‹ Œuvres inédites; (volume 3)Chapitre 3 sur 32 · PREMIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PÉRIODE

PHILOSOPHIE DE L\ SENSAIIOK.

L'action delà pensée par laquelle on croit une chose, étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre.

(Descartes.,)

M. de Biran n'avait rédigé aucun ouvrage proprement dit jusqu'à son Mémoire sur lliabitiide , couronné par l'Institut en 1802. L'histoire de sa pensée peut toutefois remonter au delàdecet écrit, au moyen de quelques fragments détachés et d'un recueil de notes assez volumineux , qui commence en 1794. Les pensées é'parses qui résultent des premières méditations de sa jeunesse offrent un vif intérêt. C'est une intelligence qui s'essaye librement et sans but encore déterminé; c'est la source qui bouillonne et se répand en tous sens avant de descendre dans le lit que va tracer son cours.

Après avoir parcouru ces ébauches, on peut affirmer que M. de Biran, à ses débuts, n'avait aucune

X OEUVRES DE M. DE BIRAN

connaissance du mouvement général de la philosophie en Europe. Il ignorait vraisemblablement jusqu'au nom du chef de l'école écossaise et du grand métaphysicien de Kœnisberg, bien que Reid et Kant eussent commencé, depuis quelques années , leurs principales publications. Il lisait parfois Cicéron, il connaissait un peu Sénèque; mais ces classiques étaient plutôt à ses yeux des écrivains et des moralistes que des philosophes proprement dits. Condillac et son école étaient pour lui toute la philosophie. Comment s'en étonner, et que pouvait savoir de plus un garde-du-corps de Louis XVI, que la Révolution avait relégué dans la solitude?

M. de Biran d'ailleurs, quand il essaya, pour la première fois, de donner essor à sa pensée, ne devait connaître l'école sensualiste qu'en homme du monde qui a quelque lecture. Il ne part pas d'une doctrine étudiée et reçue. Solitaire, ayant le besoin de s'observer lui-même, et une merveilleuse aptitude à le faire , il rencontre la philosophie , il n'en part pas, comme fait l'homme qui était le disciple d'une école, avant de devenir un penseur indépendant. La source vive de ses idées est en lui, et il reçoit du dehors aussi peu qu'il est possible; il en fut ainsi jusqu'à la fin. Il trouve donc la philosophie sur son chemin, et il la trouve sous la forme de la doctrine de la sensation. Cette doctrine avait des affinités avec sa nature personnelle, avec l'action incessante qu'exerçaient les variations delà sensibilité sur une âme éminemment impressionnable. Il accepte donc la théorie régnante , et il n'y a qu'à feuilleter ses

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR

notes de 1794 pour y trouver des thèses comme celles-ci : « Quel que soit le mécanisme par lequel « nous avons des idées, il est démontré que leur ori- « gine est dans les sens. » — « Le tempérament est « la cause qui unit ou plutôt qui identifie ce qu'on « appelle le physique et le moral de l'homme. »

Ces déclarations sont explicites. Ce ne sont là toutefois qu'un des courants de cette pensée encore incertaine. Tout à côté du passage où il est parlé du mécanisme par lequel nous avons des idées, on rencontre les lignes suivantes : « Sans doute on n'expli- « quera jamais mécaniquement la simplicité de l'être « pensant. Elle répugne à la composition de la ma- « tière. Le moi auquel je rapporte toutes mes sensa- « tiens les plus variées, qui reste toujours un , tou- « jours simple, toujours indivisible, aurait-il les « propriétés de la matière ? C'est ce qu'on ne saurait « comprendre. » Le physique et le moral s'identifient dans une cause commune, qui est le tempérament. Mais M. de Biran rencontre-t-il, dans Cabanis, l'expression trop précise d'une pensée analogue , il proteste : « Aucun paradoxe ne peut étonner de la « part de celui qui ose dire, avec assurance , qu'il « faut considérer le cerveau comme un organe par- « ticulier, destiné spécialement à produire la pensée, « de même que l'estomac et les intestins à faire la

« digestion, le foie à filtrer la bile Dire que le

« cerveau filtre des pensées, c'est bien la plus grande « absurdité, la plus grande impropriété de langage « qu'on puisse imaginer. »

Des contradictions de même nature se manifestent

XII OEUVRES DE M. DE BlllAN.

dans Tordre des questions morales. Ce que M. de Biran sait des théories de Hobbes et de Spinosa l'épouvante. Chose étrange! et qui n'est pas toutefois sans exemples, on le voit émettre la crainte que les doctrines de cet ordre ne soient difficiles à réfuter, et s'élever en même temps contre leurs conséquences avec une sorte d'indignation : « Tout ce qui enlève à « la société les sublimes ressorts de la vertu, tout ce « qui dégrade l'homme, en effaçant à ses yeux le mé- « rite de ses bonnes actions, et ôtant de son cœur l'a- « mour du beau moral par l'impuissance démontrée « d'y parvenir, doit être combattu avec l'ardeur que « l'on met à repousser un ennemi dangereux. Il faut « chercher dans sa raison des moyens pour parvenir « â la victoire, et si la raison ne nous prêtait pas des « armes assez puissantes, nous trouverions toujours « dans nos coeurs une force quirendraitvaines les sé- « ductions de ces principes. » Et ailleurs : «J'en ap- « pelle au sens intime. »0u encore: « Les vérités de « sentiment sont à l'abri de tout sophisme. » Voilà le cœur et la conscience, la voix intérieure et le sentiment immédiat des faits qui parlent clairement et réclament leurs droits. Mais bientôt la considération de l'action du physique sur le moral , de l'influence de l'organisme sur les déterminations de la volonté viennent jeter tout leur poids du côté du sensualisme le plus complet, et le philosophe découragé, oubliant ses protestations en faveur de l'ordre moral, conclut que le jeu de la machine organisée décide seul de tout ce que nous sommes, et que tout essai de lutte contre cette puissance aveugle est une tentative illusoire.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xiii

Ces incertitudes renouvelées le conduisent à la question qui est, à ses yeux, la première en importance : Que pouvons-nous? Y a-t-il, dans l'homme, un principe d'activité? S'il existe, quelles sont les limites de son pouvoir? « Avant d'entrer dans au- « cune recherche sur la morale, sur la manière de « diriger nos facultés vers le bien, et de tirer de « nous-mêmes le meilleur parti possible, pendant ces « courts moments où nous figurons sur le théâtre « du monde, il faudrait bien nous assurer si l'homme « est réellement actif; s'il est bien le maître de con- « duire son entendement et sa volonté; ou bien, « si soumis sans cesse à l'impression des objets, « tous ses jugements sont invinciblement entraî- « nés par eux ; si les divers états par lesquels il « passe, dans le cours de son existence, sont forcés, « de telle sorte qu'il n'en ait qu'un sentiment passif. « D,ans ce dernier cas, toutes nos recherches seraient « vaines; tous nos soins pour régler nos pensées et « leur donner une pente à la perfection, seraient su- « perflus. Nous n'aurions qu'à nous laisser entraîner « par le torrent. Il serait même déraisonnable de « nous consumer en vains efforts et de rendre notre « position plus malheureuse, en cherchant à lutter « contre elle. Avant donc de nous embarquer dans « aucune étude, cherchons si nous sommes actifs « dans nos jugements, et jusqu'à quel point nous le « sommes. »

Tel est le problème fondamental qu'agite M. de Biran, au début de sa carrière philosophique ; ce problème est demeuré toujours l'objet principal

ŒUVRES DE M. DE BIRAN

de ses préoccupations. Il l'a envisagé successivement, sous des faces différentes; mais si la solution a varié, la question est restée la même. Que pouvons-nous? Il se l'est demandé jusqu'à la fin, et il semble avoir tracé lui-même le programme général de son œuvre, lorsqu'il écrit, vers 1794 ou 1795 : « Il serait bien à désirer qu'un homme, habitué à « s'observer, analysât la volonté comme Condillac a « analysé l'entendement. » Il devait être cet homme et ne se doutait pas encore que son analyse ruinerait celle de Condillac.

Le caractère prédominant des ébauches que nous venons de parcourir, est l'indécision de la pensée. Cette indécision résulte surtout de la lutte entre une doctrine reçue dont l'auteur accepte les conclusions, et les tendances propres de sa pensée qui le font reculer lorsque ces conclusions dévoilent toutes leurs conséquences. Cette lutte subsiste, et se montre, sous des formes nouvelles, dans le Mémoire sur l'influence de l'habitude.

L'écrivain se rattache ostensiblement à l'école de Condillac. Il n'a pas d'autre prétention que celle d'appliquer les principes de cette école à une question de détail. Ce fait est assez notoire pour qu'il suffise d'en rappeler brièvement les preuves. Il est dit explicitement dans le Mémoire sur i habitude que la nature de l'entendement n'est autre chose que « l'ensemble des habitudes premières de l'organe « central (1). » Un signe qui n'est pas un son vide.

(1) Édition Cousin, tome i, page 120.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR

ne peut exprimer, selon Fauteur, « qu'un objet re- « présentable ou susceptible d'être ramené aux re- « présentations claires des sens (1). » Dès que l'esprit s'éloigne de cette source unique de connaissance, il ne fait plus que réaliser de vaines abstractions, former des concepts vagues et incertains qui, tels que ceux de substance et à' essence, par exemple, acquièrent, en raison même de leur caractère indéterminable, une sorte de pouvoir magique (2).

La méthode recommandée est bien celle qui résulte logiquement d'une telle doctrine. Deux règles sont particulièrement à remarquer : la première exprime la convenance d'unir l'idéologie à la physiologie, et de demander à la physique de répandre du jour sur les obscurités de l'être pensant. La seconde prescrit de s'arrêter uniquement à l'étude des effets, sans prétendre s'occuper des causes, ou, en d'autres termes, de ne s'occuper, selon la méthode des physiciens, que du rapport et de la succession des phénomènes (3). Il s'agit donc d'enlever à l'étude de l'homme, tout caractère spécifique, pour la faire rentrer dans le cadre général des sciences de la nature. C'est l'application complète et précise des vues de Bacon. Ajoutons encore que, dans un écrit peu postérieur en date au Mémoire sur l'habitude, on trouve des appréciations historiques, telles que cellesci : « la métaphysique, chez les Grecs, fut un jargon puéril, un tissu monstrueux de rêveries et d'ab-

oi) Édition Cousin, tome i, page 218.

(2) Id., Id., pages 187, 209 et 305.

(3) Id., Id., pages 16 et 17.

xyi OEUVRES DE M. DE BIRAN.

surdités. » Pythagore, Platon, Descartes et Leibnitz ont fourni la preuve que l'esprit géométrique ne peut que retarder les progrès de la science de l'homme; tandis que Bacon, Hobbes, Locke et Condillac sont les auteurs qui ont le plus avancé l'analyse de Tenlendement (1).

li y avait là certainement tout ce qu'il fallait pouiL— ^ satisfaire les idéologues les plus exigeants. Aussi, M. de Biran fut-il reconnu et adopté par l'école ; Cabanis et de Tracy, en particulier, devinrent ses amis et ses correspondants. Le rapport concernant le Mémoire sur l'habitude, présenté à l'Institut par M. de Tracy, approuve les doctrines de l'auteur, et renferme seulement l'énoncé de quelques dissentiments trop légers pour qu'on puisse les appeler des réserves. Et toutefois, lorsque l'attention est éveillée par le développement ultérieur des pensées de M. de Biran, il n'est pas difficile de discerner dans ce Mémoire les germes déjà développés de tendances qui devaient conduire l'auteur bien loin du sensualisme. Il suffît, pour s'en convaincre, de résumer et de réunir, à ce point de vue, quelques-unes des idées qu'il développe au début de son ouvrage. Voici comment il s'explique :

Il n'est point d'opérations intellectuelles ant*érieures à l'action des sens; mais, en partant de celte base, la philosophie a donné au terme sensation une signification vague et indéterminée qui n'est pas exempte d'inconvénients. Pour éviter tout malen-

(1) Manuscrit, n" iv du catalogue raisonné.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xvil

tendu, appelons impressions les faits de tout ordre qui résultent des modifications internes ou externes des organes. Il y a lieu à distinguer des impressions actives et des impressions passives. Si j'éprouve une douleur , si je me trouve dans une température chaude ou froide, je subis une modification, à l'égard de laquelle je me sens passif. Si je meus un de mes membres, je suis modifié encore, mais je suis actif, et la conscience de mon activité est pour moi d'une évidence égale à celle de la modification même. Il y a donc là deux ordres de faits très-divers : la sensibilité passive, X activité motrice ; et il importe de ne pas confondre ces faits sous le terme commun de sensation, puisque ce terme conserve toujours, de son acception primitive, une valeur essentiellement passive. L'activité motrice n'existe pas seulement dans le cas d'un mouvement musculaire, perceptible au dehors : Je meus, lorsque j'étends le bras ou déplace mon corps, mais je meus aussi lorsque je dirige mon regard, lorsque je tends l'oreille; et même dans la méditation solitaire, au sein du repos le plus apparent, je reconnais, en m'y rendant attentif, le déploiement de la force motrice appliquée aux organes du cerveau. Il y a mouvement, en un mot, toutes les fois qu'il y a conscience de V effort. Cet élément d'effort existe à quelque degré, même dans les opérations des sens -les plus passives en apparence; et lorsqu'on analyse avec soin un des faits de cet ordre, on y disjijilùe toujours le mélange d'une impression affective (qui affecte la sensibilité passive), et du pouvoir moteur. Mais comme le mé-

XVIII ŒUVRES DE M. DE BIRAN

lange des deux éléments se produit dans des proportions très-diverses, on est fondé à distinguer le cas où l'élément passif prédomine, tellement que le mouvement qui concourt aveclui demeureinaperçu, et le cas où l'individu a, au contraire, la conscience claire et distincte du déploiement de son activité. J'appellerai sensations les impressions de la ^vqmïeve e^])ëce, pe7xeptions (1), celles de la seconde.

Une observation fondamentale dans le sujet de l'habitude vient justifier et consolider cette distinction. La répétition fréquente a des effets précisément inverses, sur les modes actifs et sur les modes passifs. Les sensations d'odeur, de saveur, de froid et de chaud s'émoussent à la longue, et finissent presque par disparaître. Au contraire, lorsque l'activité est en exercice dans les fonctions des sens, plus l'acte se reproduit fréquemment, et plus la connais- ■•sance devient facile, nette et distincte. « On ne sau- « rait donc rapporter ces deux classes d'impressions « à une seule et même faculté ; car il faudrait sup- « poser que cette faculté unique peut devenir, tout

(1) l\ ne sera peut-être pas inutile d'observer que le terme perception est employé, par M. de Biran, dans un sens différent de celui que ce terme a reçu dans la langue psychologique contemporaine. Dans cette langue, la sensation est une modification passive, la perception l'acte de la connaissance : ce sont des faits différents par nature, et la sensation proprement dite, mode de sensibilité pure, ne donne à l'âme aucune connaissance autre que celle de ce mode lui-même. Pour M. de Biran, la sensation et la perception ne diffèrent pas par leur nature, mais par le degré d'effort; il admet des sensations représentatives qui sont des éléments de connaissance. Sa terminologie sous ce rapport n'est pas toujours, du reste, parfaitement précise et constante.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XIX

« à la fois, plus inerte et plus active par la même ha- « bitude (1). »

L'effort n'est pas seulement un fait à noter avec d'autres dans l'analyse intellectuelle ; il est le fait capital en cette matière, car c'est à lui que se rapporte le sentiment même de l'existence personnelle. L'effort suppose un sujet qui détermine le mouvement, et un terme qui résiste. Si l'individu ne voulait pas, ou n'était pas déterminé à commencer de se mouvoir, il ne connaîtrait rien. Si rien ne lui résistait, il ne connaîtrait rien non plus; il ne soupçonnerait aucune existence « il n'aurait pas même « d'idée de la sienne propre (2). » Séparer les impressions du moi qui les éprouve est la condition fondamentale de toute connaissance ; et il est digne de remarque que des métaphysiciens tels que Condillacet Bonnet « présupposent toujours le jugement « de personnalité, dont il fallait avant tout assigner « le fondement (3). »

Les philosophes de cette école ont aussi le tort de mettre tous les sens sur un pied d'égalité, comme si toutes les sensations étaient identiques, et pouvaient servir également de base aux opérations intellectuelles. Ils ont cherché à simplifier leur objet le plus qu'il leur a été possible. Partant d'un premier fait ou d'une première sensation, par exemple des impressions d'un sens isolé, ils ont avancé « en re- « composant notre être, bien plus qu'en le décom-

(1) Édition Cousin, page 7Zi.

(2) Id., page 27.

(3) Id.. page /j5, note.

OEUVRES DE M. DE BTRAN

« posant (1). » Une analyse réelle, éclairée, par la distinction de l'ordre actif et de l'ordre passif, trouve, au contraire, à noter dans les fonctions des sens des différences profondes. Le toucher, sens de l'activité par excellence, occupe le plus haut rang dans l'échelle. C'est lui qui nous révèle, dans la résistance à l'effort, l'existence et la forme des corps étrangers, base première de la connaissance de la nature. Le goût et l'odorat ne nous donnant guère, au contraire, que des impressions affectives et confuses, occupent, en quelque sorte, parmi nos sens externes, le môme rang que le polype ou l'huître dans l'échelle de l'animalité. Si, descendant encore d'un degré, on en vient aux impressions que nous éprouvons dans les parties intérieures du corps, tout devient vague et indistinct, toute lumière s'éclipse avec la faculté de mouvement.

La faculté de percevoir, de distinguer nos impressions entre elles, et de les séparer du moi qui les éprouve, n'est donc point un attribut de l'être purement sensitif, mais dépend absolument de la motilité volontaire. On n'est nullement fondé à considérer la sensation d'une manière générale et abstraite, pour dériver ensuite les données de l'intelligence de ses transformations, puisque les sensations proprement dites demeurent toujours des modes simples qui ne sauraient se transformer en aucune manière. Bonnet et Condillac supposant l'âme identifiée avec ses modifications, se mettent hors d'état

(1) Édition Cousin, page. 281, note.

lJNTK0DUCT10i\ DE L'ÉDITEUR.

d'assigner un fondement réel à la personnalité; car la personnalité suppose un sujet qui se distingue de ses modes, au lieu de s'identifier avec eux.

Là où il n'y a pas personnalité, il ne pourra y avoir ni réminiscence , ni souvenir : tout demeurera confusément dans la sensibilité. Le sujet voulant, au contraire, reconnaît sa propre identité à chaque fois qu'il agit, et la reproduction des mêmes actes donne une base solide au souvenir. « Lors, par « exemple, que la main reprend, ou tend à repren- « dre, la même disposition qu'elle avait en touchant « ou en embrassant un globe, l'individu se retrouve « à peu près dans le même état actif où il a été ; il « perçoit, il touche encore, pour ainsi dire, par la « pensée, un globe absent (1). » Ces mouvements libres et qui s jnt des copies, se distinguent fort bien des mouvements des perceptions primitives, dans lesquelles se trouvait la contrainte d'un obstacle extérieur. C'est encore dans l'élément actif de notre nature qu'on trouve la base, soit des signes naturels, qui ne sont autres que les copies dont il vient d'être question, soit des signes du langage institué et volontaire. Pour l'être borné à la sensation, il ne peut y avoir ni signes, ni mémoire. Ce n'est enfm qu'en faisant à l'activité la part qui lui appartient, qu'on peut tracer une juste ligne de démarcation entre la mémoire proprement dite et l'imagination. La mémoire est une faculté active ; c'est le rappel volontaire des idées par le moyen de leurs signes. L'ima-

(1) Édition Cousin, page 51.

IXII OEUVRES DE M. DE BIBAN

gination, ou la reproduction spontanée des images, est une faculté passive qui se manifeste d'autant plus librement, que l'activité de l'esprit s'efface davantage.

Telles sont , dans leurs principaux éléments, les analyses qui servent d'introduction au Mémoire sur l'habitude. Il y a là, certes , tous les éléments d'une polémique directe contre les théories de Condillac , et ce n'est qu'avec des réserves positives qu'on peut placer cet écrit dans le catalogue des productions de l'école idéologique. Mais l'auteur est loin d'avoir conscience de sa position réelle dans le domaine de la pensée. Les chefs de l'école sensualiste sont pour lui les maîtres, et il pense ne s'écarter de leurs traces que sur quelques points secondaires.

Un fait particulier contribue peut-être à l'entretenir dans cette illusion. M. de Tracy, soit dans des mémoires lus à la classe des sciences morales et politiques, soit dans son Idéologie, plaçait l'origine de la connaissance du monde extérieur, et par suite de la distinction du moi et des objets étrangers, dans les faits corrélatifs d'une action voulue et d'une résistance éprouvée (1). M. de Biran estime que ses

(1) Voir, en particulier, le Mémoire sur la faculté de penser, dans les Mémoires de la classe des sciences morales et politiques de rinstitut national, tome i. M. de Tracy observe que Condillac n'explique pas d'une manière satisfaisante Torigine de la connaissance des corps, et que les perceptions de l'ouïe, du goût, de l'odorat et du toucher passif ne sont que des modifications intérieures de notre être. Il ajoute : « la faculté de faire du mouvc- « ment et d'en avoir la conscience nous apprend, seule, qu'il existe « ce que nous appelons des corps, et elle nous l'apprend par la ré- « sistance que ces corps opposent à nos mouvements... Lamotilité

, INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xxiii

vues personnelles ne sont que le développement de cette idée. La ressemblance était réelle; il pouvait même y avoir emprunt, mais la manière de tirer parti d'une même observation, engageait les deux écrivains dans des voies tout à fait diverses. M. de Tracy, comme pour atténuer la portée du fait de l'activité humaine, qu'il fallait bien reconnaître, s'efforce de ramener le mouvement volontaire au fait passif d'une sensation de mouvement, accompagné du fait passif aussi d'un désir. Selon cet écrivain, on donne le nom de volonté à « cette admi- « rable faculté que nous avons de sentir ce qu'on « appelle des désirs (1), » et c'est en vertu d'une illusion que « l'homme se croit plus essentiellement « actif dans le vouloir, que dans toute autre modifi- « cation de son être (2). » Le but principal de M. de Biran, dans ses analyses, était de détruire la confusion entre les faits actifs et les faits passifs, et il était déjà bien plus éloigné qu'il ne le savait de l'auteur qui débutait, dans la science de l'homme, par la déclaration que « l'idéologie est une partie de la « zoologie (3). »

Pour bien comprendre la situation intellectuelle

est donc le seul lien entre notre moi et l'univers sensible. » (Page 302.) Il y a plus : la motilité qui révèle la cause des sensations est nécessaire, aux yeux de l'auteur, pour distinguer une sensation d'une autre et d'un souvenir, pour nous permettre de former des jugemciits. « Sans la faculté de nous mouvoir, nous n'aurions, à « proprement parler, aucun jugement. » (I^age 316.)

(1) Idéologie, chapitre v.

(2) Mémoire sur la faculté de penser, page 366.

(3) ld'>ologie, préface.

OEUVIVES DE M. DE BLRAN.

de l'auteur du Mémoire sur l'habitude, il est essentiel d'observer que cet écrit fait toujours allusion à la base fondamentale de la doctrine sensualiste comme à quelque chose de convenu entre les philosophes, d'universellement admis, et qui ne peut être matière à discussion. Toutes nos facultés dérivent au fond et primitivement de celle de sentir ou de recevoir des impressions. La faculté de mouvoir ne se distingue de celle de sentir que comme on distingue un rameau principal du tronc de l'arbre (1) ; voilà ce que M. de Biran admet comme des principes qu'il se garde de contester, mais à l'appui desquels il n'énonce rien qui ressemble à une preuve. Il y a dans sa pensée un élément convenu qu'il reçoit sur l'autorité des maîtres, et un élément personnel qui fait effort pour se manifester. C'est bien, avec de plus grandes proportions, la même lutte que nous avons déjà remarquée dans les ébauches du commencement. Un des exemples de cette lutte intérieure est trop remarquable pour être passé sous silence.

Il s'agit de l'origine de la notion de cause. « En « considérant un terme quelconque par rapport à « celui qui le suit (ou que l'imagination reproduit « immédiatement après lui en vertu de l'habitude), « ce terme est dit ou jugé cause, et son suivant est « dit ou jugé effet... L'habitude nous crée des causes « dans l'ordre des successifs, comme des essences <( dans celui des co-existants (2). » Ainsi s'exprime

(1) Pages 16 et 2^,

(2) Page 129.

IlSTRODUCTION DE L'ÉDITEUH. xxv

l'auteur, dans son texte imprimé. Quelques lignes manuscrites, ajoutées par lui sur son exemplaire, rendent sa pensée plus explicite encore. Ces lignes portent que « l'idée de cause est un effet de l'ima- « gination, et ne renferme aucune autre relation que « celle d'une succession habituelle, » et que « la « proposition : // n'y a pas d'effet sans cause, a la « même valeur logique que cette autre proposition : « Le soleil va d'Orient en Occident. »

Voilà bien la doctrine régnante admise dans une de ses conséquences les plus significatives, poussée à ces extrémités dernières où Hume devait la conduire avec tant d'éclat. Aussi n'est-ce pas sans étonnement qu'on trouve au bas de ce même passage une note expliquant que « l'idée de cause nous vient, « dans l'origine, de l'exercice de notre propre action, « et se transporte du moi à la nature. »

Il faut choisir cependant : si la notion de cause n'est autre que celle de la succession, la croyance à notre pouvoir moteur est illusoire ; si la notion de cause se fonde sur un fait intérieur, manifeste au regard de la conscience, elle n'est pas un simple résultat de l'imagination. M. de Biran ne tardera pas à choisir. Son point de départ et l'avenir réservé à sa pensée se heurtent, pour ainsi dire, à nu dans le passage cité, et il serait difficile de trouver un plus curieux exemple de l'indécision d'un philosophe partagé entre ses tendances réelles et une doctrine qu'il croit admettre.

Tel est le Mémoire sur l'habitude, oeuvre d'une pensée encore mal assise, et qui cherche sa voie.

OEUVRES DE M. DE BIRAN

Selon l'aspect sous lequel on le considère, il se prête à deux jugements contraires, vrais tous les deux, et tous les deux incomplets ; il appartient à l'école sensualiste et ne lui appartient pas; il rompt avec cette école et il en reconnaît l'influence. Placer le Mémoire sur l'habitude, dans une période qui porte pour titre Philosophie de la sensation, c'est faire une part assez large aux éléments sensualistes renfermés dans cet écrit. J'insisterai encore en terminant, sur le fait moins notoire des tendances d'un autre ordre qui s'y manifestent.

Les vues de l'auteur qui s'écartent de la tradition condillacienne peuvent se ramener aux thèses suivantes :

1° Il y a dans l'homme une force active, qu'il faut se garder de confondre avec les impressions purement passives de la sensibilité.

2"* L'effort, manifestation immédiate de l'activité, est, dans ses deux termes (le sujet et la résistance), la base de la conscience personnelle, de la connaissance du monde extérieur et de toute opération intellectuelle.

3"" La science de l'homme doit procéder au moyen d'une analyse réelle ; assignera chaque sens ses fonctions propres ; distinguer ce qui est actif et ce qui est passif dans la connaissance, au lieu de considérer la sensation d'une manière abstraite et générale, pour reconstruire ensuite l'homîue inteliectuel au moyen d'une synthèse dépourvue de base.

Les deux premières thèses expriment des points de doctrine touchant la nature de l'homme; la troi-

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xxvii

sième renferme une règle de méthode, et cette règle est peut-être le plus fécond des germes étrangers au sensualisme que renferme le Mémoire sur l'kabiiiide. La distinction soigneuse des faits de nature différente devait tout d'abord tracer une ligne ferme de démarcation entre les phénomènes de la matière et les phénomènes intérieurs de la conscience , et faire disparaître ainsi cette autre règle de méthode , empruntée aux sensualistes les plus avancés , qui prescrivait de demander des lumières à la physique pour éclairer les obscurités de l'être pensant. Puis, devant une analyse réelle, devaient succomber pour toujours ces transformations fantastiques, au moyen desquelles on tirait de la sensation les phénomènes intellectuels les plus divers. Au lieu de se livrera des combinaisons ingénieuses dans lesquelles la logique prenait la place de l'observation, il fallait se mettre en face des faits complexes de la nature humaine, en reconnaître les éléments, et sacrifier les agréments d'une clarté superficielle aux avantages plus sérieux d'une étude difficile. En un mot, au lieu de composer un homme hypothétique avec des sensations transformées , il fallait décomposer l'homme vrai. Telle était la nécessité clairement entrevue et assez distinctement exprimée par M. de Biran, dans son premier écrit. Une nouvelle question posée par l'Institut vint s'emparer de sa pensée, au point précis où elle était parvenue, et le pousser en avant dans la voie où il n'avait fait encore que quelques pas.

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