CHAPITRE PREMIER
DE L'ATTENTION, DE SES CARACTÈRES GÉNÉRAUX ET DES CONDITIONS PREMIÈRES DE SON EXERCICE.
La même puissance d'effort dans laquelle réside notre existence individuelle, constitue aussi toutes nos facultés actives. Ces facultés, quels que soient les divers titres sous lesquels on les distingue, ne sont qu'autant de modes d'exercice de la même puissance, dont les produits, les résultats ou les objets d'application sont seuls susceptibles de varier.
C'est ainsi que la faculté particulière distinguée par les psychologistes sous le titre propre $ attention n'est que la volonté même en exercice, dans certains modes particuliers qui prennent par son influence un caractère d'activité et de perceptibilité qu'ils n'ont point par leur nature, tant qu'ils sont sous les lois exclusives de la sensibilité physique ou animale.
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L'attention, telle que nous la considérons ici, est la base du nouveau système de faits psychologiques dont nous entreprenons l'analyse, et c'est par elle seule que ces phénomènes se distinguent de ceux qui appartiennent au système précédent. Ces deux systèmes, pris chacun dans leur origine, se rapprochent et ne diffèrent que par des nuances assez délicates sur lesquelles il importe de nous arrêter. Nous parviendrons ainsi à faire mieux ressortir les caractères de la faculté fondamentale qui nous occupe.
Il y a, comme nous l'avons vu, un effort commun qui s'exerce simultanément dans l'état de veille, sur tous les organes qui rentrent dans la sphère d'activité de la force motrice. C'est cette force qui, comme le dit si énergiquement Stahl, veille comme une sentinelle vraiment active sur les organes de la sensibilité : Organis sensoriis vere active excubias agit. Cet exercice général et continu de l'effort, qui fait la conscience ou le durable de notre existence personnelle, est le lien premier et nécessaire de l'union du moi avec les modes variables, soit affectifs, soit intuitifs, qui coïncident avec l'effort et se coordonnent par lui dans un temps ou un espace. Telles sont les premières formes de toutes nos sensations composées, formes si profondément habituelles, et devenues si nécessaires par l'impossibilité où nous sommes actuellement de concevoir sans elles une modification quelconque, qu'on est porté, d'une part, à les considérer comme innées ou inhérentes à l'âme dans l'absolu , et d'autre part (ou plutôt par suite de la même hypothèse), à regarder toute sensation comme
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passive, alors même qu'elle est composée déjà avec divers rapports d'attribution aux organes ou à l'espace, ou à quelque cause non moi.
Mais d'abord, si le moi n'est pas inné à lui-même, qu'est-ce qui pourra l'être? En second lieu, nous savons maintenant que ces premiers modes de coordination des impressions sensibles dans un temps et un espace organique ou extérieur, ne pouvant être antérieurs au moi, dépendent de la même loi, de la même condition première d'activité sur laquelle se fonde son existence. Il n'y a donc point de perception, ou comme dit Locke, d'idée simple de sensation qui soit passive dans son principe; car la passivité n'appartient qu'aux éléments pour ainsi dire, matériels de nos sensations composées (aux affections ou intuitions simples sans moi) : et il y a toujours un véritable principe d'activité dans les éléments formels qui ont tout leur fondement dans ce qui fait la personne individuelle.
Il est vrai que cette activité est enveloppée dans les sensations affectives en particulier, où elle est sujette à s'absorber et à s'évanouir complètement par la vivacité même de l'impression. Il est vrai encore que 1'babitude contribue à affaiblir singulièrement la conscience de notre action propre, dans les sensations représentatives auxquelles le moi a participé dès le principe, non-seulement comme témoin, mais de plus comme agent. Enfin, l'effet le plus infaillible de cette babitude de mouvoir et d'agir, est d'obscurcir le sentiment comme le résultat des actes de la volonté. Mais, tout faible et obscur que puisse être
ce sentiment d'activité, fût-il même nul dans le premier effet d'une impression sensible, ou, comme disait l'école, dans la première appréhension actuelle d'un objet externe, il peut se développer, dans un second temps, lorsque la force agissante prend d'ellemême ou par sa propre détermination ce degré supérieur d'énergie qui la fait prévaloir sur toutes les habitudes et les affections passives. La conscience devient alors plus distincte, la perception plus claire, parce que la force agissante y rattache le caractère d'activité qui s'en trouvait effacé.
J'appelle attention ce degré de l'effort supérieur à celui qui constitue l'état de veille des divers sens externes, et les rend simplement aptes à percevoir ou à représenter confusément les objets qui viennent les frapper. Le degré supérieur dont il s'agit est déterminé par une volonté positive et expresse (1) qui s'applique à rendre plus distincte une perception d'abord confuse, en l'isolant, pour ainsi dire, de toutes les impressions collatérales qui tendent à l'obscurcir.
De cette définition, ou de ce commencement d'analyse de la faculté d'attention, découlent les conséquences suivantes :
1° Cette faculté active est tout à fait en dehors du
(1) Je dois avertir ici d'une ressemblance d'idées et d'expressions qu'on trouvera dans l'ouvrage intitulé : De la division la plus naturelle des phénomènes physiologiques considérés chez l'homme. Pour éviter tout soupçon d'emprunt de ma part, je prie que l'on compare cet ouvrage avec mon Traité de C habitude. Tous les deux ont été écrits en l'an X, et je n'ai eu de ma vie aucune relation avec l'auteur, M. Buisson,
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système sensitif, et n'a aucun rapport avec la sensation, en tant qu'elle est simplement affective. En effet, toute impression affective, agréable ou douloureuse, portée au point d'occuper presque toute la sensibilité, ou de devenir, comme dit Condillac, exclusive de toute autre, obscurcit ou absorbe même toute conscience de cet effort général qui fait le durable de la personne ou du moi ; elle s'oppose donc au déploiement d'une activité supérieure, et annule toute attention, bien loin de la constituer ou de la produire en se transformant en elle.
Les mouvements sympathiques qui se trouvent liés dès l'origine aux simples affections de la sensibilité, tendent naturellement à retenir, à aviver les impressions agréables, comme à repousser ou affaiblir les impressions douloureuses ; ils sont purement instinctifs, aveugles, dénués de toute conscience et absolument étrangers à la volonté ; ils n'ont point de rapport, du moins dans leur principe, avec ces actes ou mouvements libres et intentionnés qui accompagnent toujours l'exercice de l'attention et ont pour but exprès d'éclaircir, de distinguer une impression, de la faire ressortir d'un groupe où elle se trouvait confondue, et de la retenir ainsi dans cet état d'isolation, présente au sens ou à la pensée. Tous ces résultats si remarquables de la faculté d'attention ne consistent en effet que dans autant de mouvements volontaires, associés par simultanéité et dans les mêmes organes, avec les intuitions dont ils deviennent ainsi comme les signes naturels disponibles, très-propres à distinguer ces impressions les
unes des autres, à leur donner un ordre successif, et à les soumettre ainsi ultérieurement aux facultés actives de comparaison et de rappel.
L'attention ne s'applique donc spécialement qu'aux sensations représentatives déjà coordonnées dans l'espace et le temps, et ayant pour siège des organes qui rentrent dans le sens de l'effort, tandis qu'elle n'exerce aucune influence directe sur des impres" sions affectives, qui s'exaltent ou s'obscurcissent d'elles-mêmes suivant les lois d'une sensibilité spontanée.
%° Observons bien ici que l'influence de l'attention ne consiste point, comme on l'a dit souvent, à rendre l'impression plus vive. On peut s'assurer dans tous les cas, qu'il n'y a point d'action directe de la volonté sur les organes sensitifs, dont les dispositions propres et bien indépendantes de tout exercice de la volonté, donnent à toutes les impressions reçues ces caractères si variables de vivacité ou de langueur, d'énergie ou de faiblesse. Tout le pouvoir de l'attention consiste donc à fixer les organes mobiles à volonté, comme l'ouïe, le toucher, sur l'objet présent, à les détourner de toutes les autres causes d'impressions, et à rendre ainsi l'intuition non pas plus vive que ne le comporte l'état naturel de la sensibilité de l'organe combiné avec la manière d'agir de l'objet, mais relativement plus claire, plus nette, par une véritable concentration de la faculté représentative.
3° Nous venons de parler de la manière d'agir de l'objet, et en ayant égard maintenant aux conditions
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qui dépendent de ce mode d'action étrangère, il importe d'observer que tout objet qui agit sur un organe en excitant sa sensibilité propre, empêche l'exercice de l'attention, bien loin de favoriser le déploiement de cette faculté, comme on a pu le croire d'après une fausse théorie des facultés humaines (1) : les causes externes d'intuition, la lumière, la matière du son, l'objet proprement tangible , n'ont rien d'excitatif dans la manière d'agir sur leurs sens propres. Au contraire, les molécules odorantes, savoureuses, et toutes les causes d'impressions internes, n'agissent qu'en excitant, en irritant les organes.
Cette remarque sert encore à justifier ce que nous avons dit de l'appropriation spéciale aux intuitions, de la faculté active dont nous parlons, et de sa disconvenance naturelle avec les affections, auxquelles on a prétendu la subordonner, sans songer qu'une attention commandée par la seule vivacité des impressions, n'est pas plus la véritable attention active, que l'impulsion aveugle d'une passion entraînante n'est la volonté libre et se commandant elle-même.
4° Enfin, il suit de tout ce qui précède qu'il n'y a point une faculté générale d'attention qui s'applique également à toutes les espèces de modes vaguement compris dans le genre sensation, mais que l'attention est une faculté spéciale, qui s'exerce par un sens
(1) Cette erreur a une influence bien funeste sur la première éducation, lorsqu'on se persuade qu'il faut mener les enfants par l'attrait du plaisir et faire toujours marcher en avant les sensations et les images. (Voir le dernier article de Y Introduction générale.)
propre qui est celui de l'effort même, qui se circonscrit avec lui dans certaines limites, et a ses termes d'application appropriés, dans certains modes spécifiques, que nous allons successivement analyser, en les considérant dans leur rapport avec la faculté qui leur imprime son caractère d'activité.