‹ Œuvres inédites; (volume 3)Chapitre 2 sur 32 · AUX · texte numérisé non relu

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ŒUVRES DE M. DE BIRAN

Il est des philosophes dont l'œuvre entière n'est qu'une même pensée. On les trouve , au terme de leurs travaux, occupés à étendre, à développer sans en modifier les bases , la théorie de leurs premiers jours. Tel fut Descartes : toute la doctrine de ce génie de premier ordre est plus qu'en germe dans le Discours de la Méthode. Cet écrit si court, et qui, dans sa brièveté, aurait suffi à renouveler la métaphysique, est le programme complet et définitif du Cartésianisme. D'autres penseurs s'avancent, au début, dans une certaine voie, puis changent de direction, d'une manière plus ou moins subite. Leur ligne se brise à un point donné, et, dans une même vie, ils fournissent deux carrières scientifiques différentes. Schelling, après avoir largement marqué sa place entre Kant et Hégel, dans l'histoire de la métaphysique, consacre les années d'un long silence à préparer une nouvelle philosophie.

M. de Biran est peut-être l'exemple le plus sail-

OEUVRES DE M. DE BIRAN

lant (l'une destinée philosophique qui se distingue des deux destinées précédentes. Il n'y a pas d'unité dans son œuvre : sa fin contredit son commencement. Il n'y a pas non plus un moment qu'on puisse assigner, où une pensée nouvelle, surgissant dans son esprit, vienne couper en deux parties distinctes sa vie scientifique. Il se modifie, mais d'une manière progressive et sans brusques transitions. Sa pensée va toujours en avant, par un mouvement continu; et plus on l'étudié de près, plus on y découvre, à chaque moment , la trace du moment qui préc,ède et le germe du moment qui suit. Malgré toute la distance qui sépare son point d'arrivée de son point de départ, il est difficile de trouver dans sa marche des points d'arrêt véritables. La détermination de périodes dans l'exposition successive de ses doctrines a donc nécessairement quelque chose d'artificiel. 11 convenait de signaler, dès le début, ce fait caractéristique, afin que le lecteur n'attribue pas une importance exagérée à des divisions dont une histoire quelconque pourrait difficilement se passer.

Les travaux de M. de Biran lui-même fournissent du reste des secours précieux pour établir, dans son développement philosophique, les périodes les moins artificielles qu'il soit possible d'espérer, lia donné, sans y penser , le cadre d'une histoire complète de son existence intellectuelle ; il sera facile de s'en convaincre.

Lorsque ce philosophe traça le plan d'un dernier ouvrage que la mort ne devait pas lui permettre d'acliever, il groupa tous les faits que la nature hu-

LNTllODUCTiON DE L'ÉDITEUR.

lîiaine avait successivement révélés à son observation, dans les trois classes suivantes, qu'il appela des vies :

La vie animale, qui se caractérise par des impressions, des appétits et des mouvements, organiques dans leur origine, et régis par la loi de la nécessité.

La vie humaine , résultant de l'apparition de la volonté libre et de la conscience de soi.

La vie de l'esprit , qui commence au moment où l ame, affranchie du joug des penchants inférieurs, se tourne vers Dieu , et trouve en Dieu sa force et son repos.

Or, les trois vies n'étaient pas seulement le résultat dernier des observations du philosophe, c'étaient aussi les trois degrés successifs par lesquels il s'était élevé à une possession de plus en plus complète de la vérité. Il avait commencé par croire, ou tout au moins par dire, avec l'école régnante dans sa jeunesse , que cette sensibilité physique par laquelle l'homme se rapproche de l'animal suffît à expliquer l'homme tout en entier. Il avait ensuite professé que la force propre de la volonté consciente, dans sa réunion avec les éléments de la vie inférieure, explique tous les phénomènes , et que la domination de la force libre sur les penchants aveugles est le terme le plus élevé de la destinée humaine. Il avait enfin affirmé que si la volonté se sent faite pour régner sur les éléments de la nature animale, elle ne se sent pas moins constituée en dépendance d'un ordre supérieur et divin , où elle doit chercher son appui. La vie de l'esprit s'était dès lors manifestée à ses yeux

VI OEUVRES DE M. DE BIRAN

comme la fin dernière et seule légitime du développement des âmes.

Ainsi, lorsque M. de Biran , au terme de sa carrière, traça sa triple division des faits de l'existence humaine, il ne fit que raconter son propre développement : sa théorie des trois vies était sa propre histoire. Ses travaux, d'après les indications qui résultent de ces travaux eux-mêmes, se répartissent donc en trois périodes.

La première période commence en 1794, date des premières ébauches de l'auteur, et s'étend jusqu'en 1804. M. de Biran se pose en disciple de Condillac; il répète, avec Cabanis et de Tracy, que les impressions faites sur les sens sont l'unique origine de toute la pensée. A la vérité, un regard attentif discerne déjà, dans les travaux de Vidéologiie, les signes précurseurs d'un prochain affranchissement. Mais ces germes d'un autre avenir, enveloppés encore et inaperçus de l'écrivain lui-même, ne doivent pas empêcher de désigner cette première période sous le titre de Philosophie de la Sensation.

La seconde période (1804 à 1818) est celle de la Philosophie de la Volonté. M. de Biran met en lumière, avec toutes ses conséquences, ce fait de l'activité de l'âme que M. de Tracy avait indiqué sans pouvoir en tirer parti, et dont M. Laromiguière devait plus tard réclamer les droits timidement et d'une manière incomplète. Cette restauration de la puissance active et libre dans l'analyse de la nature humaine était , jusqu'à la publication d'un volume

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. vu

récent (1), le titre à peu près unique sur lequel reposait la renommée métaphysique de M. de Biran. C'est l'œuvre dont M. Cousin a si bien exposé la nature et fait sentir l'importance dans la préface qu'il a publiée en 1834.

Mais ce n'est pas là que s'arrête le développement du philosophe qui, le premier en France, a réagi sérieusement contre la domination du sensualisme. Sa pensée parcourt une période nouvelle , dont les monuments, malgré leur état incomplet et fragmentaire, n'en sont pas moins de la plus haute importance. Les préoccupations qui produisent et caractérisent cette période ne permettent pas d'hésiter sur le nom qui doit lui être donné; c'est la période de la Philosophie de la Religion (1818 à 1834).

Passer en revue ces trois périodes successives, non pour en faire l'histoire détaillée qui demanderait un long récit, mais pour en saisir , s'il est possible, l'esprit général et la portée scientifique, tel est le but de cette Introduction. Je me suis servi pour ce travail, non-seulement de tous les écrits publiés de l'auteur, mais de ses ouvrages encore inédits, de ses ébauches, de ses notes et du Journal intime dans lequel il enregistrait , avec les événements de sa vie, ses impressions et ses pensées de chaque jour.

Une remarque préalable est encore nécessaire. S'il y a quelque chose d'artificiel dans le fait de couper

(1) Maine de hiran^ sa vie et ses pensées. La vie, placée en Icte de ce volume, est le complément naturel de la présente introduction. J'y renvoie pour toute la partie proprement biographique.

OEUVRES DE M. DE BIKAN

en un certain nombre d'époques déterminées, le mouvement continu de la pensée de M. de Biran, il est impossible, à plus forte raison , de donner une valeur rigoureuse à la désignation expresse de l'année qui commence ou finit chacune de ces époques. C'est en 1804 que M. de Biran aperçoit nettement le rôle de la volonté dans l'homme ; c'est en 1818 que la préoccupation religieuse influe décidément sur ses travaux. Mais les directions de sa pensée qui se manifestent très-clairement à ces deux dates se trouvent en germe dans des écrits antérieurs ; et il n'est pas moins essentiel de remarquer que tel écrit rédigé dans une des périodes kidiquées porte le caractère prédominant de la période précédente. Les mouvements de l'esprit humain ne se conforment pas à la précision d'une division chronologique. Deux courants de la pensée, dont l'un doit finir par absorber l'autre , coulent souvent dans le même lit, sans se confondre, pendant un certain espace de temps. C'est donc le cas d'appliquer ici, à l'histoire d'un seul philosophe (la suite de ces pages en fournira la preuve), ce que le docteur Ritter a heureusement exprimé en vue de l'histoire générale de la philosophie: «Notre division ressemble moins à une « division mécanique qu'à la décomposition chi- « inique d'un composé d'éléments divers. ^

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