‹ Œuvres inédites; (volume 3)Chapitre 27 sur 32 · CH. II · texte numérisé non relu

CH. II

détermine seul par sa réaction l'espèce de mouvement dont il s'agit ici, du moins est-il vrai que ce centre joue en ce cas un rôle passif ou purement sympathique, influencé, comme il est, par des impressions des organes nerveux internes ou externes qui sont les véritables causes déterminantes de ces contractions animales.

Mais dans la contraction proprement volontaire^ c'est bien dans un centre unique que commence l'action qui, sans être provoquée ni forcée par aucune impression étrangère, se transmet directement aux organes locomobiles par l'intermédiaire des nerfs. Nous trouvons là le symbole propre et unique de l'effort voulu, tel que nous l'avons caractérisé.

Comme la contractilité volontaire diffère donc de l'animale, ainsi la volonté, puissance individuelle et libre de l'effort et du mouvement, diffère de l'appétit, du besoin et de toutes les affections de malaise, d'inquiétude, etc. que l'on a réunies arbitrairement sous le titre général de volonté. Ici, les points de vue psychologique et physiologique se correspondent parfaitement. La réaction sympathique du centre, qui effectue les contractions animales ou les mouvements instinctifs, est le symbole du désir affectif ivh^-im^voprement nommé volonté. L'action qui, commençant dans un centre unique effectue les mouvements libres, qu'il dépend de l'individu de faire ou de ne pas faire, est le symbole propre d'une volonté motrice. La faculté générale, dont il s'agit dans le premier point de vue physiologique, n'est pas seulement subordonnée, mais identique à la sensibilité considérée

comme le principe ou la cause qui détermine le mouvement animal. Il ne faut donc pas lui chercher d'autre origine que celle de la vie môme de l'être organisé, qui ne sent qu'autant qu'il est mû, et qui ne se meut qu'autant qu'il sent. En ce cas, il estconditionnellement vrai de dire que le premier de tous les mouvements a été accompagné de désir ou de vouloir et que les déterminations instinctives, étant des sensations comme les autres, renferment le jugement, le désir, etc. La faculté individuelle, dont il s'agit dans le second point de vue, loin d'être subordonnée à la sensibilité, est le plus souvent en opposition avec elle, et nous avons déjà vu qu'elle a ses lois propres et primordiales, hors du cercle de toutes les impressions affectives.

L'expérience du sens intime suffit pour nous assurer en effet que, dans les cas où des mouvements quelconques sont nécessités et brusquement entraînés par des appétits violents, des passions ou excitations trop affectives de la sensibilité, nous nous mouvons, ou plutôt notre corps se meut sans notre congé, sans, ou même contre les ordres exprès de la volonté, qui est opprimée et comme nulle, par cela même que la sensibilité prédomine ou règne exclusivement. Comment pourrait-il donc se faire que les mêmes impressions affectives , qui détruisent l'empire de la volonté et absorbent ou enveloppent cette puissance, lorsqu'elle est déjà pleinement constituée, servissent originairement à la développer et à la mettre en exercice? Comment pouvoir supposer que l'être, qui commence à vivre, puisse apercevoir

OU sentir ses propres mouvements, et commencer à en déduire quelque connaissance, lorsque nous-mêmes ignorons complètement ces mouvements, en principe et en résultat, au milieu du trouble des affections qui les provoquent ou les entraînent? Comment enfin le même principe, qui obscurcit et éteint si souvent en nous la lumière de conscience, pourrait-il en avoir été la source première?

Nous sommes donc fondés à dire, dans le point de vue où nous sommes, que les premiers mouvements, déterminés par l'appétit ou le besoin organique, ou même accompagnés de désir, diffèrent autant de la volonté proprement dite, que l'action propre et directe exercée d'un centre unique diffère de toutes les réactions sympathiques. Ainsi, les premiers actes de cette volonté naissante, éclairée dans son principe, diffèrent des déterminations aveugles de l'instinct, qui les précède dans l'ordre du temps, sans leur servir d'origine. Il y a donc lieu à chercher par une analyse expresse des faits primitifs, quelle est la suite des progrès ou des conditions qui ont pu amener le premier exercice de la puissance individuelle de l'effort, et avec elle le premier sentiment du moi; ce qui devient à demander quelle est la loi, soit physiologique, soit psychologique du passage des mouvements instinctifs aux mouvements volontaires, libres, accompagnés d'effort.

Tant que le centre organique, auquel les physiologistes rapportent la détermination motrice, ne fait que réagir, consécutivement aux impressions qu'il reçoit des divers organes sensitifs avec lesquels il

est en rapport, les mouvements ainsi produits, ne pouvant être aperçus ou sentis comme distincts de leurs causes excitatives, ne peuvent pas même commencer à être voulus. Car si la perception distincte n'est pas antérieure, comme je le crois, à un exercice quelconque de la volonté, celle-ci ne saurait être non plus avant un degré quelconque de perception ; et quoiqu'il soit vrai de dire que l'être pensant ne peut commencer à connaître qu'autant qu'il commence à agir et à vouloir, il n'en est pas moins vrai, suivant l'expression ordinaire, qu'on ne peut vouloir expressément ce qu'on ne connaît en aucune manière.

Si l'on paraît tourner ici dans un cercle vicieux, c'est que, faute d'avoir reconnu le fait vraiment primitif, on veut distinguer ou séparer deux actes qui se réduisent à un dans ce fait, et qu'on applique déjà la loi de succession, ou, comme les Kantistes, la forme complète du temps, au premier terme de toute succession, à l'origine de tout temps.

Par la suite indéterminée des progrès de l'être, simple dans la vitalité, mais destiné à devenir double dans l'humanité (1), il arrive une époque où l'empire exclusif de l'instinct va finir ou se rejoindre à un autre ordre de facultés. Déjà les impressions commencent à devenir moins vives, moins générales, moins tumultueuses; l'habitude en a émoussé la pointe d'abord très-affective ; les appétits sont moins

(1) Homo simplex in vitalitate , duplex in hwnanitate, dit énergiquement, et ce semble ayec une profonde vérité, Boêrhaave. {De morbis nervorum,)

pressants, les mouvements moins brusques, moins automatiques; les organes de la locomotion commencent à se raffermir, leur irritabilité propre diminue; ils cèdent moins promptement à toutes les causes extérieures de contraction. Ainsi, d'un côté, ces organes ont contracté des habitudes dans la locomotion instinctive répétée, et ils sont disposés de manière à se prêter avec plus de facilité aux contractions nouvelles que la volonté doit leur imprimer; d'un autre côté, le centre moteur a acquis aussi, en réagissant, des déterminations telles qu'il est capable d'entrer spontanément en action, en vertu de cette loi générale de l'habitude, qui fait qu'un organe vivant tend à renouveler de lui-même les impressions ou les mouvements qu'une cause étrangère a suscités plusieurs fois en lui, ou qu'il se rend propres les dispositions d'un autre organe qu'il a sympathiquement partagées.

Lorsque le centre effectuera ainsi les mouvements par son action propre et initiale, ceux-ci prendront un tout autre caractère et deviendront spontanés ^ (^instinctifs qu'ils étaient d'abord. Or, cette spontanéité n'est pas encore la volonté, ou la puissance de l'effort, mais elle la précède immédiatement. En vertu de la spontanéité de l'action du centre, qui est le terme immédiat ou l'instrument propre de la force hyperorganique de l'âme , cette force, qui ne pouvait apercevoir ou sentir distinctement les mouvements instinctifs , commence à sentir les mouvements spontanés, qu'aucune affection ne trouble ou ne distrait. Mais elle ne peut commencer à les sentir

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ainsi comme produits par son instrument immédiat, sans s'en approprier le pouvoir. Dès qu'elle sent ce pouvoir, elle l'exerce, en effectuant elle-même le mouvement. Dès qu'elle l'effectue, elle aperçoit son effort avec la résistance, elle est cause pour ellemême, et, relativement à l'effet qu'elle produit librement, elle est moi.

Ainsi commence la personnalité avec la première action complète d'une force hyperorganique qui n'est pour elle-même, ou comme moi, qu'autant qu'elle se connaît, et qui ne commence à se connaître qu'autant qu'elle commence à agir librement (1). Il ne s'agit pas de savoir ce que cette force est en ellemême, comment elle existe ou quand elle commence

(1) La volonté, dit très-bien Clarke, dans ses réponses à Leibnitz (cinquième réplique, § i-20), est la faculté de se mouvoir de soi-même ou d'agir. C'est le premier acte de la faculté motrice. La force active en qui réside cette faculté est la seule et véritable cause de l'action : il ne s'agit que de savoir quand et comment cette force motrice s'exerce ; je ne dis pas de manière à être cause, mais de manière à se sentir, ou .'i s'apercevoir cause du mouvement qu'elle opère. On pourrait attribuer à l'àme tous les mouvements organiques et instinctifs, comme les volontaires, et dire qu'elle en est la cause unique. Mais ce n'est là qu'une hypothèse explicative, et il s'agit d'un fait de sens intime ; ce fait ne peut se vérifier que par lui-même, et il ne se vérifie qu'autant que l'âme commence à se sentir cause du mouvement. Or, il y a une origine à ce sentiment.

« Aussi longtemps, » dit encore d'une manière plus expresse M. Béguelin, « que l'automate primitif n'agit et ne réagit qu'en « vertu de sa simple organisation, aussi longtemps qu'il n'a tout « au plus que des perceptions obscures, il n'est point libre. Mais « à mesure que son état se perfectionne et qu'il s'élève à l'aper- « ception, qu'il sent, qu'il distingue et qu'il compare, il apprend à « diriger les organes de ses sensations, et dès lors il commence à « jouir d'un certain genre de liberté... Parvenu à la personnalité, « il est aussi libre que sa nature le comporte. » (Mémoires de l'Académie de Berlin, 1779, page 33/j.)

à exister absolument (1), mais quand elle commence à exister comme personne identique, comme moi. Or, elle n'existe pour elle-même qu'autant qu'elle se connaît, et elle ne se connaît qu'autant qu'elle agit.

Quoique le fait primitif, dont nous cherchons à déterminer la source, semble échapper, dans cette source même, à toute espèce d'expérience, et ne se présente que comme hypothèse, nous pouvons trouver cependant quelques exemples propres à éclaircir, jusqu'à un certain point, l'origine de la personnalité, telle que nous venons de l'établir.

1° Dans le sommeil'de la pensée ou du moi, il arrive quelquefois qu'on est réveillé en sursaut par des mouvements, des paroles ou des voix, produits d'une spontanéité semblable à celle qui sert originairement d'intermédiaire entre l'instinct et la volonté. A l'instant même de ce réveil subit, l'individu sent ces mouvements, non pas accompagnés de l'effort comme ils le sont dans l'état de veille, mais d'un sentiment de pouvoir les faire qui est, en ce cas,

(1) « L'objet de la métaphysique appliquée, » dit très-bien M. Ancillon (dans les Mémoires de l'Académie de Berlin), « conte siste à prouver qu'au delà de tout ce qui s'appelle matière, plié- « nomènes de la pensée et de la volonté, c'est-à-dire de tout ce « qui s'annonce par l'expérience, il y a, et il doit y avoir quelque « chose à quoi l'expérience ne saurait atteindre, qui, sans être ni « visible ni palpable, est très-réel, puisque tout ce qui est senti « ou représenté va s'y rattacher comme le mode à la substance « ou l'effet à la cause. Quand la métaphysique a prouvé cette thèse, « elle a fait tout ce qu'on peut attendre d'elle, et il est absurde « d'exiger qu'elle nous fasse voiroxa imaginer ces agents invisibles « dont elle montre la nécessité, et qu'elle les soumette aux mêmes « épreuves d'observation ou d'expérience qui servent aux physin ciens : c'est confondre les genres. »

le souvenir de cet effort. C'est par là qu'il s approprie en résultat ces mouvements spontanés qu'il n'a pas déterminés en principe, et cette appropriation de conscience caractérise seule le réveil complet. Ainsi, dans l'origine de la personnalité, le mouvement spontané donne l'éveil à l'âme, y fait naître comme le pressentiment d'un pouvoir qui détermine le premier effort voulu et avec lui la première connaissance.

2° Dans l'enfant qui vient de naître, et encore pendant un certain temps après la naissance, la locomotion et la voix ne sont mises en jeu que par l'instinct. L'enfant s'agite et crie parce qu'il souffre, et autant qu'il est affecté par des besoins ou des appétits simples. Tant que dure cet état purement sensitif, la volonté et l'aperception ne peuvent exister ; car, comment penser que les premiers vagissements de la douleur, les premiers mouvements automatiques sont des actes d'une faculté de vouloir et de juger déjà en exercice, à moins qu'on n'admette ces facultés comme innées ou inconditionnelles? Sans doute les cris de l'enfant ont une signification ou un sens naturel, mais c'est pour l'être intelligent capable de le saisir ou de l'interpréter, et non pour l'enfant réduit aux sensations et aux contractions animales. Mais hors de l'empire exclusif des affections, des besoins ou appétits de l'instinct, l'enfant crie et s'agite encore en vertu des déterminations ou des habitudes contractées par le centre moteur et par les organes de la locomotion ou de la voix. Ces mouvements alors spontanés sont de véritables sensations. Bientôt

ils seront aperçus, voulus et transformés par l'enfant lui-même, en signes volontaires dont il se servira pour appeler à son secours. Voilà le premier pas de l'homme, duplex in humanitate, le premier signe de la personnalité naissante. Le passage cherché est donc franchi. Mais comment aurait-il pu l'être, si les mouvements eussent été toujours des produits d'une réaction instinctive et sympathique, entraînés et offusqués par de vives affections, et enfin s'il n'y avait pas un mode intermédiaire de motilité tel, que la sensation , distincte du mouvement opéré, fût accompagnée d'un sentiment de pouvoir, et donnât lieu par suite à l'exercice du vouloir (1)? Tel est l'ordre ou la série des progrès; tel est le passage de l'instinct à la spontanéité, et de celle-ci à la volonté qui constitue la personne, le moi. L'animal franchit rapidement les deux premiers degrés ; l'homme seul peut atteindre jusqu'au troisième , mais il ne l'atteint que progressivement, sui-

(1) « On ne peut pas vouloir sans cause, » dit M. de Tracy, « et « c'est ce qu'il ne faut jamais oublier. Ainsi Ton ne peut pas vou- « loir sans avoir senti, mais on pourrait sentir toujours sans vou- « loir jamais. » Que d'équivoques qui roulent ici sur le mot sentir! La volonté humaine est une cause première dans l'ordre des phénomènes de l'humanité, et qui ne reconnaît au-dessus d'elle, dans le progrès de nos conceptions ontologiques, que la cause suprême dont l'existence de l'homme est un effet. Cependant j'admets qu'on ne peut pas vouloir sans avoir senti, ou sans sentir le mouvement qui forme comme la matière ou le terme du vouloir, mais on pourrait sentir toujours des impressions comme des mouvements involontaires sans les vouloir jamais, parce que, pour vouloir, il faut qu'il y ait le sentiment d'un pouvoir, dans le mouvement ou la sensation musculaire qui a eu d'abord heu sans la volonté. Dans l'acception de M. de Tracy, la sensation sans volonté, sans désir, n'est qu'une abstraction.

vant certaines lois ou conditions que la philosophie doit s'attacher à connaître pour trouver les principes et l'origine de toute science. Si nous n'avons pu écarter tous les voiles qui couvrent cette origine, nous avons du moins montré comment, et dans quel sens, il faut admettre une origine assignable de la personnalité ; comment ou par quels procédés de l'analyse, on peut espérer la trouver identifiée, non avec la première sensation d'une substance passive, mais avec la première action d'une force hyperorganique.

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