I.M'RODUCTION DE L'ÉDlTELll
les opérations de l'entendement et les actes de la volonté, confondait les phénomènes les plus divers, et, par cette confusion même, opérée au profit de l'àme, appelait et facilitait une réaction devant tout confondre au profit du corps ; le symbolisme de Bonnet qui, traduisant les phénomènes intérieurs en jeu de fibres, trompe facilement la pensée en lui faisant indûment franchir l'abîme qui sépare le monde intérieur des représentations objectives; enfin la Phrénologie de Gall qui, en tant que science purement expérimentale de la correspondance de l'âme et du corps, ne peut être jugée que par l'expérience, mais qui s'égare jusqu'à l'absurdité, lorsqu'elle prétend remplacer et annuler la psychologie, oubliant que la classification des facultés n'est pas écrite sur les protubérances du crâne, et que le phrénologue ne peut que chercher les signes extérieurs de faits que la conscience seule révèle, et que l'observation intérieure seule peut classer.
Ces vues incomplètes ou fausses étant écartées, M. de Biran établit sa propre doctrine. Il y a dans l'homme, deux vies bien distinctes. La vie organique et la vie animale distinguées par Bichat, se ramènent à une seule, quant aux rapports du corps et de l'âme, et constituent le physique , élément inconscient et fatal de notre nature. Les phénomènes intérieurs auxquels le moi préside, constituent le moral, domaine de la liberté, sphère de l'intelligence qui sa sait, et de la volonté qui se possède. La séparation de ces éléments, quant à leur nature, est absolue. Mais la vie passive persistant au sein du dévelop-
htX CJEUVRES DE M. DE BIRAN.
pement de l'activité, et tendant toujours à reprendre son empire, le conflit des deux forces opposées ouvre un vaste champ à l'observation. Les deux ordres réagissent perpétuellement l'un sur l'autre par le moyen de l'imagination, faculté mixte qui, soumise à l'organisme, et susceptible de subir l'action de la volonté, est comme le trait d'union des deux parties constitutives de l'homme. Une passion, par exemple^ commence tantôt dans le physique d'où elle envahit le moral, tantôt dans l'ordre moral d'où elle finit par agir sur le physique. Le même fait est donc susceptible d'être étudié sous deux points de vue ; la science du physique et la science du moral de l'homme ont un terrain commun, et peuvent se rendre de mutuels services. La médecine, éclairée par la physiologie, peut agir immédiatement sur les affections sensitives, et médiatement sur les idées et le caractère. D'un autre côté , la volonté détermine la direction de la pensée^, agit par les idées sur l'imagination, et, par un travail continu, finit par modifier les affections sensitives.
Le physique et le moral se touchent, se modifient continuellement. Mais c'est bien vainement qu'on voudrait se prévaloir de cette observation pour identifier des éléments, aussi profondément divers qu'ils sont intimement unis. L'âme, sans doute, peut être triste ou joyeuse, selon la disposition bonne ou mauvaise des organes, mais ne la voyons-nous pas, en certaines circonstances, triomphant des sollicitations sensibles, se réjouir au sein des souffrances du corps, s'affliger des joies immodérées ou mauvaises de l'a-
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riimal, et témoigner ainsi que, dans son union intime avec la matière vivante, elle conserve toutefois son indépendance, et se sent appelée à exercer sa supériorité?
Les vues générales de M. de Biran sur les rapports du physique et du moral lui fournissent des explications, au moins spécieuses, des phénomènes de l'aliénation mentale. Elle se caractérise, à ses yeux, par une sorte de paralysie intérieure, ou de suspension de la volonté, qui laisse la vie inférieure et passive se développer selon ses lois propres, envahir l'être intellectuel et moral, et substituer les images et les impulsions qui naissent d'un organisme en désordre, aux produits réguliers de l'intelligence et aux actes réfléchis de la volonté.
Les phénomènes du sommeil ont fortement excité aussi l'attention de M. de Biran. Il s'élève contre la division de Bichat qui reconnaît un sommeil partiel des organes, et un sommeil général qui est la somme des sommeils partiels. A ses yeux, le sommeil est le résultat de la suspension momentanée de la volonté, ou puissance d'effort; il peut être complet ou incomplet; il ne saurait être partiel ou général. Quelles sont les facultés qui subsistent dans cet état mystérieux? Celles qui ne supposent pas d'efforts, qui sont hors de la sphère de l'attention. Les images qui constituent les rêves se succèdent et s'agrègent selon les lois naturelles d'une imagination piassive, sous la dépendance de notre sensibilité. Une certaine disposition delà sensibilité détermine, dansl'étatdeveille, notre humeur, notre sentiment de l'existence et ces
OEUVRES DE M. DE BIRAN
rêveries que contient l'action de la volonté. Lorsque la volonté cesse, les rêveries de la veille deviennent les rêves du sommeil, la force vitale mystérieusement unie à l'être conscient et libre reprend toute sa puissance et règle seule la nature et la série des phénomènes.
L'analyse de M. de Biran ne lui donne pas seulement le moyen d'expliquer les faits de la nature humaine, elle lui fournit encore des vues nouvelles sur l'histoire de la philosophie. On a vu combien ses coimaissances, à cet égard, étaient limitées. Dans la période dont V Essai sur les fondements de la Psychologie est la production principale, il se borne à l'examen de la philosophie moderne. Dans ce champ Usnité, il n'aborde que les systèmes les plus célèbres, et ne les envisage que sous le rapport spécial de leur conception du fait primitif de la connaissance. Il range, sous deux chefs, les grandes conceptions métaphysiques : philosophie a priori, philosophie de l'expérience.
Les partisans de la philosophie a priori élèvent des constructions logiques, souvent fort habiles. Mais, bien que les chaînons de leur raisonneipent soient étroitement liés, lorsqu'on parvient au terme on se trouve fort loin de la réalité, et si la logique triomphe, la vérité est absente. D'où viennent de tels écarts? D'une vue fausse du premier principe de la connaissance, pris pour point de départ. Parvenu au fait primitif, on ne se borne pas à en distinguer les éléments, on les sépare par une analyse abstraite, et on réalise ses abstractions.
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Descartes se place, au début, dans le vrai point de vue, celui de la conscience du sujet, mais il s'en éloigne incontinent. Son âme substance, ou chose pensante, n'est pas le sujet donné par la conscience; c'est un concept objectif qui ouvre la voie aux hypothèses, concept dont on demande ce qu'il est, que Hobbes et Gassendi s'efforcent de ramener dans le domaine de l'imagination sensible, tandis que le moi, simplement constaté dans ses éléments, par la voie de l'observation intérieure, ne soulève aucune question, et ne se prête à aucune hypothèse.
Leibnitz, en substituant l'idée de force à l'idée de substance, s'est rapproché des données de l'expérience intérieure, et a fait faire un grand pas à la science. Mais la force, telle qu'il la conçoit dans l'absolu, n'est pas la cause individuelle, moi, qui est le vrai point de départ de toute science réelle. La force de Leibnitz est encore une abstraction réalisée, qui entrante son système loin des voies de l'observation et de la réalité.
Kant étudie les phénomènes intellectuels en euxmêmes, et séparés de leur sujet d'inhérence. Le sujet tel qu'il le considère n'est pas le moi qui se connaît, mais l'absolu de l'âme. Il analyse, en quelque sorte, les produits de l'intelligence à l'état mort, sans remonter à leur origine, à l'activité qui est à leur base. Aussi, après avoir distingué soigneusement l'abstraction qui opère sur les impressions extérieures, de cette autre abstraction qui sépare l'esprit lui-même de tout élément adventice, il confond lui-même ce qu'il a distingué, et admet, à titre
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égal, dans ses formes et dans ses catégories, des idées générales et des notions réflexives.
C'est ainsi que la philosophie <ï)»non abstrait trop, et dépassant le fait primitif dans son analyse, arrive à s'enlever toute base de fait et tout moyen d'observation. Elle place le possible avant le réel, elle prend son point de départ dans des concepts qui ne sont plus la représentation des faits. Aussi, dans ses développements^ arrive -t-elle à nier les réalités les mieux établies, à construire des théories, produit de la logique seule. Ces théories peuvent être admirables pour l'enchaînement des idées et la rigueur des déductions, mais elles sont étrangères à une science vraie de l'homme. Leurs conséquences contredisent souvent l'observation, parce que ces conséquences vont toutes se rattacher à un p rincipe abstrait et hypothétique, non à un fait.
Si la philosophie a priori pèche par excès d'abstraction, la philosophie de l'expérience abstrait trop peu. Son analyse insuffisante s'arrête en deçà du fait primitif. Supposant le moi présent dans la première idée de sensation, elle ne fait aucune élude de ce moi, elle n'en recherche ni la nature , ni la condition , ni l'origine, et méconnaît par suite la part entière du sujet dans le fait de la connaissance. De là, la dégénérescence progressive et inévitable de cette école. Bacon proscrit la réflexion ; Locke réduit la science à la classification des idées ; Condillac, par ses artifices de langage, ne peut tirer de la sensation que ce qu'il y a mis indûment, conmie ces
INTRODUCTION DE TÉDITEUH. Lxxv
alchimistes sortant de leurs creusets For qu'ils y avaient préalablement introduit.
Les deux grandes écoles entre lesquelles se partage la philosophie s'égarent donc, l'une pour ne pas atteindre le fait primitif, l'autre pour le dépasser. Le moyen de fonder une science vraie , est , en même temps, le moyen d'accorder ces écoles rivales, et de mettre à profit les éléments de vérité qu'elles possèdent. Il faut prendre pour point de départ de la spéculation métaphysique, le fait primitif dans sa réalité, cette origine première de tout savoir. Un élément d'expérience est à la base de tout le travail de l'esprit humain, comme l'enseigne l'empirisme; mais cette expérience est une expérience intérieure, profondément distincte de l'expérience sensible. Le fait premier de la connaissance est d'un ordre suprasensible, ainsi que le proclame la philosophie a priori; mais c'est un fait, ce n'est pas un concept arbitraire, abstrait, et par là même indéterminé. Voilà ce qu'il suffît de voir clairement et de poser à la base de la philosophie, pour terminer les longs débats des sectes rivales. La science de l'homme, solidement fondée sur la base de l'expérience interne, préservée des écueils du matérialisme et du scepticisme, contre lesquels le sensualisme peut également échouer, mise à l'abri des spéculations arbitraires d'un idéalisme sans contrôle, la science de l'homme prendra une marche sûre, et s'avancera enfin d'un pas ferme à la conquête des destinées qu'elle a le droit d'ambitionner. Tel est, on peut le dire, le traité de paix proposé par l'auteur aux par-
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ties belligérantes dans la lutte des opinions spéculatives.
M. de Biran savait peu d'histoire, et il n'y a pas lieu à lui demander les résultats d'une érudition spéciale, au sujet des systèmes de ses prédécesseurs. Mais j'en ai la conviction, les savants eux-mêmes, ceux qui ont le plus et le mieux étudié Descartes et Leibnitz, pourront trouver encore quelque chose à apprendre sur les théories de ces grands hommes, dans les aperçus de ce penseur solitaire qui avait peu lu, mais qui possédait ce que l'érudition ne donne pas , et ce qui parfois la remplace en quelque mesure, le regard pénétrant d'un génie naturel, exercé par de longues méditations.
V Essai sur les fondements de la Psychologie, base principale des expositions qu'on vient de lire, est l'ouvrage essentiel de M. de Biran, à l'époque où nous avons conduit l'exposé de ses doctrines. Les autres écrits de cette époque se rattachent sans effort à V Essai, à titre de travaux préliminaires, ou d'applications de détails; et ce qu'il y a d'essentiel dans leur contenu, a fourni en partie la matière des pages qui précèdent. Le moment serait donc venu d'aborder les documents d'une période nouvelle, s'il ne convenait de faire suivre le simple exposé des doctrines de M. de Biran de quelques remarques générales.
Je n'ai pas l'intention d'aborder ici l'examen de YEssai dans ses détails. On trouvera quelques fragments d'un examen de cette nature dans les notes du résumé joint à cet ouvrage même. Mon but est
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. lxxvii
de soumettre à l'appréciation du lecteur un petit nombre d'idées relatives aux vues fondamentales de M. de Biran dans la seconde période de ses travaux, à l'importance de ces vues et à leur place dans l'histoire de la philosophie (1).
Toute la théorie de V Essai repose sur deux bases : la détermination du fait de conscience ; la constatation d'un élément affectif et inconscient dans la vie de l'homme. Examinons successivement ces deux éléments de doctrine.
Il est au fond de toutes les pensées de M. de Biran une vue qui se reproduit sans cesse, et dont on ne saurait méconnaître l'importance. Elle est relative à l'idée même de la science de l'homme. L'homme se connaît par un procédé qui ne comporte aucune autre application. Il ne se connaît pas par l'observation sensible qui révèle les phénomènes extérieurs, et sert de base à la science de la nature. 11 ne se connaît pas par le procédé rationnel qui saisit un concept et en déduit logiquement les conséquences, comme c'est le cas pour les mathématiques, par exemple. La conscience de soi, la manifestation de l'homme à lui-même, est un fait sui generis, un fait unique. Dans la science intérieure , le sujet et l'objet s'identifient, et c'est le seul cas où il en soit
(1) Je n'ai touché nulle part au côté physiologique des études de M. de Biran ; avant tout parce que je ne possède sur ces matières que ce demi-savoir qui n'autorise pas à parler ; puis, parce que nul ne songera à chercher dans un livre qui a plus de quarante ans de date, des renseignements sur l'état actuel de la science de l'organisation physique de l'homme.
^.X5EVIII €EUVRES DE M. DE BIRAN
ainsi. L'étude de l'homme étant dans une condition exceptionnelle, doit avoir une méthode exceptionnelle aussi. Elle s'égare dès les premiers pas, si elle adopte les procédés de l'observation de la nature, comme le demande Bacon, et comme le pratique son école. Elle s'égare pareillement si, recourant a des procédés empruntés aux mathématiques, comme le font Descartes et Leibnitz, elle substitue au sujet moi, pour lequel l'être et le connaître sont indivisibles, le concept abstrait d'une substance ou d'une force, concept dont on étudie logiquement le contenu et les conséquences. La voie unique d'une étude réelle de l'homme, c'est l'étude du fait même de la conscience, dans lequel l'homme manifeste sa nature propre, en dehors de toute analogie avec des connaissances d'un autre ordre.
Si cette vue n'appartient pas en propre à 31. de Biran, tout au moins en a-t-il tiré, je le pense, un parti plus grand qu'aucun autre philosophe, et peutil être considéré, ajuste titre, comme le fondateur de la méthode psychologique. On admettra facilement que rien n'est plus éloigné de cette méthode que le système de Gondillac qui, supposant le moi présent dans la première sensation, fermait toute voie à la recherche de la nature propre du sujet ; mais le lecteur, au courant des publications contemporaines, demandera peut-être si le vrai fondateur de la méthode psychologique n'est pas Descartes , et pourra suspecter d'ignorance ou d'injustice une assertion contraire à cette donnée historique. Descartes, sans doute, a posé à la base de tout son édi-
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. lxxit
fïce métaphysique, lejestiù, expression immédiate du fait de conscience. Mais qu'on étudie avec une attention sévère les pages immortelles du Discours de la Méthode ou des Méditations, on reconnaîtra que l'existence personnelle n'est pour l'auteur que le point de départ de la pure spéculation métaphysique. A peine a-t-il fait un pas, qu'il abandonne le terrain des faits pour s'élancer dans le monde des idées; le je disparaît pour ne laisser que la seule pensée^ base de tout l'édifice cartésien. Dans la pensée, Descartes trouve l'infini; dans l'infini, Dieu; en Dieu, l'explication a priori de l'univers et de l'homme. Tout ce qu'il demande à l'expérience, dont il s'empresse de méconnaître les droits, c'est un point d'appui pour s'élancer. Quant à rechercher les conditions de la conscience, la manière dont le sujet se manifeste à lui-même, sa part de fait dans les opérations intellectuelles, l'auteur du Discours de la Méthode est loin d'y songer. C'est donc bien vainement, ce me semble, et en s'emparant assez à la légère d'un mot dont on n'examine pas la portée réelle, qu'on a voulu nous montrer le fondateur de la méthode psychologique et le promoteur de l'observation interne, dans un génie purement spéculatif, dans un philosophe qui ne connut d'autre science que la science a priori, et qui a soin de nous prévenir que, à ses yeux, la méthode géométrique doit être la méthode universelle.
Le point de départ dont Descartes s'éloigne tout de suite, le^^ suis, M. de Biran s'y arrête. Déterminer le fait de conscience, en reconnaître la condition, en assigner la part dans toute la vie humaine : tel est à
LXXX OEUVRES DE M. DE BIRAN
ses yeux, le but premier de la science, et il montre que cette étude est le point de départ de toute la métaphysique, que la manière dont le inoi se conçoit lui-même, détermine nécessairement la manière dont il conçoit le système général des existences. On ne saurait méconnaître à ces traits, les bases de la vraie méthode psychologique.
La voie où il s'engage lui fait rencontrer tout d'abord l'explication de Y unité de conscience. Notre psychologie ordinaire, après avoir scindé les facultés humaines, et les avoir classées d'après leurs produits, consacre bien un article à l'unité de l'àme. Mais cette unité, simplement constatée sans qu'on en détermine la condition, ne remédie pas aux inconvénients de ce brisement de l'être humain, résultat d'une étude des facultés qui les isole trop les unes des autres. De là, le caractère souvent artificiel et abstrait de notre science anthropologique. M. de Biran ne se borne pas à simplement indiquer l'unité de conscience, il la montre incessamment et en fait, dans toutes ses analyses. Le un dans l'homme, le principe qui demeure identique au sein de la mobilité perpétuelle de nos impressions, des modes si variables de notre vie, c'est la force qui se connaît. L'activité est plus visible, sans doute, se montre plus à nu dans les faits de la volonté proprement dite; mais dans la sensation, dans la pensée, partout où est le moi, il y a de l'activité à quelque degré , et c'est dans cette activité que réside l'unité du sujet. Cette force une qui nous constitue, entre en combinaison avec des éléments qui sont en nous, sans
INTRODUCTION DE rÉDITEUR.
être nous. L'étude de ces combinaisons appelle à passer en revue les états divers de notre existence, et donne lieu à une reproduction vivante, à une synthèse réelle, qui est à l'étude artificielle et abstraite des facultés, ce que la physiologie qui décrit les fonctions des organes vivants, est à la dissection qui les mutile.
Si l'homme est un, en tant que sujet permanent de tous ses actes, il se sent profondément double à un autre point de vue, et la doctrine de M. de Biran n'est pas moins heureuse dans l'explication de la dualité humaine, que dans celle de l'unité de conscience.
Les phénomènes de la pensée, du sentiment, de la volonté, sont d'un autre ordre que les phénomènes de la forme, de la couleur, de la pesanteur, que présente la matière des organes ; l'homme est composé d'une âme et d'un corps, et ce corps et cette âme agissent et réagissent continuellement l'un sur l'autre : telle est la donnée du sens commun, le résultat général de l'expérience universelle. Il faut reconnaître toutefois que cette donnée du sens commun, malgré son caractère apparent d'évidence, se trouve singulièrement compromise dans les systèmes des philosophes. L'école matérialiste nie la différence de l'esprit et de la matière, Malebranche et LeibnitK contestent l'action efficace de l'âme sur le corps; toute l'histoire de la métaphysique nous montre eette science, obéissant à un besoin intérieur d'unité, tendre sans cesse à effacer la ligne de démarcation qui sépare les deux termes de la dualité humaine, i f
ŒUVRES i)E M. DE BIRAN.
Le caractère propre de la théorie de M. dé Biratl e^t de saisir cette dualité à la source même de la pensée et de l'établir sur une base telle que la science marche désormais d'accord avec le vrai bon sens, qui n'est que le sentiment immédiat de la réalité. Pour ce philosophe, en efFet, la question de la dualité primitive et de l'action efficace dans laquelle elle se manifeste, est toute différente de la question de l'existence du corps et de l'âme, prise à un point de vue objectif et absolu. Avant que l'homme, par le progrès successif de sa pensée, se soit élevé à l'idée d'une substance spirituelle, avant qu'il ait réuni ses observations extérieures pour concevoir l'idée générale du corps solide, étendu, coloré, il se sait force active unie à un terme résistant. Ce fait primitif est au début de toute pensée, puisqu'il est la condition de tout acte intellectuel. Le contester, c'est mettre la pensée en révolte contre son origine même, c'est ruiner le fondement de toute certitude. Ce qui est certain pour l'homme, avant tout et plus que tout, c'est qu'il est double, et que celui des éléments de sa nature avec lequel il s'identifie, agit sur l'autre élément qui cède à l'effort en lùi résistant.
La nature matérielle, sous sa forme interne et subjective, se trouve donc engagée dans le fait même de conscience. Dans le même acte, l'acte primitif de l'existence personnelle, l'homme se dislingue de la nature par le sentiment de sa libre activité, et se sait intimement uni à la nature par le sentiment de la résistance inséparable de cette activité. Dès lors, la dualité se trouvant renfermée dans le fait qui est
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la condition de toute pensée, on ne saurait la nier, au nom de la logique , et toute conception unitaire, matérialiste ou idéaliste, est coupée par sa racine. Le matérialisme est vaincu d'autant plus sûrement que l'élément de vérité qu'il renferme a été loyalement et largement reconnu. La coexistence de l'élément matériel est admise explicitement dans tous les modes de la vie humaine; le matérialisme qui, observant du dehors l'influence des fonctions des organes sur l'âme, en conclut que la matière est la condition de la pensée, est même dépassé en un sens par une doctrine qui reconnaît que, dans la sphère de l'observation purement intérieure , la matière se révèle comme inséparable des actes de l'esprit. Mais conclure de là que l'esprit est de la matière, serait raisonner comme le physicien qui, sachant que les forces qu'il étudie ne se manifestent que dans les corps, en conclurait que ces forces sont des corps. Pour qui réfléchit sérieusement, les assertions du tnatérialisme sont proprement absurdes , et reconnaître l'élément de vérité dont elles abusent, est le moyen le plus efficace d'en dissiper le prestige.
L'idéalisme succombe également dès que son point de départ est détruit. Si Descartes est convaincu de s'être trompé lorsqu'il affirme que l'esprit peut avoir conscience de lui-même à l'état pur, s'il est reconnu par l'observation que l'homme se sait double de science certaine, dès son entrée dans la carrière de l'intelligence, il n'est plus à craindre que la philosophie vienne heurter le sens commun, en élevant des doutes sur la réalité des corps. Descartes et Ma-
CF,UVRES DE M. DE BTRAN
lebranche se préoccupent bien vainement de chercher les preuves d'un fait évident. Le corps n'est pas à prouver plus que l'esprit; l'un et l'autre sont simultanément afïirmés dans le fait même de la première connaissance que l'homme acquiert de son être propre.
Telles sont les vues profondes qui résultent de la manière dont M. de Biran a déterminé le fait primitif. Mais ces vues ne sont pas exemptes de difficultés. Il reste des objections à faire, ou, pour le moins, des questions à poser.
En faisant de l'activité le caractère essentiel de l'esprit humain et la condition de la conscience, l'auteur n'a-t-il pas méconnu la différence qui existe entre l'activité volontaire qui préside à nos actes réfléchis, et une activité spontanée, sans conscience, qui se rencontre soit dans les fonctions des sens, soit dans les opérations intellectuelles? L'activité du regard que provoque l'étonnement, bien que ce soit une activité réelle , ne diflère-t-elle pas du regard proprement volontaire? Le mouvement de l'esprit qui va d'une pensée à l'autre dans l'étude, est tout autre chose que la succession passive des images ; n'est-elle pas autre chose aussi que l'acte de la volonté qui a primitivement dirigé la pensée sur tel objet déterminé? Je sais bien qu'on peut déduire de quelques passages de M. de Biran, que, à ses yeux, toute activité est volontaire dans l'origine, et descend ensuite dans la spontanéité par un effet de l'habitude. L'habitude ramène à la nature ce qui a primitivement appartenu à l'esprit. Cette vue est féconde, sans doute, je suis loin d'en
IN'I'KODLG'J fON DE L'ÉDITEUR. LXXXr
contester la valeur; mais suiïit-elle à justifier la réunion sous un même titre de tous les éléments actifs de la nature humaine? N'y aurait-il point ici une de ces généralisations précipitées et arbitraires, dont M. de Biran a si bien signalé l'abus, dont nuj mieux que lui n'a reconnu les inconvénients? Lci question subsiste malgré toutes les lumières que l'on peut recueillir à cet égard dans ses écrits, et je ne suis pas le premier à la poser.
Un doute grave aussi s'attache à la manière dont M. de Biran détermine cet efïbrt qui est la pierre angulaire de son système. L'expression iYeffort musculaire qui reparaît souvent dans l'exposition de sa doctrine, semble limiter à un ordre de faits secondaires et inférieurs l'activité constitutive du sujet; et l'on se demande comment tous les phénomènes de l'esprit humain peuvent s'expliquer avec un élément de cette nature? Pour bien saisir la portée de cette difficulté, il faut ne pas perdre de vue le point de départ de M. de Biran. 11 débute en attaquant Condillac, et toutes ses armes sont forgées dans ce premier combat. Condillac réduisait toute la science à l'analyse des sensations. Son adversaire se place sur le même terrain, et c'est dans les fonctions des sens que le principe actif se révèle à lui. Or, dans les fonctions des sens, l'activité de l'âme se résout bien toujours en un effort musculaire. Ce point de départ agit visiblement sur les idées de M. de Biran, et malgré le chemin que l'auteur avait parcouru, il est certain qu'à l'époque de VEssai sa conception de l'activité est trop matérielle encore pour qu'il puisse en dé-
ŒUVRES DE M. DE BIRAN
duire légitimement tout ce qu'il en déduit en effet.
Cette objection, lui-même se l'est posée plus tard. Il est rare qu'on puisse élever à l'égard de ses doctrines quelque difficulté sérieuse que cette intelligence si ouverte et si dégagée de toute préoccupation systématique, n'ait rencontrée sur son chemin, et franchement abordée. ïl s'aperçoit donc en avançant que si l'effort est le caractère constant de la vie de l'âme, cet effort n'est pas musculaire ou cérébral dans tous les cas. Il s'élève à la conception d'un organe intime de l'âme , distinct des organes locomobiles, et seul en jeu dans la pensée abstraite. Il va même plus loin lorsque , près de la fin de sa vie vraisemblablement, il trace les lignes suivantes : « L'effort peut n'avoir rien d'organique quant à « son terme. La résistance n'est que dans l'oppo- « sition qui existe entre les idées , les images , les « habitudes , les goûts , et la force de l'âme qui « tend à écarter tous les nuages, pour recevoir une « lumière plus pure. » Les traces du point de départ, la détermination trop matérielle de l'activité ont ici entièrement disparu pour faire place à la conception de l'âme comme force relative, en conflit avec une résistance qui peut n'avoir rien d'organique dans son objet immédiat. La mort qui surprit M. de Biran , peu après l'époque où il avait envisagé son sujet sous cette face particulière, ne lui a pas permis de développer ces vues nouvelles autant qu'il serait à désirer, et de les concilier avec sa thèse fondamentale du sentiment immédiat et continu du corps propre.
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXXxyii
Pour en revenir à la période qui fait l'objet actuel de notre étude, on peut conclure en disant que si la détermination du fait de conscience, dans la théorie de XEssai, est riche en vues neuves et fécondes, elle n'offre pas de tous points une précision complète, et laisse subsister quelques nuages dans l'esprit du lecteur. Il en est de même pour cet élément affectif qui se combine avec l'activité dans la vie totale de l'homme.
L'élément affectif se révèle à l'observation intérieure par une série de phénomènes ayant leurs lois propres, et tout à fait indépendantes de la volonté, phénomènes obscurs par eux-mêmes, mais venant s'éclairer de la lumière de la conscience. L'homme proprement dit, Têtre qui se sait et se possède se développe au sein d'une vie préexistante. C'est dans cette vie qu'ont leurs fondements les penchants , les désirs, les images qui se produisent spontanément, sans que l'être actif y reconnaisse les résultats de l'exercice de son activité. Il y a donc dans la sphère de l'expérience purement interne une dualité autre que la dualité primitive de l'effort et de la résistance, savoir celle de la vie active et de la vie passive. L'observation extérieure, se combinant avec les données du sens intime, apprend à l'homme que cette vie qui est en lui sans être iui-même, est sous la dépendance des fonctions de ses organes corporels. Dès lors l'idée du corps se complète; il n'est plus seulement la résistance, îe terme immédiat de l'effort; il est de plus le siège de tous ces modes confus d'une vie primitive à laquelle la conscience