conditions de ce passage, de ce nouveau développement de la vie animale, si toutefois on peut continuera appeler ainsi la vie de l'âme manifestée par leconscium, par le vouloir, l'effort.

Avant d'aller plus loin, remarquons d'abord que sous le titre de mouvements spontanés, nous ne comprenons que ceux qui sont coordonnés, réguliers, tendant à un but apparent, presque comme s'ils étaient dirigés par la volonté, ou par une force ac-tive> sachant ce qu'elle fait, ce qui a autorisé Bichat à les considérer comme étant pour ainsi dire volontaires. Nous ne croyons pas devoir renfermer dans la même classe ces mouvements irréguliers, isolés ou anormaux, excités dans les muscles volontaires par des irritations accidentelles faites, soit immédiatement sur les organes mobiles, soit sur le cerveau même, d'où part en ce cas le principe de la contraction musculaire. Les mouvements convuîsifs et forcés sont sentis dans les deux cas de la même manière. Et si l'individu les perçoit, c'est sans aucune conscience de vouloir ni de pouvoir, capable de les commencer ou de les arrêter. Nous trouvons encore là une nouvelle preuve que les conditions de la motilité organique sensible, ou animale, sont loin de constituer la motilité volontaire, et peuvent môme lui être tout à fait opposées. Le cas actuel exclut en effet évidemment toute possibilité de transformation des mouvements sensibles en volontaires, comme dans le cas des mouvements spontanés auxquels nous revenons.

A l'exemple cité par Bichat, de la locomotion produite par les rêves, nous pouvons ajouter ceux que nous fournit l'observation des animaux et notre propre expérience. Quoique la motilité instinctive et sympathique soit en effet le caractère essentiel de toute nature animale , nous voyons que divers animaux exécutent des mouvements bien coordonnés, hors de la sphère de l'instinct nutritif ou conservateur propre à leur espèce. En excitant dans un animal des affections de douleur ou de plaisir, en le forçant par les coups ou les menaces, ou par des amorces appétitives, on parvient à lui faire exécuter des suites longues et compliquées de mouvements, dont son organisation contracte le pli par la répétition constante des mômes moyens et des mêmes actes. A part cette sorte d'éducation donnée par l'homme à l'animal, les circonstances particulières où celui-ci se trouve placé peuvent aussi lui faire contracter l'habitude de mouvements spontanés plus ou moins éloignés de son instinct primitif. Ainsi cette sphère de l'instinct peut s'élargir ou s'étendre en se rejoignant d'une manière immédiate dans l'animal à celle des habitudes non moins aveugles et aussi nécessaires que l'instinct dans leurs déterminations.

L'existence animale, renfermée dans ce cercle fatal, ne peut qu'y rouler perpétuellement. L'être actif et libre, l'homme seul, en franchit les limites ; et le début de sa vie de relation ou de conscience lui ouvre une carrière de développement moral qui doit n'avoir d'autres bornes querelles de son activité même.

Pour apprécier les circonstances et les moyens de ce nouveau développement, il s'agit d'en bien fixer l'origine, en saisissant pour ainsi dire le point où l'animal finit et où commence la personne humaine, le moi qui veut et agit.

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