III
Résumons. Avec des sensations sans activité libre, point de personne individuelle, point d'intelligence ni de morale d'aucune espèce.
Avec une activité subordonnée à des sensations, ou à des passions relatives à Tindividu, et séparée de tout sentiment expansif, il y a intelligence et volonté, mais point de sociabilité, partant point de morale, mais seulement l'amour-propre, ou le désir constant de se rendre beureux par la satisfaction des intérêts, des besoins et des appétits; et aussi point de religion, quoiqu'il y ait crainte des puissances invisibles.
Avec une activité virtuellement libre, sans aucun sentiment expansif, et jointe aux sensations pbysiques, à qui elle est de fait subordonnée, l'intelligence est possible, si toutefois la vie intellectuelle peut commencer à se développer isolément, et en debors de la société ; mais point de vie morale, point de devoir même relatif : le droit, c'est la force qui le mesure; la religion, c'est d'abord la crainte des puissances invisibles, ou un fatalisme superstitieux; plus tard, et dans les progrès ou l'abus d'une raison logique, c'est le panthéisme qui renie la personnalité de Dieu et du moi, et par suite, toute liberté morale.
Avec une activité libre de fait, qui se sépare des sensations, et se met au-dessus d'elles pour s'unir et se subordonner aux sentiments expansifs de l'àme, qui la règlent ou la déterminent : vie intellectuelle et vie morale, identifiées ou confondues dans la même source. Le moi sort de lui-même pour se juger du
point de vue de l'être semblable avec qui il sympathise; l'homme s'aime dans son semblable; il sent, souffre ou jouit en lui. La justice relative naît de cette sympathie même, qui garantit le droit du faible, et place le devoir dans la force ; et tant que sa liberté n'est pas opprimée , ou que les passions personnelles n'étouffent pas le cri de la conscience, un sentiment impérieux avertit l'homme qu'il doit faire à son semblable comme il voudrait qu'il lui fût fait. Ce que la conscience inspire, la raison encore bornée au relatif, le légitime et le consacre. Associé avec l'idée relative d'une ou plusieurs causes libres, et surtout d'une cause créatrice des existences, d'une providence bienfaisante amie de l'homme, le sentiment moral s'élève jusqu'à la religion; le culte de l'amour remplace celui de la crainte, la reconnaissance et le respect passent du chef de la famille au père commun des hommes, et de la société à la cité de Dieu. La politique vient puiser dans la morale et la religion comme au foyer de toutes les institutions grandes, fortes et durables; dès lors l'amour de la patrie devient un culte, tous les sentiments expansifs remplissent les âmes, toutes les passions sont grandes et généreuses , l'égoïsme et l'intérêt personnel sont en opprobre.
L'ordre relatif a atteint son plus haut degré de perfection. Il en peut descendre, mais non remonter plus haut sans changer de nature ou entrer dans l'absolu. Le sentiment moral ou religieux peut bien remplir toute l'âme, mais la raison n'est pas encore satisfaite. Il reste encore un vide qui demande à être
f.O FONDEMENTS DE LA MORALE
rempli. Les rapports les plus intimes peuvent s'altérer ou changer avec les temps et les lieux; leur généralité, leur constance relative comporte encore plusieurs exceptions. De plus, si le bonheur sensible fait l'intérêt et tout le but de l'existence, en quoi le méchant se trompe-t-il, s'il vit heureux dans le désordre , s'il trouve sa satisfaction et son intérêt dans le mal d'autrui? Mais s'il y a une vraie, une droite raison qui évoque à son tribunal la raison d'intérêt, qui prononce en dernier ressort sur le bien ou le mal, le vrai ou le faux, le beau ou le laid en soi, et prescrit ainsi une règle constante, universelle aux actions humaines, malgré toute la variété des penchants, des appétits, des habitudes ; qui approuve ou condamne les sentiments humains, de quelque nature qu'ils soient, il faut bien qu'elle ait sa source ailleurs que dans le sentiment, et que son autorité immuable, absolue, vienne de plus haut.
La cause des existences, objet propre de la raison, ne peut être conçue par elle-même que comme nécessaire, une, absolue, éternelle et immuable, car c'est cela même qui constitue l'objet de la raison : toutes les vérités nécessaires que notre esprit trouve telles, et qu'il ne fait pas, ont ce caractère essentiel d'éternité et d'immutabilité; elles étaient avant que l'esprit les conçût, elles sont les mêmes alors qu'il cesse de les apercevoir, elles seraient encore quand aucune intelligence finie, faite comme la nôtre, ne les comprendrait. Comment et où pourraient-elles donc subsister s'il n'y avait pas un être éternel, infini, immuable, dont ces vérités sont les attributs, en
qui seul elles subsistent comme des attributs dans leur sujet, et en qui seul elles peuvent toujours et parfaitement être entendues^ « C'est ainsi, dit supé- « rieurement Bossuet, que nous voyons toutes les « vérités nécessaires dans une lumière supérieure à « nous (1). » C'est dans la même lumière supérieure que nous voyons si nous faisons bien ou mal, c'est-àdire, si nous agissons ou non selon les principes constitutifs de notre être.
Quand l'homme voit, entend ainsi la vérité absolue intellectuelle, il voit et entend de la même manière, et dans la même source, la vérité morale, l'absolu du devoir, la règle invariable des mœurs; dès lors c'est par cette vérité seule, immuable, qu'il se juge lui-même, s'approuve ou se condamne, selon qu'il suit la loi éternelle ou qu'il s'en écarte ; ce n'est que du point de vue de l'éternelle et immuable raison et non pas d'un point de vue humain, ou en suivant des opinions variables qu'il peut juger ainsi ses pro~ près actions comme elles sont ; ou plutôt c'est la loi même absolue, qui le juge, et comme dit encore supérieurement Bossuet (2), « ce n'est pas la vérité qui s'accommode au jugement de l'homme, » mais tout jugement humain, pour être vraiment moral, devra s'accommoder à la vérité , à l'absolu de la loi divine. Le jugement de l'homme ne sera droit et sain qu'autant que sachant combien ses propres opinions,
(1) Dr la connaissance de Dieu et de soi-même, cliap. IV, 5.
(2) De la connaissance de Dieu et de soi-niénie, cliap. JV, 5. Ce qui suit jusqu'au mol action est une puraplirase du texte d« Bossuet.
OU les jugements qu'il porte d'après lui-même, sont incertains et variables de leur nature, il leur donnera toujours pour règle, une de ces vérités nécessaires et que nous appelons en ce sens Tautorité de la raison dans les choses morales, qui n'est pas autre que l'autorité même de Dieu, en qui seul est la raison du bien et du mal absolu de nos actions (1). Otez la cause suprême des existences, l'éternel auteur de ces rapports immuables que nous appelons loi de la nature, ordre moral comme physique, et vous ptez toute base réelle, solide, à la morale comme à la législation : car point d'obligation certaine sans loi, et point de loi sans législateur.
A mesure que la raison s'élève vers l'absolu en le séparant de tout ce qui n'est pas lui, le sentiment religieux, moral, s'élève avec elle et s'unit dans l'absolu à la véritable cause des existences, comme il s'unissait dans le relatif à chaque cause modifiante. Les attributs de force, de bonté, de sagesse prennent un tout autre caractère de grandeur et de majesté, et deviennent absolus comme leur sujet. Pendant que la raison les contemple et y cherche toutes ses lumières, tous ses mobiles d'activité, l'âme, absorbée dans cette sublime contemplation , se perd de vue elle-même et tout ce qui constitue sa personnalité, son individualité propre disparaît comme un point
(1) Quand les philosophes de Técole de Reid parlent de Taulorité de nos facultés et les mettent sur la même ligne, ils abaissent la raison qui est une faculté vraiment supérieure qui juge ou contrôle toutes les autres, mais cette supériorité même ne tient qu'à ce que c'est la faculté de l'absolu , celle qui connaît Dieu et se légitime par lui.
dans l'immensité, et va se confondre et comme s'abîmer dans le sentiment de l'infini. Absorbée d'abord par les premières impressions affectives de l'instinct, et, lors même que la liberté est en exercice, se laissant absorber par des passions entraînantes, l'âme perd bien aussi sa personnalité avec la liberté même, et se perd ou s'identifie avec la sensation. Mais dans l'exaltation du sentiment divin, qui suit ou accompagne le plus baut degré de l'activité intellectuelle, le plus digne emploi de la raison, l'homme s'élève et se perfectionne, tandis que dans l'exaltation d'une sensibilité physique ou animale exclusive de toute activité, l'homme s'abaisse ou se dégrade jusqu'à la brute. Dans l'un et l'autre cas l'homme, qui participe à deux natures, paraît se réduire à une seule ; mais, ici, c'est la simplicité de la nature tout animale, là, c'est la simplicité d'une nature toute spirituelle et comme divine. Au milieu des deux extrêmes se trouve le point de départ commun de deux tendances opposées : l'une du sensible à l'intellectuel, du relatif à l'absolu, d'une morale et d'une religion humaines aune morale et à une religion vraiment divines; l'autre, au contraire, d'une sensibilité expansive, relative à l'espèce, à une sensibilité concentrée toute relative à l'individu ; d'une morale fondée sur des sentiments et des devoirs relatifs à l'espèce, à une législation fondée sur des droits relatifs à des besoins et à des intérêts personnels.
Ici, en effet, les institutions morales et religieuses pourront être dénaturées, perverties ou séparées de leur source pour n'être plus que des institutions po-
litiques et des convenlions huiiiaines relatives à la civilisation de la société , à la nature du gouvernement, au sol, au climat, etc. : variables sous ces rapports dans la forme comme dans le fond. Là, ou dans la tendance opposée, les institutions politiques de tous les lieux, de tous les temps, iront toujours en se rapprochant de l'absolu, d'une morale ou d'une religion toute divine; et la destination des sociétés comme des individus, ne sera parfaitement remplie qu'alors que ces lois de l'absolu, planant sur tout le monde politique, lui imprimeront toutes les directions, en régleront tous les mouvements et détermineront la forme constante et désormais invariable de son orbite.
La direction de cette marche des institutions sociales vers l'absolu n'est sans doute qu'un idéal , mais c'est certainement l'idéal de la perfection. Sans doute les sociétés ne se perfectionnent pas comme les individus, et nous pourrons ailleurs en dire les causes qu'on peutdéjà pressentir. Mais en admettant une perfectibilité sociale indéfinie, il serait évidemment absurde de croire qu'elle fût opposée, dans ses moyens comme dans son but, à ce qui constitue le véritable perfectionnement des individus. Or, qu'estce qui constitue la perfection relative et l'idéal même d'une perfection absolue de l'homme? nous le saurons certainement en nous interrogeant nous-mêmes. Toutes les fois que des sensations ou des passions enchaînent notre liberté et absorbent la conscience de notre personnalité même, nous nous éloignons de notre nature vraiment supérieure, et nous entendons
au fond de notre âme une voix secrète qui réclame, et nous avertit, par le sentiment immédiat et pénible de notre imperfection. Au contraire, quand nous suivons la loi du devoir, qnand nous tendons de toute notre force vers la source même de tout ordre , de toute vérité, quand notre âme s'est absorbée en elle, et que, nous jugeant comme du point de vue de cette raison éternelle, nous voyons clairement que nous avons mérité son approbation , accompli sa volonté et suivi la loi absolue, éternelle du devoir qu'elle nous dicte, lors même qu'il ne résulterait de nos actions aucun avantage sensible, mais plutôt qu'elles nous exposeraient à la haine, à la condamnation, au mépris des hommes, à toutes les peines, et à la privation même de la vie, nous avons la conscience ou le sentiment de perfection qui nous dédommage de tous les plaisirs sensibles et suffit de récompeuvse à la vertu, quand même nous n'en espérerions pas une autre, puisque l'âme ne peut espérer rien de plus (jue d'être comme elle est ou d'accomplir la loi, quoi qu'il arrive.
Maintenant, comment une société tellement constituée que chaque individu ne soit occupé que de ses intérêts ou de ses droits, soit sans cesse en garde pour les défendre, voie dans chaque homme un rival, et ne se nourrisse que de sentiments irascibles, pourrait-elle être dite se perfectionner, lorsque chaque individu s'y trouve en opposition avec les lois de la nature intellectuelle ou morale, s'éloigne de la perfection et la perd de vue, lorsque la société elle-même marche en sens inverse de son véritable but, qui est