ORIGINE DU VOULOIR OU DE LA PERSONNALITÉ
Les mouvements instinctifs ou sympathiques, physiologiquement attribués à la réaction du centre organique, n'emportent point avec eux de sensation particulière, et nous en avons dit la raison.
En devenant spontanés, ces mouvements passent, du moins en apparence, sous une même loi. Exécutés par des muscles volontaires, sous l'influence directe et active du centre cérébral, ils semblent réunir toutes les conditions physiologiques de la contractilité animale, et pourtant ils ne sont pas encore volontaires ; ils ne le sont et ne le seront jamais pour l'animal qui passe de l'instinct à la spontanéité; ils ne le sont pas, mais ils sont prêts à le devenir pour l'homme, en qui seul la pure spontanéité, encore aveugle à ce titre, peut se transformer immédiatement en volonté libre et éclairée. Au mouvement spontané même correspond une sensation musculaire spéciale , siii generis, dont les conditions physiologiques différentes de celles de toute aulre sensation sont les suivantes :
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Elle commence dans le centre cérébral où elle a son principe unique ;
2° Elle a pour organe ou pour instrument des pièces différentes et hétérogènes de la machine animée, savoir les nerfs et les muscles dont le concours réciproque est nécessaire pour la produire, tandis que les autres sensations n'ont que des organes homogènes et purement nerveux (condition essentielle de perceptibilité distincte que nous aurons occasion d'apprécier ailleurs) ;
S"* D'être le produit de deux transmissions en sens inverse : la première, du cerveau au muscle ; la seconde, du muscle contracté au même centre d'où est partie l'action contractile.
Ces trois conditions, dont la dernière sera particulièrement appréciée dans l'analyse des sensations externes que nous ferons plus tard, concourent à la perceptibilité distincte des mouvements spontanés, à l'exclusion des mouvements instinctifs ou sympathiques, dont les différences de caractères s'expliquent par cela même. Rappelons en effet :
1° Que ces derniers mouvements, prenant leur source dans quelque affection des organes internes, sont, quant au principe de leur détermination, excentriques, en quelque sorte, à l'organe de l'àme ;
2" Que la double transmission de mouvement que nous indiquions précédemment, ne se fait point d'une manière régulière et ordonnée comme dans le développement de la vie animale, mais confusément et avec une précipitation qui correspond au tumulte et
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au mélange des impressions sensibles du dedans et du dehors, dont les plus fortes obscurcissent et absorbent les plus faibles;
3° Enfin, que la réaction du centre moteur, ainsi entraînée ou forcée, ne saurait se manifester ou se rendre sensible dans ses produits qu'enveloppent et absorbent les affections provoquantes. Aussi, quand bien même on dirait que l'âme est le principe nécessaire des mouvements ou déterminations de l'instinct, il faudrait toujours convenir que cette force intelligente ne s'y manifeste point elle-même à titre de force agissante. Car la réaction forcée, même de la part de l'âme, ne peut être que l'efîét d'une action qui a précédé, et non cause de ce qui suit : il n'y a de cause que ce qui agit, et réagir n'est pas agir ou commencer l'action. Aussi le moi n'existe-t-il, ou Tâme ne peut-elle se manifester à elle-même par quelque mode d'activité ou de force, dans des impressions dont les organes musculaires seraient les instruments ou les sièges, pas plus que dans d'autres sensations limitées au système nerveux exclusivement. Que faut-il donc pour qu'une sensation musculaire puisse être appropriée intérieurement au moi, sous la relation intime de la cause à l'effet?
Il faut deux conditions : l'une, que le mouvement commence dans le centre unique que nous sommes fondés à considérer comme l'organe propre de l'ànie, celui sur lequel s'exerce immédiatement sa force motrice; la seconde, que cette force s'exerce véritablement pour conmiencer le mouvement, sans être provoquée ou entraînée par aucune impression, au-
cune cause étrangère à elle-même. Et ici nous voyons combien est imparfaite et sujette à erreur la méthode de Bacon, qui consiste à écarter d'abord de la recherche ou de l'observation des phénomènes, toute considération sur leurs causes productives. Car ici, faire abstraction de la cause du mouvement musculaire, c'est mettre à l'écart précisément le fait primitif et essentiel à considérer, le propre sujet de l'observation intérieure , et le seul caractère ou moyen de distinction entre des phénomènes essentiellement divers, savoir le mouvement volontaire ou produit par une volonté, une force consciente d'elle-même en exercice, et le mouvement involontaire organique ou animal, étranger à cette force.
A la vérité, nous ne pouvons figurer ou représenter la force comme nous figurons et représentons un centre organique et le jeu des muscles et des nerfs placés sous sa dépendance; mais il s'agit de savoir si nous devons rejeter le fait de sens intime, d'expérience intérieure, par cette seule raison que nous ne pouvons pas le représenter ou le traduire, pour ainsi dire, en figures qui s'adressent à la vue et à l'imagination? Or j'en appelle au sens intime de chaque homme dans l'état de veille et de conscience, ou de compos sut, pour savoir s'il a ou s'il n'a pas le sentiment de son effort qui est la cause actuelle de tel mouvement qu'il commence, suspend, arrête ou continue comme il veut et parce qu'il veut; et s'il ne distingue pas bien ce mouvement de tel autre qu'il sent ou perçoit, dans certains cas, comme s'opérant sans son effort ou contre sa volonté : tels
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par exemple que les mouvements convulsifs de l'habitude? Mais les physiologistes ont reconnu que le centre cérébral fonctionnait dans ces derniers mouvements involontaires, comme dans les premiers : il faut donc bien qu'il entre dans l'exercice de la volonté appliquée à mouvoir le corps, quelque chose de plus que dans les fonctions de l'organisme nerveux et cérébral ; et ce quelque chose de plus, sous quelque titre qu'on l'exprime, devra être considéré comme la part nécessaire d'une force hyper-organique, laquelle sera au cerveau et aux nerfs (quant à l'initiative ou à l'ordre de priorité d'action), ce que ces oro;anes sensitifs et moteurs sont aux muscles ou organes contractiles et mobiles.
Cherchons encore à mieux préciser les termes de ce double rapport physiologique et psychologique : Nous avons distingué par le nom de sensation musculaire, l'espèce d'impression sensible attachée à l'excitation ou au changement quelconque opéré dans un organe musculaire par quelque cause que ce soit, externe ou interne, à part la volonté. Et il ne paraît pas en effet qu'en excluant cette force hyper-organique, la diversité des causes excitantes qui peuvent entraîner immédiatement ou médiatement les contractions musculaires en produise aucune dans l'espèce de sensation qui y est attachée. 11 importe seulement de bien distinguer les cas où cette sorte d'impression interne, et plus ou moins obscure de sa nature, est susceptible d'être sentie ou perçue, séparément de toutes les autres impressions sensibles qui la couvrent ou Tabsorbent par leur mélange.
Ainsi, par exemple, dans les cas, très-bien précisés par Bichat, où la locomotion instinctive, le mouvement animal exécuté dans l'homme par les muscles dits volontaires, est déterminé, soit par l'influence immédiate du système nerveux de la vie intérieure, soit par la réaction sympathique du centre moteur, la sensation musculaire, nécessairement offusquée par toutes les affections internes qui s'y joignent, peut être considérée comme nullepour la conscience, alors même qu'il y a un moi, une personne préexistante.
Et, à cette occasion, nous remarquerons en passant combien paraît peu fondée l'hypothèse qui rattache l'origine de la connaissance humaine, et le premier jugement d'extériorité à la sensation du mouvement (1) originairement déterminé par les besoins des organes, les appétits de l'instinct, les affections de plaisir ou de douleur, des préférences enfin que l'école de Condillac, comme celle de Descartes, identifie avec les premiers vouloirs, en confondant ainsi notre activité constitutive et originelle, avec tout ce qu'il y a de plus passif en nous, comme si les mouvements ainsi entraînés pouvaient être accompagnés de quelque sensation distincte, ou remarqués à part des vives impressions qui les provoquent; comme si cette distinction, alors même qu'elle est possible, ne supposait pas d'abord un sujet distinct lui-même des impressions, un moi préexistant, une personne constituée et déjà réfléchissante; comme
(1) Voyez les Éléments d'idéologie de M. de Tracy, tome 1".
si la sensation du mouvement, ou de la translation, même volontaire, du corps dans l'espace extérieur n'emportait pas la connaissance anticipée de cet espace, et cette perception même d'extériorité qu'on prétend expliquer par elle; comme si enfin le nonmoi pouvait être avant le moi et indépendamment de lui.
Revenons : Soit qu'on attribue la réaction motrice et l'espèce d'impression musculaire qui y est attachée, au centre cérébral considéré comme une espèce de ressort qui se débande pour produire le mouvement animal ; soit qu'on l'attribue à l'âme même, force aveugle, en ce cas, nécessitée et provoquée à agir ou à réagir sur les impressions reçues ou transmises par les organes, — le mouvement animal, ainsi organiquement déterminé, ne s'accompagnera dans aucun cas d'aucune aperception ni d'aucune sensa-» tion déterminée à laquelle on puisse rattacher quelque connaissance proprement dite, externe ou interne, subjective ou objective. Les ténèbres ne produisent pas la lumière; ce n'est pas de la nécessité ou du fatum de l'organisme que peuvent res' sortir l'activité et la prévoyance de l'esprit. Les circonstances, ou les conditions organiques de sensibilité et de motilité animales, où l'âme subjuguée s'ignore elle même, où le moi, déjà en plein exercice, s'enveloppe et s'absorbe au sein des affections et des mouvements organiques qu'elles entraînent, ne sont certainement pas les mêmes qui servent aux. premières manifestations de l'âme comme force agissante, aux premiers développements du moi humam.
m ANTHROPOLOGIE.
« Mais, (lit le physiologiste déjà cité, la réaction « sympatlîique du cerveau qui produit les premiers « mouvements de l'instinct animal, dispose peu à « peu ce centre et les muscles, l'un à la perception « des sensations (musculaires), l'autre aux mouve- « ments de la vie animale (qui sont improprement « appelés volontaires). » C'est bien ainsi, je crois, qu'on peut expliquer pliysiologiquement le passage des mouvements instinctifs aux mouvements spontanés qui commencent dans le centre cérébral. Mais y a-t-il là vraiment une transformation des mouvements instinctifs en mouvements volontaires? Le physiologiste même n'ose le dire. Seulement il reconnaît que le mode de contractilité réactive ou instinctive dispose ou prépare un mode tout différent de motilité volontaire, faussement appelée animale, tant qu'elle s'attribue par confusion à l'animal comme à l'homme.
Nous disons à notre tour qu'une contraction organique insensible, en tant qu'elle a son principe dans quelque organe interne, hors du centre où la perception s'accomplit, en tant surtout que l'impression particulière qui peut s'y rattacher, se trouve mêlée avec les affections provoquantes, doit d'abord devenir sensible ou perceptible avant d'être voulue, déterminée , effectuée par le moi qui s'en rend compte ; que ces mouvements spontanés et sensibles forment un intermédiaire essentiel entre les produits de l'instinct aveugle et ceux de la volonté ; que, à part ce moyen, il ne saurait y avoir de transformation ni même de passage possible de l'un à l'autre de
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ces deux domaines. La spontanéité des mouvements qui fait ce passage intermédiaire de l'instinct à la volonté, et qui est le terme du développement de la vie purement animale, n'est que le commencement de la vie active, et ne doit qu'en ouvrir le cercle.
Toute l'éducation de l'animal consiste, en effet, à contracter l'habitude des divers mouvements qui ne ressortent pas directement de l'instinct propre à son espèce. Forcée ou poussée d'abord par des affections de douleur ou de plaisir, des appétits, des craintes, des menaces, à exécuter ces mouvements, l'organisation de l'animal finit par s'y plier à force de répétitions, et par les accomplir d'elle-même par une pure spontanéité, comme nous accomplissons nousmêmes tous les mouvements d'habitude, sans le vouloir, sans y penser, sans en avoir même la plus légère conscience. C'est ainsi que le domaine de l'instinct peut s'agrandir, à la vérité, mais en se rejoignant immédiatement à celui des habitudes non moins aveugles , non moins nécessaires. Toute l'existence animale est enveloppée dans ce cercle fatal et y roule perpétuellement; l'homme seul est doué d'une activité libre, d'une puissance d'effort et de mouvement qui l'entraîne hors de ces limites dans la carrière indéfinie ouverte à son développement intellectuel et moral. Pour bien connaître les moyens et les circonstances de ce développement, il faut le prendre à son origine, et le saisir, pour ainsi dire, à ce premier pas où l'animalité finit, et où l'humanité, la personnalité commence.
Dans l'homme, comme dans l'animal, le monve-
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ment exécuté par des muscles (volontaires dans l'homme), peut se transformer d'instinctif en spontané; là s'arrête l'animal. Dans l'homme seul, ce mouvement devient volontaire. Le mouvement instinctif n'est pas senti ni voulu; le mouvement spontané est senti; et, dès qu'il est effectué dans l'animal, il est immédiatement voulu et opéré par le vouloir dans l'homme.
Nous venons de dire que le mouvement spontané, exécuté par des muscles volontaires, sous l'influence directe du centre cérébral, peut devenir immédiatement volontaire ; et, quoique cette sorte de transformation semble échapper à l'observation interne et externe, à toutes les données de l'observation psychologique ou physiologique, elle n'est cependant pas pour nous une hypothèse gratuite. Nous trouvons dans notre nature mixte divers Mis étrangers à la volonté ; et notre propre expérience intérieure ellemême nous assure, pour ainsi dire, de cette étrangeté. Il nous arrive, par exemple, d'être éveillés en sursaut par des mouvements brusques et violents entraînés par l'image de dangers imminents ou d'objets effrayants, ou encore par des suites de mouvements réguliers qui tendent vers un but imaginaire. A l'instant du réveil, le moi rentrant en possession de son domaine, saisit et prend sur le fliit, pour ainsi dire, ces produits d'une force qui n'est pas la sienne, quoiqu'elle en imite ou contrefasse les actes, et il part de là pour les arrêter, les suspendre, les continuer par une action, alors seulement volontaire, et purement spontanée on involontaire l'instant
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d'auparavant. Ces exemples sont encore plus sensibles pour ceux qui parlent ou crient en dormant, quand ils sont réveillés par les sons et les fortes articulations de leur propre voix ou par l'effort commencé qui les accompagne. Ces mouvements nerveux, ou leurs produits sensibles, sont encore perçus dans leur détermination propre et spontanée, sans être voulus, quoiqu'il dépende du moi de les continuer ou de les créer de nouveau par son vouloir, dès qu'il les aperçoit.
Les pbénomènes de l'habitude surtout nous fournissent des exemples plus propres encore à nous manifester intérieurement le passage du spontané au volontaire. L'habitude tend sans cesse et dans toutes les natures, à agrandir le domaine de cette spontanéité qui caractérise ses produits. Elle domine à la fois et sur l'instinct animal qu'elle continue, et sur la volonté humaine qu'elle obscurcit et limite. En rendant spontanés et aveugles dans leurs déterminations les mouvements ou actes volontaires ou éclairés par la conscience, l'habitude ferait dégénérer ces mouvements en un pur automatisme, si l'activité du vouloir qui leur imprime d'abord son caractère, ne luttait constamment contre cette force aveugle qui lui dispute l'empire.
Nous sommes à chaque instant témoins et acteurs dans cette espèce de lutte intérieure. Une suite de mouvements coordonnés et liés entre eux avec effort, et par des actes répétés du vouloir finissent, à force de répétitions, par s'exécuter d'eux-mêmes spontanément, sans aucun vouloir, sans conscience. Bien
plus, le même effort qui présidait dans le principe à leur exécution, ne sert qu'à les empêcher ou les troubler quand l'habitude est formée. Mais, pendant que ces mouvements sont ainsi aveuglément entraînés dans leur cours rapide, le vouloir ou la conscience du moi n'a qu'à s'éveiller un instant, et ces mouvements spontanés, perçus par le moi comme les produits d'une force aveugle qui n'est pas la sienne, passent immédiatement sous ses lois et sont arrêtés ou continués, quoique moins bien ou moins sûrement, par son effort qui recommence dès lors à les causer librement.
Cette sorte de contraste, ou ce passage successif et intérieurement aperçu de la spontanéité à la volonté, et vice versa, en nous faisant distinguer en nous-mêmes ce qui appartient à l'animal, à l'automatisme organique , et ce qui est de l'homme, ne peut-il pas aussi jeter quelque jour sur l'origine de la personnalité, identique avec le premier vouloir ou le premier sentiment d'un effort moteur?
Dans l'enfant à sa naissance, par exemple, la locomotion et la voix qui rentre dans le même domaine, ne peuvent être mises en jeu que par un instinct encore aveugle , et en vertu de cette réaction cérébrale sympathique dont la physiologie assigne les caractères. L'enfant [infans] s'agite ou esl mû, plutôt qu'il ne se meut, par la force même qui remuait le fœtus au sein de la mère. Les premières affections pénibles, douloureuses, qui commencent pour lui avec l'existence, lui arrachent les premiers vagissements, et ces cris inarticulés sont l'exprès-
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sion naturelle des premiers besoins de l'instinct de nutrition ou de conservation qui se manifeste avec la vie, et ne finit qu'à son dernier souffle. Cette expression ou manifestation s'adresse à l'intelligence capable d'entendre, de voir et déjuger du dehors au dedans, mais elle est complètement nulle pour le sujet qui ne fait encore que vivre, sentir et réagir. L'enfant, dont la vie n'est encore qu'animale, obéit à l'instinct qui lui fait exécuter immédiatement et sans les avoir appris, les mouvements compliqués par lesquels il saisit le sein de sa nourrice, y colle ses lèvres, suce et aspire le lait nourricier. C'est en vertu du même principe qu'il crie d'abord, uniquement parce qu'il a besoin et qu'il souffre, restant endormi, en repos parfait, quand ces mobiles n'existent pas. Bientôt l'enfant se meut et crie hors du besoin ou de la douleur, seulement par habitude, parce que les mêmes mouvements ont été déjà répétés plusieurs fois. La nourrice, comme ceux qui observent, ne se trompe pas sur cette différence d'expression. Déjà les mouvements ont passé de l'instinct à la spontanéité, mais il peut n'y avoir encore aucun pas fait hors de la vie animale. Un progrès de plus, et l'homme commence.
L'enfant pourra percevoir ses propres cris alors spontanés, et non plus provoqués ou entraînés par les affections de l'instinct ou par une sympathie organique, nécessaire et aveugle. Ils sont devenus les produits directs des déterminations ou des tendances propres du centre moteur et des organes locomobiles. Ces mouvements, perçus dans leurs dctermi-
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nations spontanées, transformés dans l'animal en habitudes aveugles, vont prendre dans l'homme le caractère d'actions que la volonté exécute et que l'intelligence sait et dirige vers un but. Comme les vagissements du besoin et de la souffrance sont devenus hors de l'instinct des cris d'habitude, ceuxci deviennent des cris volontaires, des signes d'appel émis avec une intention, de la part de l'agent, manifeste pour le témoin , et non équivoque pour l'observateur. L'enfant a fait ainsi son premier pas d'homme : il a volontairement institué les premiers signes de sa langue; il est en possession du principe de tout langage; il a distingué l'attribut du sujet, ou mieux la cause qui est lui-même, de l'effet produit, c'est-à-dire le vouloir et l'effort qui met en jeu l'organe vocal, du son émis qui le frappe comme venant de lui, comme une création de son activité. Dès qu'il commence à penser, à vouloir, au même instant où il pense sa parole, son cri inarticulé (mais volontaire ou intentionnel), il parle sa pensée, il a l'équivalent du mot^V. îl ne restera plus qu'à développer ce premier germe de tout langage humain, à revêtir de formes ce premier fond que l'être intelligent et actif a tiré de son propre sein ou du sentiment de l'effort qui le constitue.
L'animal, qui sort de l'instinct pour tomber sous la loi nécessaire de l'habitude, neparlepas : c'est (ju'il ne pense pas ; c'est qu'il ne distingue pas le suje! de l'attribut, la cause de l'effet; c'est qu'il n'est pas luimême cause, étant nécessité. L'animal le plusavancé n'est encore qu'au premier degré de l'échelle de
l'intelligence, savoir à la spontanéité des actes ou des mouvements d'habitude. L'activité de l'homme franchit seule ce premier pas, et alors, mais seulement alors, s'ouvre pour lui le champ de l'instruction ou du perfectionnement qu'il parcourt pro viribus, en vertu des facultés données à chaque homme, et différentes, non en nature, mais en intensité.
Revenons. Les actes de la locomotion ou de la voix ne passent du spontané au volontaire, ne commencent à être voulus, qu'en tant qu'ils sont d'abord sentis ou perçus. Ainsi se trouverait satisfaite la condition demandée parles philosophes qui refuseraient à l'acte du vouloir ou de l'effort constitutif du moi^ le caractère et le titre de fait primitif, x^lais nous disons avec plus de vérité, et d'après le fait de sens intime, que le moi seul connaît, et que pour connaître, il faut qu'il existe. Or, il n'existe pour luimême que par le vouloir et l'effort. Si les affections de la vie organique conservaient l'initiative ou la prédominance qu'elles ont dans l'instinct, les mouvements sympathiques qui leur correspondent ne commenceraient jamais à être sentis ou perçus à part; et si ces mouvements restaient toujours ce qu'ils sont sous les lois d'une spontanéité purement animale, ou ce qu'ils deviennent sous celles de l'habitude, ils ne seraient jamais voulus et intérieurement aperçus.
L'expérience intérieure nous induit à distinguer
ce qui reste toujours confondu dans le même fait de conscience, savoir le vouloir et son résultat organique le plus immédiat.
Quand le corps est disposé pour l'exercice des fonctions locomotives, comme dans l'état ordinaire, il n'y a aucun intermédiaire, aucun intervalle de temps assignable entre le vouloir ou l'effort de Tâme, et l'action organique musculaire qui en est le produit. Ici l'aperception interne de la cause lîioi et la sensation du mouvement coïncident ou se réunissent simultanément en un seul et même fait de conscience. Le sentiment de la liberté s'attache donc alors au mouvement comme à l'effort; et pourtant la liberté n'est inhérente réellement qu'à l'effort ou au vouloir de l'âme et ne se transmet au mouvement qu'au moyen de conditions organiques indépendantes, par leur nature, de la volonté ou du moi.
Supposez, en effet, qu'au moment où je veux lever mon bras, il soit frappé de paralysie, le vouloir et l'effort auront lieu, mais sans résultat organique, par défaut des moyens naturels de communication. Au sentiment de la cause se joindra alors une sorte de mode privatif, ou le sentiment du manque de l'effet accoutumé. De là nous pouvons conclure que c'est par habitude et non point par nature (ou par l'idée innée qua l'àme de son union avec le corps), que le mouvement corporel musculaire devient l'objet immédiat du vouloir de l'âme ; ce vouloir ne pouvant avoir primitivement d'autre objet immédiat que l'effort même déployé sur le centre organique d'où partent les premières déterminations motrices.
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Ce centre, qui est celui de Fâme sensitive, n'est soumis qu'en partie à la force de l'àme. Il fonctionne seul dans tous les actes, mouvements internes ou externes, impressions ou affections de la vie animale: et tout ce qui est fait ou senti sous l'empire exclusif de ce centre, ne l'est que par l'animal, et non par le m^/;il n'existe point alors, en effet, de personnalité, parce qu'il n'y a pas de déploiement de la force libre, par qui seule l'àme humaine se manifeste à son titre de moi.
Que faut-il donc pour cette manifestation? Que le centre de l'âme sensitive passe sous la direction de la force libre qui est l'essence de l'âme humaine, et s'y subordonne de manière à exécuter sous son influence toutes les opérations organiques de l'animal . Dès lors, en effet, lorsque la détermination ou tendance organique du centre moteur s'effectue par une action immédiate de l'âme qui commence le mouvement, et alors seulement, l'âme commence à se manifester à elle-même intérieurement, à titre de force agissante, force sul juris, qui n'a rien d'extérieur ou d'antérieur qui la provoque, force moi, une, simple, identique, et toujours la même, indestructible par sa nature, la même aussi quant au sentiment de son effort immanent ou exercé sur le ternie organique, en qui et par qui elle se manifeste (1).
(1) S'il est impossible de concevoir une force agissante sans un terme quelconque (le déploiement , rindestruclibilitc de la force de 1 âme doit emporter avec elle celle de quelque terme organique qui lui a été approprié depuis Torigine. Tel est le point de vue de Leibnitz, développé par Ch. Bonnet, dans sa Palingnicsic 'philosophique. Voyez dans cet ouvrage remploi si ingénieux de la pa-
C'est ainsi que nous croyons pouvoir, non pas expliquer, mais rattacher à quelque symbole dans notre organisation, l'origine de la personnalité, le premier sentiment du mr7Z, identique avec la première aperception interne du vouloir ou de l'effort, en qui se manifeste la force agissante de l'âme déployée sur son terme propre d'application.
Cette force et ce terme sont donnés distincts dans le fait primitif de conscience; ce fait même résulte de la distinction des deux éléments constitutifs et essentiels, et s'évanouit dans leur séparation; et il ne reste plus rien que des notions abstraites. C'est ainsi qu'en métaphysique, en attribuant le moi ^rïmitif à la substance, soit de l'âme, soit du corps organique, qu'on voudrait concevoir séparément, on commence par écarter ou détruire précisément le sujet qu'il s'agit de poser. C'est un travers d'idée auquel on se trouve entraîné par le langage toujours pris dans l'objectif, quand une réflexion intérieure éveillée n'arrête pas cet entraînement. C'est par cette sorte de travers qu'il nous faut expliquer l'éloignement réciproque oii restent les uns à l'égard des autres, les métaphysiciens qui se sont occupés de recherches sur les facultés de l'âme, et les physiologistes qui s'occupent des fonctions du corps organisé, comme si le Mt primitif qui doit servir de base à la science de l'homme pouvait être saisi dans l'âme seule, a priori, à part des conditions orga-
rabole du grain semé en terre, de Fenveloppement du papillon dans la chrysalide, et des diverses métamorphoses d'insectes.
niques qui servent nécessairement à poser le moi; comme si, d'autre part, le moi n'était lui-même que le résultat ou le produit organique de ces conditions, prises mal à propos pour les causes des phénomènes, ou pour le moi lui-même qu'elles servent à manifester.
Nous voyons maintenant comment il faut chercher, par l'expérience intérieure ou l'observation psychologique, ce qui manque évidemment à la physiologie pour la détermination du fait primitif de conscience, et comment aussi on peut parvenir à mieux circonscrire ce fait, en le rattachant aux conditions physiologiques qui le précèdent et l'amènent sans se confondre avec lui.