‹ Œuvres inédites; (volume 3)Chapitre 23 sur 32 · CONCLUSION DE LA PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE LA PREMIÈRE SECTION

Nous venons de confirmer par assez d'exemples ce qui avait été annoncé dès le commencement de cet ouvrage, savoir : que les divergences ou les écarts des divers systèmes de métaphysique viennent de ce que les uns dépassent toutes les limites des faits vraiment primitifs en abstrayant trop, pendant que les autres restent en dehors des mêmes limites en n'abstrayant ou n'analysant pas assez. Ceux-là prennent pour principes des abstractions sans réalité, ceux-ci prennent des composés sensibles pour de véritables éléments, ou, comme dans le dernier exemple, ils substituent aux faits vraiment primitifs d'une nature intelligente et pensante, ceux d'une nature simplement vivante ou animale.

Pour atteindre ces faits primitifs sur lesquels peut reposer solidement la science des principes, il s'agirait maintenant de déterminer quel est celui auquel se lie expressément la personnalité originelle ou le premier sentiment du moi\ quels sont les signes caractéristiques de ce fait vraiment primitif ou fondamental de la connaissance; quelle en est la condition nécessaire, enfin comment il ressort de tous les faits d'une nature animale avec lesquels il se combine, et qui peuvent le précéder ou l'amener dans l'ordre des

temps, dans l'existence absolue, sans pouvoir être avant lui dans l'ordre relatif de la connaissance. Mais avant d'entrer dans cette discussion, qui doit faire l'objet de la section suivante, je terminerai celle-ci par quelques réflexions qui s'appliquent également à toutes les doctrines que nous venons d'examiner.

Les systèmes qui partent du possible, de l'absolu ou du simple abstrait, comme ceux qui se fondent sur une expérience déjà composée, sont généralement sujets à prendre pour type de tous les modes intellectuels ou sensibles qu'ils prétendent rattacher à un principe commun, soit formel ou subjectif, soit matériel ou objectif, tel mode particulier produit de l'expérience interne ou externe ; ils le généralisent immédiatement sous un signe quelconque : tel que pensée^ perception ou sensation, etc. Ce signe devient dès lors un terme général ou abstrait, dont on pourra affirmer tout ce qu'on voudra, d'après les conventions du langage, mais sans que ces affirmations logiques doivent s'étendre plus loin que le mode particulier qui a servi de type à la notion générale, ou ceux qui sont liés avec lui par des rapports de ressemblance bien et dûment constatés. L'extension indéfinie qu'on donne au terme général, en lui faisant embrasser toutes les modifications attribuées au même sujet, quelle que soit d'ailleurs leur hétérogénéité de source ou de caractère, résulte ainsi uniquement d'une hypothèse ou d'une convention arbitraire qui va même souvent contre la nature des choses. Ici est le vice le plus commun à toutes les nomenclatures adoptées par les divers systèmes, et ceux mêmes qui

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se tiennent le plus en garde contre cet abus de géné-« ralisations arbitraires sont souvent entraînés nrialgré eux par la force des habitudes du langage établi.

Sans doute, on ne saurait avoir autant de mots propres qu'il y a de modes ou d'opérations intellectuelles spécifiquement distinctes ; mais comment pouvoir justifier la nomenclature ou le système qui tend à comprendre sous un terme appellatif commun des modes aussi opposés que le sont des impressions toutes passives de la sensibilité et des actes de la volonté ou de l'intelligence? C'est pourtant sur une telle généralisation plus ou moins arbitraire, établie souvent sans consulter l'observation ni l'expérience intérieure, que se fondent certains principes que chaque doctrine emploie de la manière la plus illimitée. Il peut y avoir, par exemple, des impressions qui se bornent à affecter simplement l'être sensitif qui les reçoit ou les devient, sans être accompagnées d'aucune représentation ; il peut y avoir aussi des intuitions externes sans aucun mélange d'affection agréable ou douloureuse. Tels modes sont les produits exclusifs de la libre activité du sujet identique qui meut et pense ; tels autres constituent l'être sentant en dépendance exclusive et nécessaire de tout ce qui l'environne. Ceux-là admettent essentiellement l'individualité ou le moi et en sont indivisibles» Ceux-ci l'excluent ou ne s'y associent qu'accidentellement et sont toujours prêts à s'en séparer. Les uns admettent la forme de l'espace comme l'élément commun, ou le véritable titre d'un genre ou d'une classe de représentations ou d'intuitions externes. La

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forme du temps semble plus exclusivement propre à d'autres; et combien de formes particulières dont on ne parle pas, qui n'en serviraient pas moins de fondement propre à classer des espèces diverses de représentations, si l'analyse était plus exacte, si l'on était moins pressé de généraliser des modes particuliers, en attribuant à tous des caractères abstraits seulement de quelques-uns I Combien surtout d'affections ou de perceptions obscures qui demeurent étrangères à ces formes d'espace et de temps, que l'on n'a considérées comme inhérentes à la sensibilité, qu'en se fondant sur une généralisation arbitraire et précipitée! Cela posé, on peut apprécier ces maximes absolues , regardées comme des axiomes dans telles écoles de philosophie et contredites fortement par d'autres : « Tout ce qui est dans l'entendement vient « de la sensation ou n'est que la sensation même « transformée. » — « 11 n'y a dans l'âme que des « représentations. » — « L'espace et le temps sont des « formes inhérentes à la sensibilité, et rien ne peut « être senti qu'en se revêtant de l'une ou de l'autre de « ces formes ou de toutes deux à la fois, etc. » Quels modes ou quelles sensations a-t-on en vue dans chacun de ces énoncés? car il y en a de bien des espèces, et il serait facile de prouver que ce qui est d'une vérité d'expérience pour les uns peut ne convenir nullement aux autres.

Il n'est pas de science où l'on doive plus se méfier des maximes absolues que dans celle où l'observation des cas particuliers est sujette à tant de difficultés et d'incertitudes, et pourtant si nécessaire.

C'est ainsi que diverses doctrines de métaphysique peuvent n'aboutir qu'à autant de systèmes de vérités conditionnelles, où il s'agit non plus de faits d'expérience intérieure, mais de signes et de définitions ; non plus d'observer, mais de classer, de bien faire sa langue et d'y rester fidèle. Certainement les signes ont une influence bien essentielle sur les idées auxquelles ils se lient; mais, quand il s'agit d'une science de principes, ce sont les faits primitifs qu'il s'agit de constater avant tout, puisque eux seuls peuvent donner une base solide à la science et à la langue qui se forme en même temps; et à cette occasion nous remarquerons que la langue actuelle de la psychologie est à peu près dans le même état où se trouvait celle de la chimie avant les belles découvertes de Lavoisier.

Comme on avait ignoré jusqu'alors l'existence du principe générateur des acides et des oxydes métalliques, l'omission de ce seul principe dans les analyses les rendait nécessairement toutes incertaines, incomplètes et trompeuses. De là le vague et la confusion de ce langage qui ne pouvait que se proportionner à l'indétermination et à l'obscurité des idées ellesmêmes. Souvent les composés se trouvaient désignés par des noms simples et les simples par des noms composés. Les substances les plus hétérogènes se trouvaient comprises sous le même terme générique, et les analogues séparées dans des classes différentes. Comment aurait-il pu exister quelque analogie établie dans les signes, lorsqu'il n'y en avait aucune observée dans les faits? Ceux qui connaissent l'his-

toire de la révolution pneumatique, savent comment la langue de la chimie est parvenue à ce degré d'exactitude, de clarté et de parfaite analogie qui assure aujourd'hui tous ses titres à l'universalité.

Sans doute la science et le langage de la psychologie sont bien loin de ces brillantes destinées, et peut-être même la nature de son objet l'en éloignet-elle pour toujours? Mais, s'il était vrai qu'un principe générateur des idées ou des faits qui servent de fondement à cette science, eût été également méconnu jusqu'ici dans sa valeur de principe, dans son influence générale sur tous les modes auxquels il s'unit, et enfin dans son caractère propre et réel, comme dans ceux qu'il communique aux éléments qui s'y associent ou en dérivent, on conçoit que l'omission d'un tel principe pourrait avoir occasionné autant d'incertitude, de vague et de mécomptes dans la psychologie, que celle du principe générateur des acides pouvait en avoir causé dans la chimie, avant Lavoisier. Si l'analyse philosophique parvenait donc aujourd'hui à découvrir un tel principe, elle commencerait, ou préparerait par là même une révolution aussi heureuse pour la philosophie de l'esprit humain que l'a été celle de la chimie pneumatique. Sans pouvoir prétendre à un but aussi élevé, j'indiquerai, comme je le conçois, la manière dont cette analyse devrait procéder pour déterminer le principe dont il s'agit, constater les titres des faits vraiment primitifs et déterminer les caractères auxquels on peut les reconnaître.

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