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distingue aussi sous le titre de Système des muscles volontaires de la vie animale.
2° Dans l'état naturel et originaire de l'être sentant, il n'y a point d'affection sentie dans telle partie que ce soit de son organisation, ni d'objet perçu au dehors, qu'autant que les extrémités nerveuses sont excitées d'abord par une cause quelconque, étrangère au moi, et que cette première impression est transmise continûment par les nerfs sensitifs qui la reçoivent, jusqu'au centre du cerveau où la perception est censée s'accomplir, quoiqu'on ignore profondément ce qui se passe dans les nerfs et le cerveau lorsque l'impression est sentie ou perçue. Néanmoins, des expériences constantes prouvent que cette perception est toujours précédée ou accompagnée des conditions organiques que nous venons de rappeler. Mais, dans Texercice du sens de l'effort, il se fait quelque chose de plus.
Supposons d'abord que l'organe musculaire soit excité par une cause étrangère ou par un stimulus propre à mettre en jeu cette propriété vitale que les physiologistes nomment irritabilité ou contractilité organique sensible; ou encore, supposons qu'une partie mobile soit remuée, soulevée ou fortement agitée par une force extérieure, il résultera bien de là une impression particulière qu'on peut appeler sensation musculaire ou sensation de mouvement , mais qu'on ne saurait confondre avec ce mode de notre activité que nous spécifions sous le titre d'effort voulu. En effet, cette sensation musculaire est soumise aux mêmes lois ou conditions organiques
qui déterminent l'exercice général de la sensibilité: c'est toujours une impression reçue, transmise au cerveau où elle est sentie comme un mode passif étranger à la volonté ou au moi. Mais dans l'effort, tel que nous l'apercevons et le reproduisons à chaque instant, il n'y point d'excitation, point de stimulant étranger, et pourtant l'organe musculaire est mis en jeu , la contraction opérée , le mouvement produit, sans aucune cause autre que cette force propre qui se sent ou s'aperçoit immédiatement dans son exercice, et aussi sans qu'aucun signe puisse la représenter à l'imagination ou à quelque sens étranger au sien propre.
Représentons pourtant cette force en exercice sous une image, et, en nous plaçant, pour un moment, dans le point de vue physiologique, supposons qu'elle soit localisée dans le centre du cerveau. Lorsque l'effort s'exerce, ce ressort central au débandement duquel se rattache par une sorte de fiction imaginaire le sentiment de notre activité, sera dit entrer en action par lui-même (1). J'adopte cette dernière expression, comme un symbole matériel de l'effort voulu, ou d'une action qui n'est pas actuellement forcée ni provoquée par aucune impression sensible venue du dehors, ni même produite dans aucune partie du système nerveux hors du centre. La première détermination motrice étant ainsi conçue dans le centre, est transmise immédiatement par les nerfs, jusqu'à l'organe musculaire. Celui-ci se con-
(1 ) Expressions de M. Cabanis dans son grand ouvrage sur les "Rapports du physique et du moral de l'homme»
tracte, se déploie; son irritabilité propre est mise en jeu comme elle pourrait l'être par une cause stimulante étrangère. Mais, au lieu que, dans ce dernier cas, la simple sensation musculaire passive commence à l'organe extérieur pour se terminer au centre qui la reçoit, ici la détermination motrice, active, commence dans le centre où réside la cause qui, après avoir effectué la contraction ou le mouvement, perçoit comme effet parla transmission nerveuse, l'impression musculaire qu'elle détermine en principe. Je trouve là le symbole de l'action complète dont je dois m'attacber à analyser plus expressément les signes physiologiques ; car, c'est sur ces signes seuls que peut ici s'appuyer l'analyse, puisque toute action de la volonté est vraiment indivisible et instantanée dans le fait du sens intime.
En considérant donc cette action sous le rapport physiologique, j'y distingue deux éléments ou deux instants dans lesquels elle s'accomplit. Au premier correspond la simple détermination motrice ou le débandement du ressort central sur les nerfs. Seulement,cette partie de Faction, ainsi bornée au système nerveux, ne paraît pas devoir emporter avec elle une perception interne particulière; mais en supposant qu'il y eût une telle perception et qu'elle ne fût pas nécessairement confondue avec celle de la résistance ou l'inertie du muscle contracté qui l'accompagne ou la suit immédiatement, on ne pourrait y rattacher encore le signe symbolique de l'individualité ou du moi, qui ne peut commencer à se connaître ou à exister pour lui-môme qu'en tant qu'il peut se distin-
FAITS DU SENS LMIME. — Gll. 1.
guer comme sujet de l'effort, d'un terme qui résiste. Ainsi, l'espèce de perception obscure qui correspondrait à cette action incomplète et exercée d'un centre unique sur un système nerveux homogène, ne serait encore qu'un sentiment vague et confus d'existence, auquel se trouvent réduites peut-être plusieurs espèces d'animaux. Au second instant correspond ce qui se passe dans le système moteur, depuis l'instant où le muscle se contracte, jusqu'à ce que l'effet de la contraction soit transmis ou rapporté au centre, où la sensation musculaire prend alors ce caractère de redoublement qui constitue l'aperception interne de l'effort, inséparable d'une résistance, ou l'aperception intime du mol qui se connaît en se distinguant du terme résistant.
Elevons-nous maintenant du symbole ou du signe à la chose signifiée, et comparons les faits intérieurs avec les hypothèses ou les faits physiologiques.
Nous savons, par une expérience bien constante, que l'être sentant ne se donne jamais à lui-môme, par aucun exercice de son activité, ces impressions agréables ou douloureuses qui l'affectent malgré lui ; qu'il n'est pas l'artisan ni le créateur de ces sensations ou de ces images qui naissent, se succèdent ou disparaissent, sans aucun concours de sa volonté, ou même contre son vœu. Nous savons de plus, par l'observation de la nature sentante, et par les expériences variées des physiologistes, qu'il y a des moyens sûrs et constants de mettre enjeu la sensibilité animale, par des excitants appropriés, et d'arracher à l'être sentant tous les signes des affections, de la douleur, ou
du plaisir physique, qu'on lui fait éprouver. Le sens interne de l'effort ne peut au contraire être mis en jeu que par cette force intérieure et sui generis que nous appelons volonté et avec laquelle s'identifie complètement ce que nous appelons notre moi.
La puissance de l'effort ou le pouvoir de commencer et de continuer telle ou telle série de mouvements ou d'actions, est un fait de sens intime aussi évident que celui de notre existence même. Il n'est aucune force étrangère à qui cette puissance soit nécessairement subordonnée. Observez en effet, combien peuvent être impuissants tous les moyens extérieurs ou artificiels qui tendraient à imiter les effets de cette force agissante, ou à reproduire et à provoquer les signes de sa manifestation. Si vous portez un stimulus, soit directement sur un muscle, soit sur le tronc ou le centre nerveux qui lui envoie des rameaux, vous déterminez à coup sûr des contractions, sensibles dans le vivant, et purement organiques dans le mort. Quant à la volonté de l'homme ou la puissance de l'effort, elle demeure indépendante dans le for intérieur, hors de toute atteinte comme de toute incitation du dehors. Ni les amorces du plaisir, ni l'aiguillon de la douleur, ne sauraient l'entraîner d'une manière invincible. Quand elle s'exerce, toutes les lois physiologiques sont troublées; tous les signes extérieurs de sensibilité ou de contractilité sont incertains et peuvent être muets ou trompeurs. Eh! que peut, par exemple, la douleur la plus atroce, sur la volonté d'un Mucius Scévola? Avant qu'elle cède, le bras qu'elle tient immobile sur le brasier
ardent pourra tomber en cendres. N'est-ce donc pas une force propre et suijuris, que celle qui domine ainsi la sensibilité, l'enchaîne à ses propres lois, qui force le corps à s'arrêter ou à se précipiteren avant quand son instinct l'entraîne à la fuite (1)?
Mais nous ne parlons pas encore de cette force morale guidée par des motifs qui peuvent rendre l'effort sublime. Avant qu'il y ait des motifs d'agir, il y a bien sûrement une puissance de mouvement ou d'action; avant que ce mouvement soit devenu moyen, il a commencé par être lui-même le but ou le terme propre du vouloir. Enfin il faut que le moi ait commencé à exister pour lui-même, ou à se circonscrire dans son domaine propre, avant d'étendre sur la nature sa force constitutive. C'est par là que se justifient des considérations qui pourraient paraître aux uns minutieuses , à d'autres trop rapprochées de ce matérialisme qu'elles tendent précisément à attaquer dans ses premiers fondements.
Pour nous donc qui ne nous occupons ici que d'un fait primitif du sens intime, la volonté n'est encore que la puissance une de l'efPort. Nous venons de caractériser cette force dans les signes, ou les premières conditions, ou les instruments de son exercice. Nous
(1) Rien ne peint mieux cette supériorité d'un vouloir énergique, comme l'identité parfaite entre ce vouloir et le moi que le trait remarquable d'un grand capitaine qui, se sentant frémir involontairement, au moment d'une bataille décisive, saisit son corps tremblant et l'interpella rudement akisi : « Tu trembles, fail)Ie « carcasse ; si tu savais où je vais te conduire, tu tremblerais bien « davantage » Qui est le je ou moi ? Est-ce le corps qui tremble ? Est-ce la vertu sentante qui le fait trembler ? Est-ce une résultante des sensations passives?
avons besoin maintenant de rechercher par l'analyse quelle peut être l'origine de cet exercice, et celle de la personnalité individuelle qui ne peut en être séparée. Mais avant d'entrer dans cette analyse, résumons les conséquences de ce qui précède.
Le fait primitif du sens intime n'est autre que celui d'un effort voulu, inséparable d'une résistance organique ou d'une sensation musculaire dont le moi est cause. Ce fait est donc un rapport dont les deux termes sont distincts sans être séparés. Pour qu'ils pussent l'être, il faudrait, dans l'hypothèse physiologique prise pour symbole, que l'action immédiate exercée du centre sur les nerfs moteurs fût accompagnée d'une perception interne particulière, distincte et séparée de la sensation musculaire; mais alors, la même perception interne consisterait dans un autre rapport encore plus intime entre la force hyperorganique exercée du centre et les nerfs sur qui elle agit immédiatement. Ce serait donc l'inertie nerveuse qui remplacerait en ce cas l'inertie musculaire, et il n'y aurait rien de changé dans le caractère de fait primitif.
2° Le caractère essentiel du fait primitif consiste en ce que ni l'un ni l'autre des termes du rapport fondamental n'est constitué en dépendance nécessaire des impressions du dehors. Ainsi, la connaissance du moï peut être séparée dans son principe de celle de l'univers extérieur.
3° L'efPort-cause, le moi a Taperception interne de son existence dès qu'il peut distinguer cette cause qui est lui, de l'effet ou de la contraction rapportée
FAITS DU SENS liNTIME. —
Cil. I.
au terme organique qui n'est plus lui, et qu'il met en dehors (1).
4^ Le fait primitif qui sert nécessairement de point de départ à la science, va donc se résoudre dans un premier effort où l'analyse peut encore distinguer deux éléments : une force hyperorganique naturellement en rapport avec une résistance vivante.
L'idée ou notion abstraite réflexive delà force se déduit ultérieurement du fait ou du sentiment primitif de l'effort. En suivant une marche inverse, et partant de ridée de force absolue, tous les métaphysiciens, jusqu'à Locke inclusivement, ont déplacé l'origine de la science : ils ont voulu déduire l'actuel et le réel du possible : c'était commencer par les ténèbres.
Ne craignons pas de nous perdre dans les ténèbres en cherchant à présent comment l'effort peut commencer à être voulu, quelle est l'origine de cette première action, de ce vouloir libre, qui est la condition première de la connaissance de soi-même, et, par suite, de toute autre connaissance. Nous avons un fil qui nous dirige dans ces recherches, et qui, s'il ne nous conduit pas à la vérité absolue que nous cherchons, ne nous permet pas du moins de nous perdre dans des régions idéales, où il n'y aurait plus d'issue, plus de moyen de revenir sur ses pas.
(1) Nous verrons bientôt que cet en dehors n'est pas l'étendue extérieure, ni même la forme de l'espace, telle que les Kantistes la supposent, comme inhérente à la sensibilité.