‹ Œuvres inédites; (volume 3)Chapitre 24 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE l'effort considéré COMME LE FAIT PRIMITIF DU SENS INTIME, DE SES CARACTÈRES ET DE SES SIGNES DANS LE PHYSIQUE ET LE MORAL DE l'hOMME.

On a demandé souvent à Descartes ce qu'il entendait par sa pensée substantielle, nue et vide de toute représentation; d'après quel fait ou quelle sorte d'ex-r périence, il admettait la réalité d'une telle pensée; et il n'a jamais pu répondre nettement à cette question pressante.

On a demandé aussi inutilement, à Leibnitz et à Locke en quoi consiste cette aperception immédiate interne quisejoint aux divers modes de la sensibilité et de la pensée, et n'est aucun de ces modes particuliers.

On peut demander à Kant quelle est cette matière de la sensation qui n'est jamais sans une forme, ou quelle est cette forme qui n'a aucune réalité sans la matière.

L'impossibilité reconnue de concevoir sous aucune idée sensible ou réfléchie chacun de ces éléments, comme distingués et séparés l'un de l'autre, a pu faire croire qu'il ne s'agissait que d'une distinction logique établie entre de purs éléments abstraits. Mais, si l'on parvenait à démontrer d'une part: qu'il y a un fait ou un mode réel [sui generis] unique dans son genre, tout fondé dans le sujet de la sensation qui est constitué tel par ce mode même; que celui-ci peut subsister et avoir par lui-même le caractère de fait de conscience, sans être actuellement et indivisiblement uni à aucune affection passive de la sensibilité, ou à aucune représentation extérieure; que dans lui se trouve avecle sentiment de personnalité individuelle, l'origine spéciale de toutes les idées premières de cause, de force, d'unité, d'identité, de substance, dont notre esprit fait un emploi si constant et si nécessaire, n'aurait-on pas trouvé la réponse aux demandes précédentes, sans remonter aux principes a priori ou sans sortir des limites de l'expérience intérieure?

Si l'on faisait voir d'autre part, et en se fondant sur la même expérience, qu'il y a une classe d'impressions sensibles, ou d'affections internes, d'où la personnalité individuelle et toutes les formes qui lui sont inhérentes se trouvent exclues; que tout ce qui est dans la sensibilité passive n'est pas pour cela dans la conscience; qu'il y a une multitude de degrés suivant lesquels l'affection sensitive peut encore s'aviver ou s'affaiblir, pendant que le sentiment de moi s'obscurcit ou s'éclaircit en sens inverse, ne pour-

rait-on pas donner une base réelle ou positive à cette vieille distinction, rajeunie par Kant, entre la matière et la forme de nos sensations ou idées, et concevoir jusqu'à un certain point ce que peut être Tune sans l'autre?

Pour procéder régulièrement à cette analyse, je reprends le principe de Descartes : je pense ^ f existe, et descendant en moi-même, je cherche à caractériser plus expressément quelle est cette pensée primitive, substantielle, qui est censée constituer toute mon existence individuelle, et je la trouve identifiée dans sa source avec le sentiment d'une action ou d'un effort voulu. Cet effort sera donc pour moi le fait primitif, ou le mode fondamental que je cherche et dont je suis appelé à analyser les caractères ou les signes.

L'identité que j'annonce ici comme l'expression même du fait de conscience, semble avoir été déjà reconnue par plusieurs métaphysiciens sous des formules particulières qu'il ne sera pas inutile de rappeler ici.

« L'esprit, » dit l'auteur d'un système très-répandu en Allemagne sous le nom de Philosophie de la nature, « n'obtient la conscience de son action que « dans le vouloir seul, et l'acte du vouloir en géné- « ral est la première condition de la conscience de « soi-même (1). »

« L'action par laquelle le moi se pose lui-même « et qui constitue la science, » dit un autre méta-

(1) Schelling. {y o\vV Histoire comparée des systèmes de M. Degérando, 1" édition, tome ii, page 304.)

âÔè FOND. DE LA. PSYCHOLOGIE. — PAtlT. I. SECT. II.

physicien de la même école, « est libre, absolument « libre, spontanée. Il ne faut y chercher aucun au- « tre principe, puisqu'elle a son principe en elle- « même (1). »

Ces expressions du fait de conscience reviennent à celle qui a été adoptée en commun par deux philosophes français. Selon MM. Cabanis et de Tracy (2), « La conscience du moi, senti, reconnu distinct des « autres existences, n'est autre que celle d'un effort ^ voulu. »

Je trouve une autre expression du même fait qui me paraît encore plus précise, plus développée et plus conforme au témoignage du sens intime : « L'in- « dividualité, » dit Bouterweck, « est reconnue par « elle-même comme le principe d'une force vivante; « elle ne peut être reconnue que par Teffet d'une <( résistance. L effort et l'activité ne peuvent être « connus que par la séparation du sujet qui fait ef- « fort et des objets qui résistent (3). »

S'il m'était permis de me citer moi-même, je pourrais prouver que j'étais parvenu de mon côté à reconnaître le même principe et sous des expressions parfaitement semblables, comme on peut le voir par ce qui précède. Je dis aussi que l'effort voulu, immédiatement aperçu, constitue expressément l'individualité, le moi, le fait primitif du sens intime.

Ces formules, ou ces expressions univoques du

(1) Fichte. page 300.)

(2) M. de Tracy : Éléments d'idéologie et Mémoires de Clnstilut. Cabanis : Rapports du physique et du moral de l' homme,

(3) Degérando : Histoire comparée des systèmes^ édition, tome II, page 320.

FAITS DU SENv^ INTIME. — CH. ï. Ô07

même fait, du même principe, sembleraient être comme la voix du sens intime ou de la conscience du mm, qui se constate et se caractérise lui-même à son propre regard intérieur. Mais comment arrive-t-il qu'après avoir reconnu et posé un principe commun, les mêmes métaphysiciens se séparent en écoles diamétralement opposées, par la théorie comme par la pratique, les unes prétendant tout tirer de l'absolu à partir du mi?/ qui est dit seposeret se créer lui-même; les autres ne voyant rien autre chose que des sensations dont toutes les facultés de l'homme, y compris la volonté et le libre arbitre, ne sont que des transformations? Ces divergences, ou ces écarts de principes, me semblent tenir au peu de soin qu'on a mis à constater la nature singulière du principe, ou le caractère individuel du fait primitif ; à la promptitude avec laquelle on passe de l'individualité précise du moi, aux généralisations arbitraires les plus étendues. Elles tiennent, en un mot, ces divergences de systèmes, à l'emploi exclusif que font les uns de l'imagination jointe à l'abstraction, les autres de l'abstraction pure ou logique, sans consulter l'aperception interne ou la réflexion (sorte de sens intérieur, comme dit Locke) par laquelle seule, le moi peut reconnaître tout ce qui est de son domaine, et distinguertoutcequi est de lui de ce qui n'en est pas. Les divergences qui nous frappent dans les doctrines des métaphysiciens, partis cependant d'un même principe et de l'énoncé d'un même fait, proviennent donc surtout du défaut des méthodes dont ils se servent pour élever leurs théories, ou du défaut d'ap-

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propriation des facultés qu'ils emploient au sujet qu'ils traitent.

Je caractériserai dès à présent ce sens intime, d'une manière plus expresse, sous le titre de sens de l'effort, dont la cause, ou force productrice, devient moi par le seul fait de la distinction qui s'établit entre le sujet de cet effort libre, et le terme qui résiste immédiatement par son inertie propre. Je dis immédiatement, pour énoncer ici d'avance une autre distinction bien essentielle, que je crois être fondé à établir entre la résistance ou l'inertie relative du corps propre qui cède ou obéit à l'effort volontaire, et la résistance absolue du corps étranger qui peut être invincible.

Le sens de l'effort n'a point été désigné jusqu'ici sous son titre spécial, précisément parce qu'il est le plus intime ou le plus près de nous, ou plutôt parce qu'il est nous-mêmes. Si l'on demandait dès à présent à le connaître par une explication plus détaillée, je répondrais que chacun de nos sens se définit de lui-même par son exercice (1). S'il y avait, par exemple, quelque paralytique de naissance qui n'eût jamais agi volontairement pour remuer ses membres ou pour mouvoir les corps étrangers, en supposant que cet être pût avoir le moindre degré d'intelligence, ce qui me paraît impossible, il n'y aurait pas plus moyen de lui faire comprendre par des mots ce qu'est l'effort, qu'il n'y en a d'expliquer à un aveugle-né, ce que sont les couleurs et le sens de la

(1) Voyez V Introduction générale.

vue. Cependant, comme on explique, non pas le sens ou le phénomène de la vision, mais bien les conditions, instruments et moyens physiques ou organiques qui servent à l'efFectuer, il ne sera peut-être pas inutile d'analyser aussi physiquement les instruments et moyens d'exercice du sens interne de l'effort, pour apprendre à mieux circonscrire son domaine, en le distinguant de celui d'un sens externe avec qui on pourrait le confondre. J'entrerai à cet égard dans quelques considérations qui me paraissent importantes.

Cette étude, étrangère à l'analyse propre des phénomènes du sens intime, qui exclut tout ce qui est du ressort de l'observation extérieure, rentrera plus expressément dans l'objet d'une autre partie de cet ouvrage, où nous nous occuperons plus particulièrement des rapports des phénomènes de la nature physique ou organique avec ceux de la psychologie; mais je ne peux me passer de donner les indications physiologiques suivantes, comme indispensables à mon but actuel.

1° Les organes des sensations dont les physiologistes se sont jusqu'ici presque exclusivement occupés paraissent limités au système nerveux cérébral distingué par un observateur célèbre (1) sous le titre de Système nerveux de la vie animale. Le sens de l'effort, dont il s'agit ici, est circonscrit par cette partie du système musculaire que l'action de la volonté met expressément en jeu, et que la physiologie

(1) Voyez les œuvres de Bichat : De la vie et de la mort^ et Anatomie physiologique.

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