CHAPITRE DEUXIÈME
RECHERCHES SUR l'ORIGINE DE l'eFFORT ET DE LA. PERSONNALITÉ.
Si, comme le pensent des philosophes qui ont essayé de tout dériver de la sensation, la volonté n'était autre chose que le désir, confondu lui-même avec un premier besoin de l'être organisé vivant; s'il était vrai, ou conforme aux faits de sens intime, que les déterminations instinctives, considérées comme sensations complètes, renfermassent jugement, désir ou vouloir; enfin que le premier de tous les mouvements faits par chacun de nous eût été accompagné de volonté, ou produit par une volonté, il serait bien inutile de chercher, je ne dis pas l'origine de cette force absolue identique à l'âme, ou à ce qui en tient lieu dans tous les systèmes, mais celle du sentiment de son exercice ou de l'effort avec lequel s'identifie le ^oi. Cette origine en effet irait se confondre avec les premiers rudiments de la vie, et remonterait jusqu'au germe organique qui préexiste peut-être à la fécondation. Si ce système était celui de la nature, je me trouverais n'avoir poursuivi jusqu'ici qu'une chimère, et toutes les précisions ou distinctions que j'ai cherché à établir, disparaîtraient comme des ombres vaines. Il m'est donc imposé l'obligation de
faire voir que mes recherches actuelles ont un objet réel, ou qu'il peut y avoir une origine de l'effort voulu ou du moiy postérieur dans l'ordre du temps, à la naissance de l'être sensitif et aux premières déterminations instinctives, aux besoins, aux désirs mêmes qui diffèrent du vouloir proprement dit, comme la passion diffère de l'action.
Je vais d'abord me replacer de nouveau dans le point de vue physiologique, et sur le propre terrain des philosophes qui ont assimilé ou confondu dans l'origine, tout ce que je crois qu'il faut distinguer ou même séparer, pour avoir une science de principes. Si les distinctions que j'établisse trouvent confirmées par la physiologie même, elles devront sans doute en acquérir plus de poids et de valeur aux yeux de ceux à qui je me permets de les opposer.
Suivant les principes d'un physiologiste doué du génie de l'expérience, plus encore que du talent des classifications, on est fondé à reconnaître trois modes ou trois espèces de contractilités musculaires (1),
(1) Il est essentiel qu'on ait présente ici la division que Bichat a établie entre les trois espèces de contractilités ; particulièrement la distinction qu'il établit entre deux modes de cette contractilité qu'il appelle animale. Je rapporterai le passage entier qui offre les motifs de cette dernière distinction, et je ferai à ce sujet quelques remarques critiques.
« Les muscles locomoteurs, c'est-à-dire ceux des membres, du o tronc, ceux, en un mot, différents du cœur, de l'estomac, etc., « sont mis en action de deux manières : 1" par la volonté ; T par « les sympathies. Ce dernier mode d'action a lieu quand, à l'occa- « sion de l'affection d'un organe intérieur, le cerveau s'affecte « aussi et détermine des mouvements alors involontaires dans les « muscles locomoteurs. Ainsi une passion porLe son influence sur « le foie ; le cerveau excité sympathiquement, excite les muscles « volontaires ; alors c'est dans le foie qu'existe vraiment le prin-
distinguées entre elles comme les causes qui produisent ou déterminent les contractions. La première espèce est une simple propriété organique inhérente à la fibre musculaire, et qui est connue depuis Haller sous le titre à' irritabilité. Nous n'avons pas besoin de
« cipe de leurs mouvements, lesquels dans ce cas, sont de la classe « de ceux de la vie organique ; en sorte que ces muscles, quoique « toujours mis en jeu par le cerveau, peuvent cependant apparte- « nir tour à tour dans leurs fonctions et à Tune et à l'autre vie.
« Il est facile d'après cela de concevoir la locomotion du fœtus; « elle n'est point chez lui, comme elle sera chez l'adulte, une por- « tion de la vie animale ; son exercice ne suppose point de volonté « préexistante qui la dirige et en règle les actes ; elle est un effet « purement sympathique, et qui a son principe dans la vie orga- « nique.
« Tous les phénomènes de cette vie se succèdent alors avec une « extrême rapidité ; mille mouvements divers s'enchaînent sans « cesse dans les organes circulatoires et nutritifs; tout y est dans « une action très-énergique : or, cette activité de la vie organique « suppose de fréquentes influences exercées par les organes inter- « nés sur le cerveau, et par conséquent de nombreuses réactions « exercées par celui-ci sur les muscles qui se meuvent alors sympa- « thiquement.
« Le cerveau est d'autant plus susceptible de s'affecter par ces « sortes d'influences, qu'il est alors plus développé, à proportion « des autres organes, et qu'il est passif du côté des sensations.
« On conçoit donc à présent ce que sont les mouvements du « fœtus. Ils appartiennent à la même classe que plusieurs de ceux « de l'adulte, qu'on n'a point encore assez distingués ; ils sont les « mêmes que ceux produits par les passions sur les muscles vo- « lontaires ; ils ressemblent à ceux d'un homme qui dort, et qui, w sans qu'aucun rêve agite le cerveau, se meut avec plus ou moins « de force. Par exemple, rien de plus commun que de violents mou- « vements dans le sommeil qui succède à une digestion pénible : « c'est l'estomac, qui, étant dans une vive action, agit sur le cer- « veau, lequel met en activité les muscles locomoteurs.
« A cet égard, distinguons bien deux espèces de locomotions « dans le sommeil : l'une pour ainsi dire volontaire, produite par « les rêves, est une dépendance de la vie animale ; l'autre, effet de « l'influence des organes internes, a son principe dans la vie orga- « nique à laquelle elle appartient; c'est précisément celle du fœtus.
« Je pourrais trouver divers autres exemples de mouvements
savoir jusqu'à quel point l'influence nerveuse contribue à la mettre en jeu, parce que cette propriété, simplement vitale, se trouve hors de l'objet de nos recherches. Ce qui nous importe, c'est de reconnaître les véritables caractères distinctifs entre la contractilité sensible, qu'on pourrait aussi appeler animale et une contractilité proprement volontaire. Cherchons donc à bien spécifier les caractères physiologiques de ces deux espèces. Elles se réfèrent bien toutes deux à l'influence cérébrale, mais sous des conditions
« involontaires, et par conséquent organiques, exécutés dans Ta- « dulte par les muscles volontaires, et propres par conséquent à « donner une idée de ceux^ du fœtus : mais ceux-là suffisent. Re- « marquons seulement que les mouvements organiques, ainsi que « l'affection sympathique du cerveau qui en est la source, dispo- « sent peu à peu cet organe et les muscles, l'un à la perception « des sensations, l'autre aux mouvements de la vie animale qui « commenceront après la naissance. »(Bicliat. Bechcrches physiologiques sur lavie et la mort, 2" édition, pages 123 à 125.)
Ces distinctions établies avec tant de justesse, de sagacité et de profondeur, étant posées, pourquoi donc confondre ce mode de contractilité effectuée par la réaction sympathique du cerveau avec celui qui est opéré par son action propre et directe ? Pourquoi ne pas ranger dans deux classes séparées, la contractilité animale, déterminée par cette réaction sympathique du cerveau, qui est la cause la plus générale du mouvement des animaux, soumis à toute l'influence des besoins et des appétits, et la contractilité propre à l'homme qui, dirigé par un principe soi-mouvant, ou une force hyperorganique, peut s'affranchir du lien des affections et des passions ? En distinguant ces deux classes ou espèces de contractions, Bichat eût pu échapper à une difficulté qu'il se propose à luimême et qu'il avoue ne pas être en état de résoudre ;
Pourquoi, dit-il, la contractilité organique sensible ne se transforme-t-elle jamais en animale ou volontaire, pendant que la sensibilité organique nerveuse devient animale en augmentant de degrés? fpages 103 et lO/i.) Cette difficulté seule devait faire remarquer à l'auteur le vice radical de sa classification, et la lacune qui existe dans ses divisions symétriques des modes de contractilité. En effet, pour conserver l'analogie entre les classes de modes di-
très-difFérentes et qu'il n'est pas permis de confondre, même physiologiquement.
Des impressions affectives excitées dans le système nerveux par des causes étrangères ou intestines, étant transmises au cerveau ou à quelqu'autre des centres partiels, déterminent ces réactions énergiques qui vont mettre en jeu des organes locomobiles : de là les contractions animales, et tous les mouvements instinctifs. Je viens de parler de centres partiels comme de points de réaction parce qu'il n'est point prouvé que ce soit l'influence directe d'un centre unique qui détermine toujours la locomotion instinctive des animaux comme du fœtus, et plusieurs analogies tendent à prouver le contraire. En supposant, ce qui semble démenti par plusieurs observations physiologiques, qu'un centre unique
vers de sensibilité et de contractilité, il fallait mettre en rapport la sensation organique avec la contraction aussi organique, et on conçoit alors que celle-ci devient sensible par la même condition qui rend l'autre animale, c'est-à-dire en augmentant de degrés. Mais en mettant en rapport la contraction volontaire avec la sensation animale, toute analogie échappe ; on se trouve comparer des choses hétérogènes, car il ne s'agit plus d'impressions nerveuses ou musculaires, également senties, lorsqu'elles parviennent à ce degré où elles peuvent être transmises au cerveau, au lieu de se concentrer dans leur organe propre; mais, d'un côté, c'est une impression transmise au centre, et de l'autre, une action voulue et un mouvement transféré en sens inverse, du centre moteur au muscle qui reçoit de ce centre seul le principe de sa contraction. La sensibilité et la volonté ainsi considérées sous deux symboles physiologiques opposés, sont donc des éléments hétérogènes et incomparables. Pourquoi d'ailleurs s'étonner qu'une simple sensation musculaire ne se transforme pas en acte de volonté, et que les contractions sensibles du cœur ou de l'estomac ne puissent pas rentrer sous le domaine de cette puissance, lorsqu'on a établi que ces ressorts de la vie organique ne communiquent pas directement avec le centre unique de contractilité volontaire?