RAPPORT DES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE PERCEPTIONS AVEC L'ATTENTION
Comment l'attention s'applique aux odeurs et aux saveurs.
Si on considère, ainsi que nous l'avons fait d'abord, les premières sensations d'odeurs et de saveurs comme purement affectives et liées immédiatement à la vie animale, à l'instinct nutritif et conservateur, elles ne donnent lieu à aucun exercice de l'attention et sont plus propres à empêcher qu'à favoriser le déploiement de cette faculté active. Mais, hors des limites de l'instinct, lorsque la première susceptibilité des organes de la sensation est émoussée par l'habitude, ces impressions se trouvant plus ou moins dénuées du caractère excitatif, s'approprient jusqu'à un certain point à la perceptibilité, et rentrent indirectement dans le système de la connaissance, qui pourrait néanmoins être complet sans les admettre. On pourrait supposer par exemple une manière d'odorer tout à fait active, ou telle qu'aucune sensation de cette espèce ne pût commencer sans un effort d'inspiration volontaire, élevé au-dessus du ton na-
turel de la respiration ordinaire, qui est instinctive et continue, depuis l'origine jusqu'à la fin de la vie, mais qu'il dépend de la volonté de modifier de plusieurs manières. Dans cet état, l'individu pourrait donner une attention bien particulière aux odeurs comme résultats d'actions ou de mouvements disponibles. Il pourrait distinguer ces mouvements des impressions qui les accompagneraient ou les suivraient, les instituer signes volontaires et s'en faire une sorte de langage, comme avec les signes oraux dont nous parlerons bientôt, s'en servir comme de moyens pour communiquer avec lui-même, comparer, rappeler, réfléchir, exercer enfin ses facultés actives.
Mais, sans nous arrêter à une hypothèse qui nous fournirait, pour assigner l'origine et la génération des facultés actives, une base aussi solide que l'hypothèse de la statue odorante d'où Condillac a pu déduire toutes les facultés passives, nous nous bornerons à faire remarquer qu'il y a des impressions d'odeurs très-peu affectives, qui ne font presque aucune impression sensible sur l'organe, et ne sont perçues que de la manière la plus obscure, tant qu'elles se lient au ton naturel de la respiration. Si ce ton s'élève par une action directe et expresse de la volonté, la sensation sort de son obscurité, et l'individu concourt ainsi à se modifier lui-même par une action dont il dispose. Cette participation active et volontaire est expressément distinguée dans le langage ordinaire, par le verbe flairer qui dit plus que sentir, et auquel tout le monde attache aussi une signification vraiment active.
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L'action de flairer est l'attention môme donnée aux odeurs ; cette attention n'est pas subordonnée à la vivacité de l'impression sensible. Au contraire, l'impression sinon plus vive, du moins plus distincte, dépend de l'exercice de l'attention qui s'applique ici à accroître et à soutenir le mouvement d'inspiration par lequel on attire en plus grand volume l'air chargé de molécules odorantes ; à appliquer d'une manière plus intime ces molécules sur les fibres de l'organe; à distinguer autant que possible leurs impressions confondues, en faisant ressortir la partie perceptive qui, s'associant à la conscience du moi ou de l'effort actuel, pourra devenir par suite objet de réminiscence, de souvenir.
Telle est l'influence première de l'attention sur les odeurs. Elle est absolument la même aussi sur les saveurs qui, étant uniquement affectives en tant qu'elles se lient à l'appétit, au besoin ou à l'instinct de nutrition, se rapprochent du caractère de perception à mesure qu'elles s'éloignent de ce caractère purement animal, et se subordonnent jusqu'à un certain point à cet effort de gustation volontaire qu'exprime, quoique d'une manière moins déterminée, le verbe savourer, indicateur de la part active que l'attention prend aux sensations du goût.
Des caractères de l'attention dans les simples perceptions auditives. Les premières impressions que fait sur l'organe
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extérieur de l'ouïe le fluide qui constitue le matériel même du son, ne sont d'abord qu'excitatives de la sensibilité, et ce premier ordre de phénomènes affectifs que nous avons déjà considéré, exclut toute perceptibilité distincte, tout exercice de l'attention, toute participation du moi. Des impressions auditives, dépouillées de cette première propriété excitative, s'approprient bientôt au mode de coordination dans un temps, et c'est sous cette forme intuitive que l'attention s'y applique en leur donnant un premier caractère d'activité. Mais ce n'est point en agissant directement sur les fibres nerveuses de la lame spirale, que la volonté peut influer sur les perceptions de l'ouïe et contribuer à leur distinction plus parfaite ; son action se porte tout entière sur l'appareil musculaire qui fait une partie si remarquable de cet organe, et sans lequel l'audition serait toujours confuse et très-incomplète.
Le jeu des muscles de l'oreille n'est pas entièrement volontaire sans doute, mais il n'est pas non plus absolument involontaire. Il ne dépend point de nous d'entendre les sons qui viennent subitement frapper notre ouïe, mais il est en notre pouvoir de les écouter, c'est-à-dire de donner à ces sons une attention plus ou moins active et soutenue, dont l'effet est de rendre ces impressions distinctes, d'empêcher qu'elles ne rentrent les unes dans les autres, enfin de les coordonner régulièrement dans une suite mélodieuse ou dans un seul ensemble harmonique. L'attention-volontaire consiste ici , en effet, à tendre ou à relâcher alternativement l'oreille pour prolonger
telles vibrations et absorber ou étouffer telles autres.
On peut observer que le degré d'effort qui constitue l'exercice de l'attention est plus obscur ou plus enveloppé encore dans la perception auditive qu'il ne l'est dans d'autres espèces de perceptions. Ce n'est pas, comme on l'a dit, parce que le jeu des muscles de l'ouïe, étant tout intérieur, ne peut se représenter au dehors, s'objectiver à la vue ou au toucher; car ainsi, aucun phénomène du sens intime, aucun mode d'exercice de l'effort ne pourrait être immédiatement aperçu, puisqu'il est de l'essence des faits de cet ordre de ne se représenter et de ne se traduire en aucune sorte d'images. Mais c'est que dans la fonction auditive, telle que nous la considérons ici, le passif domine toujours l'actif ; l'impression sensible, le mouvement qui se confond avec elle ; enfin la part de la cause étrangère, celle de la volonté. Nous verrons par la suite tout ce que l'influence d'un organe répétiteur, exclusivement soumis à cette puissance, ajoute à ce premier degré d'activité des perceptions auditives. Celui que nous venons de signaler suffit pour faire reconnaître le caractère de la faculté qui s'attache à cette espèce de perceptions et celui des phénomènes ultérieurs que nous devons y rapporter.
De la vision relevée par l'attention.
Le sens de la vue comprend un appareil de mus-
cl es locomobiles qui servent à ouvrir ou fermer, élever ou abaisser, dilater ou rétrécir l'organe, le diriger vers différents points, l'en détourner, etc. Tous ces mouvements , volontaires en principe , concourent essentiellement à la vision distincte , qui nécessite toujours un degré quelconque d'attention. Cette attention est ici, comme dans les cas précédents, un effort voulu, exercé sur l'œil pour le retenir fixé sur le même point d'un objet ou d'un tableau composé, ou pour le promener successivement sur ses différentes parties , et pour allonger ou rétrécir tour à tour son diamètre, afin d'opérer l'exacte convergence des rayons sur la rétine, et de percevoir clairement le même objet à différentes distances.
C'est Y attention, ou, comme le dit Stahl , une intention vivante [vivida intentio) qui anime l'œil lorsque, s'élançant au-devant des objets, au lieu d'attendre leur impression, il va les pointer, les chercher au loin, et les éclairer, pour ainsi dire, d'une lumière propre qu'il semble communiquer plutôt que recevoir. Telle est cette fonction active du regarder , si bien distinguée, dans le langage ordinaire, du simple voir. C'est ce regard actif qui est le véritable miroir de l'âme; c'est par lui surtout que l'intelligence et la volonté se manifestent au dehors par des caractères sensibles. Supposez un œil immobile : il recevra et réfléchira comme une glace les intuitions et les images ; celles-ci s'associeront dans l'organe même ou s'agrégeront fortuitement dans leur centre commun, suivant le degré d'éclat ou de vivacité que donnent à certaines couleurs particulières les dispositions ac-
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tuelies et spontanées de la sensibilité combinées avee la manière d'agir des objets. Leur persistance se proportionnera toujours à la vibratilité de l'organe, susceptible de s'accroître singulièrement par toutes les causes propres à exalter la sensibilité organique ; mais, ces causes cessant, tous les fantômes qui en sont les produits s'évanouissent sans retour, et il y a souvent impossibilité de les reconnaître, alors même qu'ils renaîtraient les mêmes, le moi n'y ayant pas imprimé le sceau de son action et, par suite, de sa réminiscence. Lorsque l'attention ou la volonté se rend présente au phénomène de la vision, l'intuition et l'image qui en est la trace prennent de tout autres caractères.
Il est remarquable d'abord, que le regard actif a pour premier effet de changer ou de modifier singulièrement la vibratilité propre de l'organe visuel. On peut se convaincre de cet effet par une expérience aisée à faire : si on laisse tomber sa vue sur un objet assez fortement éclairé, ou dont les couleurs sont vives, l'image reste, après qu'on a détourné les yeux, et en les fermant , on voit souvent des couleurs accidentelles ; ce phénomène n'a pas lieu lorsqu'on peut regarder fixement l'objet (1). L'effet de
(1) J'ai fait plusieurs fois cette expérience en regardant les carreaux de vitre d'une fenêtre bien éclairée. Si ma vue demeure attachée quelque temps sur ces carreaux pendant que je rêve à autre chose, l'image de la fenêtre reste dans mes yeux et je la vois peinte partout. Kien de pareil n'arrive quand je regarde la fenêtre fixement et avec l'intention d'en conserver l'image. Ce n'est plus alors cette image que je vois, mais un souvenir très-distinct que je conserve de l'objet. Je laisse au lecteur le soin de tirer les conséquences naturelles de cette simple expérience et de voir comment elle confirme la théorie que je propose.
l'attention paraît donc produire ici sur les couleurs un effet pareil à celui que nous avons remarqué au sujet des sons. En se déployant sur l'organe par un effort exprès, cette faculté motrice peut arrêter ou étouffer certaines vibrations spontanées de l'organe, et en imprimer de nouvelles qui laisseront des traces moins vives, mais aussi plus fixes, plus persistantes, plus dociles à se réveiller par l'exercice du même effort qui a les déterminées en premier lieu. Cette sorte d'ébranlement ou de vibration prolongée, qui, dans le point de vue de l'auteur du Traité des Sensations, constitue l'attention et la mémoire, est précisément ce qu'il y a de plus contraire à l'exercice de ces deux facultés.
Les rayons lumineux arrivant pressés sur la rétine, et frappant toujours plusieurs points à la fois, leur impriment ces sortes de vibrations qui s'y conservent ou s'y reproduisent spontanément. Il n'y a donc pas d'intuition ou d'image primitivement simple, et l'instinct de la vue est de tout composer. L'attention seule peut lutter contre cet instinct ; c'est par elle qu'il y a non pas encore des images simples, de véritables éléments intuitifs distincts des agrégats , mais des images distinctes les unes des autres , et nettement circonscrites et limitées , dans le tableau ou la perspective imaginaire qu'elles concourent à former.
Un philosophe très judicieux a observé que, dans l'acte de la sensation visuelle, notre attention ne peut se fixer à la fois sur tous les points de la rétine qu'affecte un même objet, quoiqu'il y ait au même
instant la perception involontaire (je dirais l'intuition) de tous les points qui composent le contour de la figure (1). Il suit de là qu'il y a dans ce cas une perception mixte ou un mélange de phénomènes de vision active et passive.
Assurément il n'y a qu'un seul acte d'attention exercé à la fois, et le rayon visuel ne peut être que dirigé successivement sur chacune des parties de l'objet dont l'individu veut se faire une idée distincte. C'est ainsi que l'attention fait, par la vue même, une sorte d'analyse physique de l'objet représenté, et motive autant de jugements simples d'observation qu'il y a de qualités ou de points qu'elle sépare du groupe total. Ce sont ces actes répétés qui assurent ensuite la réminiscence,, et donnent lieu aux différentes comparaisons et aux divers modes de classification dont nous parlerons bientôt.
Lorsque l'attention parcourt ainsi, par une succession de mouvements, qui peut être infiniment rapide, toutes les images groupées dans un même tableau, chaque point de la perspective ressort à son tour, et les autres restent dans l'ombre; mais ces parties ombrées n'en sont pas moins visibles ; ce sont elles qui constituent toujours le fond du tableau, présent au sens passif de l'intuition. C'est ainsi que nous voyons toujours malgré nous plusieurs choses à la fois en n'en regardant volontairement qu'une seule, et par suite, que nous n'avons qu'une seule pensée, un seul souvenir distinct dans un même instant,
(1) Voyez les Éléments de la philosophie de Cesprit humain, par Dugald Stewart. Chapitre m, De la conception.
pendant qu'il y a malgré nous une multitude d'images ou d'impressions eonfuses, simultanées, qui, pour n'être pas aperçues actuellement , n'en influent pas moins sur tout notre état présent, et sur la manière même dont nous pensons (1).
L'exercice de l'attention ne peut faire ressortir les couleurs propres d'une image à qui elle s'applique, et la rendre ainsi plus claire et plus distincte, sans paraître affaiblir relativement toutes les autres parties du tableau, comme objet permanent de la vision passive. Mais cette influence de l'attention est-elle directe ou indirecte? En ''autres termes, la volonté agit-elle immédiatement sur les fibres mêmes de la rétine, pour modérer, ou absorber et étouffer certaines vibrations spontanées de l'organe, renforcer et faire prédominer telles autres ; ou bien son action, bornée aux muscles de l'œil, n'est-elle que médiate sur ces fibres? Dans ce dernier cas, qui me paraît le seul admissible, les nouveaux mouvements que l'attention imprime aux fibres de la rétine, sont d'une tout autre espèce que les simples ébranlements nerveux communiqués du dehors; et c'est ici un cas particulier de cette influence générale de la motilité volontaire sur la sensibilité, influence qui, pouvant être considérée comme un fait de sens intime, n'en est pas moins claire et évidente dans cette source,
(1) Cette observation me paraît répondre assez nettement à la question souvent faite et reproduite par M. Dugald Stewart avec le ton du doute : « Peut-il y avoir plusieurs idées présentes à la «fois?» Je dis oui, très-positivement, si Ton entend par idée une simple image. Je dis non, si Ton appelle idée l'acte intellectuel de l'attention, ou le souvenir distinct que cet acte laisse après lui.
alors même qu'elle échappe à toutes les explications et conceptions du physiologiste. Observons pourtant à l'appui de ce qui précède :
1° Que ce n'est point par lui-même, ou comme organe nerveux , instrument d'une vision passive , que l'œil rentre dans la sphère de la volonté , ou sous le sens propre de l'effort moteur, mais uniquement par l'appareil très-remarquable des muscles environnants, qui servent à ses fonctions proprement actives;
2° Que, dans les phénomènes appelés visions, et toutes les fois que certains fantômes se produisent spontanément dans le sens externe ou interne de l'intuition, la volonté n'agit en aucune manière; et il suffit souvent qu'elle se déploie par un regard actif, fixé sur des objets présents,, pour que les fantômes disparaissent; ce qui prouve, dans le premier cas, la subordination absolue de la vision passive à la sensibilité, et, dans le second cas, l'influence de la volonté sur ces phénomènes par l'entremise des mouvements dont elle dispose.
Au surplus, dans cette succession ou ce mélange de phénomènes alternatifs ou même simultanés de la vision passive et active, il faut reconnaître que les premiers l'emportent toujours de beaucoup sur les seconds.
D'abord, quoique l'attention procède toujours par la succession de ces mouvements dont nous venons de reconnaître l'influence, ceux ci , quoique volontaires en principe, deviennent néanmoins , par un exercice continuel, si prompts, si faciles, si auto-
matiques en apparence, qu'ils sont comme nuls pour la conscience. Le faible degré d'effort qu'ils comportent dans l'état habituel ne suffit plus pour donner un caractère d'activité aux intuitions qui semblent les précéder et en être indépendantes. Toujours prévenue par les sensations, la volonté ne semble plus réagir que d'après elles, et les produits de cette réaction consécutive s'enveloppent de plus en plus, même dans la perception la plus distincte, à laquelle l'être sensible et moteur participe sans le savoir. L'attention, se laissant aller au mouvement de l'imagination, oublie de la régler ; occupée à étendre ou perfectionner ses compositions, elle ne songe plus à analyser ses matériaux.
Le sens de la vue prédomine dans l'organisation humaine ; c'est à lui que nous rapportons tout ; c'est lui qui communique ses formes propres à tout le système de nos signes et de nos idées : et il ne faut pas chercher d'autres causes de la pente qui nous entraîne toujours au dehors, du dégoût général qu'inspire l'observation intérieure , des difficultés propres à cette étude, lorsqu'il s'agit soit de recueillir simplement les phénomènes, soit surtout de les exprimer et de les transmettre par des signes bien appropriés. C'est en ramenant au sens de la vue les principes et la langue de la psychologie qu'on a pu être conduit à en exclure les faits de réflexion ou d'aperception interne, et à mettre ainsi tout le système intellectuel en représentations, toute la pensée en images.
N'est-ce pas ainsi, ou en généralisant les fonctions
particulières d'un sens externe (1), de manière à l'étendre à tout ce qui est hors de sa portée, qu'on peut se trouver conduit en même temps : à une sorte de matérialisme pratique, qui établit la pensée et le m^'identifiésavecla sensation, dans une dépendance nécessaire et absolue de la nature extérieure, et à une sorte d'idéalisme théorique, qui substitue au monde réel un monde imaginaire, peuplé de fantômes sans consistance, créations spontanées de notre fantaisie, qui n'ont pas besoin de support extérieur pour subsister, pour être, en qualité d'images.
On peut voir dans les Dialogues d-Hylas et de Philonoûs comment Berkeley fonde la meilleure partie de ses raisonnements contre l'existence des corps sur des exemples tirés du sens de la vue. On peut voir ensuite dans le Traité de la nature humaine comment le
(1) Maupertuis, dans ses Réflexions philosophiques sur l'origine des langues, observe que « ce que nous appelons nos sciences « dépend si intimement des manières dont on s'est servi pour dé- « signer les perceptions, qu'il semble que les questions et les pro- « positions seraient toutes différentes si l'on avait établi d'autres « expressions des premières perceptions. » (Œuvres de M. Turgot* tome h, page 120.) Sur quoi M. Turgot remarque (idem, page 121) que « si les premières expressions eussent été plus relatives à un « sens qu'à un autre, au goût par exemple, qu'à la vue, et si l'on « avait appliqué au premier sens supposé dominant plusieurs ex- « pressions qui sont maintenant relatives aux autres sens, cela au- « rait introduit une métaphysique différente, et dans le cas supposé « (celui du goût) elle eût été , selon toutes les apparences , plus « obscure et moins détaillée. »
Voilà la grande source des mécomptes et des erreurs de notre métaphysique. On veut tout déduire de la sensation, c'est-à-dire sans doute, de ce qu'il y a de commun à toutes les espèces de sensations ; mais c'est toujours un sens particulier, tel que celui de la vue qui sert de type aux notions et aux signes de la langue psychologique.
sceptique Hume, poussant les conséquences jusqu'au bout , s'est servi des mêmes armes pour détruire toute existence substantielle et réelle, jusqu'à celle du sujet pensant individuel. Ce dernier philosophe a raisonné conséquemment, et comme pourrait le faire un être intelligent réduit au sens de la vue , si tant est qu'un tel être pût penser et raisonner.
L'unité réelle, substantielle ou permanente s'obscurcit en effet , et semble être entièrement effacée dans ce sens de l'intuition externe, ou sens des images composées et mobiles; le rapport constant à cette unité fondamentale, sans laquelle même il n'y a point de pluralité intelligible, semble n'avoir plus de base; tout est mode ou accident, rien n'est substance; tout varie, tout est entraîné comme dans un fleuve rapide et sans fond ; rien ne persiste ou ne garde de forme constante ; enfin, tout est croyance enfantine, sujette aux illusions des sens ou de l'imagination. C'est bien ici que le sceptique triomphe. Nous n'attaquerons pas le scepticisme sur ce terrain propre qu'il s'est choisi comme lui étant le plus favorable; nous ferons en sorte seulement de l'attirer vers un autre champ d'expérience, où sa serpe , instrument de dommage et de ruine universelle, aura peut-être moins de prise.
SYSTÈME PERCEPTIF. — CH. H.
Des perceptions du toucher actif. — Comment l'attention concourt à développer les premiers rapports d'extériorité.
Necesse est
Consimili causa tactum visumquemoveri (1),
a dit un poète philosophe.
Cette assimilation établie par le poëte entre les objets ou les causes motrices des deux sens, formellement niée par l'idéalisme (2) , se trouve rétablie aujourd'hui par une analyse philosophique plus approfondie. Nous disons aussi que les représentations visuelles et tactiles s'opèrent par les mêmes causes externes et internes. C'est bien la même force agissante qui se déploie sur le sens du toucher et sur le sens de la vue, et qui détermine leurs fonctions actives. De plus, il y a analogie, ressemblance (consimili causa), dans la manière dont les deux objets, visible et tangible, viennent chacun s'appliquer à leur organe propre, en écartant des deux côtés tout effet excitatif qui ne fait point partie du phénomène de la représentation. Nous trouvons, en effet, une analogie assez remarquable entre les deux espèces de perceptions, visuelle et tactile. Les parties nerveuses, qui ne diffèrent dans les deux organes que par le degré d'anudation, se trouvent rangées ou coordonnées dans cet ordre distinct de juxtaposition qui repré-
(1) Lucrèce. De natura rerum, lib. iv, vers 233 et 234.
(2) Voyez Berkeley.
sente la forme d'un espace ou d'une étendue. Des deux parts, c'est une pression faite sur des parties nerveuses contiguës et juxtaposées qui sont plus ou moins à nu, et dont le contact, plus ou moins fin et délicat, peut être dénué de tout caractère affectif, et n'en est que plus distinct et plus parfait. Des deux parts aussi, ce sont des intuitions dont le moi doit se distinguer ou se séparer, aussitôt qu'il existe ou qu'il agit dans un temps.
En partant du simple degré d'effort qui fait la veille, nous savons maintenant que ce mode fondamental coïncide toujours avec une pression quelconque faite par des corps environnants contigus au nôtre. Faisons d'abord abstraction de tout ce qu'un caractère d'activité, ou d'attention proprement volontaire, ajoute à cette simple perception de tact non ciffectif. Nous avons vu, dans le système précédent, comment cette sorte d'intuition tactile, localisée dans un espace organique, étant sentie comme indépendante de l'effort actuel, peut se rapporter d'abord et par une induction très-précoce à une cause indéterminée non moi. Il ne paraît ici y avoir aucune différence entre les premières impressions du toucher et celles de tous les autres sens dont nous venons de parler. Mais la force positive absolue, qui se manifeste par une opposition à l'effort exercé par le sens du toucher, n'est-elle pas quelque chose de plus qu'un non moi indéterminé? La perception actuelle que nous avons ou que nous croyons avoir des corps étrangers, comme séparés du nôtre, n'est-elle qu'une idée négative? Est-elle comme une simple
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croyance enfantine qui tire de l'habitude toute sa valeur et sa réalité? En admettant que la connaissance immédiate, ou le sentiment de l'existence de notre corps comme terme de l'effort voulu, soit le seul fait primitif évident par lui-même , et que la connaissance du corps étranger n'en soit qu'une déduction, comment s'opère ici le passage du fait primitif au déduit? Comment, et d'après quelles conditions, une résistance quelconque opposée à notre effort pourrat-elle se manifester comme étrangère, c'est-à-dire différente de l'inertie propre de nos organes , ou se compliquer avec celle-ci, de manière à fonder le premier rapport d'extériorité? Voilà le problème autour duquel la philosophie tourne depuis si longtemps.
Supposons que le toucher soit isolé de tout autre sens, et de la vue en particulier , et que l'individu, réduit à la locomotion volontaire de ses membres , ne puisse pas faire un mouvement sans rencontrer un objet qui lui fasse obstacle et s'oppose à son effort : lorsque le mouvement est ainsi arrêté ou empêché, l'individu sent ou aperçoit bien immédiatement que ce n'est pas sa volonté qui l'arrête ou le suspend, et c'est là ce qui le conduit à attribuer, par une première induction , cet empêchement à une cause non moi opposée à sa volonté. Mais comment saura-t-il que cette cause est étrangère à son corps propre; qu'elle ne tient pas plutôt à une disposition de ses organes, comme serait un défaut d'extensibilité, une paralysie momentanée, une suspension d'exercice du pouvoir soi~mouvanty déterminée par
une cause intérieure quelconque, et qui, pour être organique, n'en serait pas moins non moil
La même difficulté subsiste si nous supposons qu'un corps ayant un certain degré de pesanteur soit appliqué sur la main ou les épaules, et pèse sur elles en les pressant : l'individu sentira d'abord cette pression et ce poids comme un surcroît de l'inertie propre qu'il est accoutumé à attribuer à ses organes mobiles; mais qu'a de commun ce surcroît d'inertie sentie avec la connaissance ou l'idée du corps étranger? Pour être ainsi accrue ou amplifiée, l'inertie en sera-t-elle moins perçue comme organique? N'éprouvons-nous pas un effet pareil dans certains états d'engourdissement de nos membres, où ils nous semblent avoir acquis un volume et un poids extraordinaires? Nous sommes ainsi autorisés à conclure de ces expériences et d'autres semblables que l'aperception interne de l'effort ou du mouvement volontaire, sur laquelle se fonde la connaissance première et immédiate de notre corps propre et de ses différentes parties mobiles, ne suffit pas pour donner une base à la connaissance des corps étrangers. De quelque manière qu'on suppose que le mouvement ou l'effort voulu, soit empêché, contrarié ou arrêté, tant qu'on ne supposera que la sensation du mouvement d'abord libre et puis contraint, on pourra trouver dans le sentiment de ce contraste l'origine de l'idée d'une cause non moi, mais non pas celle de la perception actuelle d'un corps résistant étranger au nôtre.
La sensation du mouvement n'apprendrait donc
rien de plus sous ce rapport que la simple pression de l'objet sur l'organe, et si l'on considère, isolément l'une de l'autre , ces deux sortes de sensations, on ne saurait, je crois, y trouver la solution du problème.
Voyons si la réunion des deux éléments , telle qu'elle a lieu dans la nature, ne satisfera pas mieux à la question proposée.
Nous venons de voir un cas où la pression faite sur telle partie mobile et sensible se trouverait accompagnée d'un surcroît de résistance ou d'inertie organique. Ce surcroît de résistance, loin de se proportionner à l'effort voulu , lui est contraire , et les muscles sont forcés de se relâcher quand la volonté tend à les contracter, comme lorsqu'un corps pèse fortement sur la main ou le bras. De là résulte une sensation musculaire mixte, c'est-à-dire en partie active, comme étant accompagnée d'effort , et en partie passive , comme excédant cet effort et ne s'y proportionnant pas. Si une telle sensation était seule, l'individu ne pourrait évidemment en déduire aucune connaissance étrangère à celle de ses organes, dont il sentirait l'inertie alternativement accrue ou diminuée. Mais l'accroissement d'inertie musculaire se trouve toujours et invariablement joint par hypothèse à la pression tactile, indépendante de l'effort moteur. Or, je dis que cette association d'une pression et d'une résistance senties simultanément et dans le même organe, hors de l'effort actuel, complète le rapport d'extériorité et fonde toute notre connaissance objective ou représentative des corps étrangers.
Et d'abord, elle est objective la pression tactile; car une surface étendue du corps est déjà perçue objectivement, ou représentée dans cette pression, comme nous l'avons dit, en parlant des représentations visuelles, coordonnées dans un espace dont le moi se sépare. Que faut-il pour que cette représentation étendue devienne l'idée complète de corps étranger, ou de la substance que nous appelons matière, hors de nous? car il est évident que les couleurs, pas plus que les impressions tactiles, seules ou même associées entre elles , ne sauraient constituer cette idée complète de corps. Il suffit qu'elle contracte une liaison intime et nécessaire avec l'idée ou la conception première de la cause inconnue qui arrête ou est capable d'arrêter nos mouvements , de s'opposer à notre effort voulu. Dès lors, cette cause indéterminée comme non moi se détermine dans l'imagination, en se revêtant d'une forme sensible, en se mettant en quelque sorte sous l'étendue tactile qui lui sert de signe de manifestation et de reconnaissance. Dès lors aussi, l'individu ne pourra plus éprouver une pression quelconque, faite sur une partie de son corps, ni voir un espace coloré , sans y joindre l'idée d'une cause présente opposée à son effort actuel ou virtuel. L'idée d'une force vraiment substantielle, qui a, pour ainsi dire, une affinité plus particulière avec les représentations d'étendue, s'associant également avec toutes les modifications passives et non étendues de chaque sens , sera comme le noyau autour duquel viendront se grouper toutes les sensations non affectives , pour former notre idée composée des corps
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extérieurs, substantiels et permanents quant à la force de résistance, multiples et variables quant aux modes que l'expérience de chaque sens associe au groupe objectif.
En effet, dès qu'en vertu d'une telle association, la cause qui nous fait éprouver un mode involontaire de pression est jugée ou sentie comme identique à celle qui contracte les muscles sans la participation de la volonté ou contre son effort, cette première cause indéterminée comme non moi devient positive et déterminée comme force absolue, antagoniste de la volonté et toujours capable de lui résister. Cette force qui résiste absolument, qui annihile tout l'effet de l'impulsion motrice, qui suspend ou arrête le mouvement que la volonté a déterminé, diffère bien essentiellement de la simple résistance musculaire, résistance qui obéit ou cède toujours à l'effort voulu qui constitue le moi, cause d'un effet qui lui est toujours proportionné : la contraction musculaire. Or, comme celle-ci fait l'essence du corps propre, terme immédiat de l'effort voulu, l'autre fera l'essence du corps étranger, terme médiat du même effort.
La force de résistance absolue, qui fait pour nous l'essence du corps étranger , n'est pas immédiatement aperçue ou sentie comme notre force constitutive. L'existence de celle-ci se manifeste par ellemême ou à elle-même, en se déployant sur son terme organique propre dont elle est inséparable. L'existence de la force étrangère a besoin d'un signe pour se manifester. Ce signe naturel est la représentation d'étendue tactile, associée au surcroit d'inertie ou de
résistance invincible, que l'individu ne peut attribuer à ses organes, ni sentir comme le résultat direct de son effort. En effet, dans l'exercice du toucher actif, le sens même de l'effort, le seul par qui se manifeste une résistance, est le même qui reçoit l'impression, et qui contribue à se la donner, en agissant sur l'objet qui presse, comme cet objet agit sur lui. Dans les autres sens externes, les deux fonctions sensitive et motrice sont plus ou moins séparées ou indépendantes l'une de l'autre. Quand il n'y aurait aucun exercice de motilité volontaire , l'impression n'en serait pas moins reçue et transmise; la sensation ou l'intuition externe n'en aurait pas moins lieu d'une manière plus ou moins obscure, ainsi que nous l'avons vu dans les fonctions passives de l'odorat , de l'ouïe et de la vue. Mais dans l'exercice le plus naturel ou le plus habituel du toucher, il y a toujours quelque degré d'effort et un mouvement quelconque spontané, s'il n'est pas expressément volontaire, qui non-seulement coïncide avec l'impression ou l'intuition tactile , mais de plus la précède et s'unit avec elle dans le même sens, de la manière la plus intime, la plus immédiate.
Aussi, comme toutes les sensations qui suggèrent l'idée première d'une cause indéterminée non moi peuvent être considérées comme signes de cette idée, de même la pression du toucher, associée d'une manière immédiate à un sentiment de résistance absolue, est bien particulièrement le signe de l'existence d'une cause ou force positive déterminée, qui presse l'organe en même temps qu'elle résiste à l'effort.
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Cette identité de force impressionnellc et résistante, ou plutôt cette association ou union intime de la résistance avec l'étendue tactile ne peut évidemment être primitivement reconnue que par le sens du toucher. Nous ne sentons point, en effet, la pression des rayons lumineux sur la rétine, et quand nous éprouverions cette sensation particulière, comme on dit que l'éprouvait l'aveugle de Cheselden, immédiatement après l'opération qui lui rendit la vue, du moins elle serait dénuée d'un sentiment de résistance absolue à l'effort. Quant aux sensations de l'ouïe et de l'odorat, il n'y a rien de pareil; nous ne parlerons point du goût, qui n'est qu'une sorte de tact affectif.
Concluons que si chaque espèce de sensations fournit un signe particulier au premier rapport d'extériorité, c'est en vertu de ces associations de l'habitude par lesquelles telles perceptions propres à un sens se trouvent représentées et comme traduites dans la langue de tous les autres sens , quoiqu'ils n'aient aucun rapport naturel avec cette perception particulière. Ici les signes de la langue mère ou primitive, au moyen de laquelle une nature extérieure s'annonce ou se fait entendre sont directement fournis par le toucher. Les autres signes sont secondaires et dérivés ou traduits de cette langue primitive (1).
(1) Reid nie formellement que le jugement d'extériorité, ou ce qu'il appelle la perception, puisse se fonder primitivement sur l'expérience d'aucun sens particulier. Il considère ce jugement comme naturel, ou, pour me servir d'une de ses expressions favorites, comme un apanage de notre nature. Suivant ce point de vue aussi, toutes les espèces de sensations font également les fonc-
Remarquez aussi que tous les organes de nos sensations externes ont un mode de sensibilité spécifique qui les approprie aux divers agents ou fluides plus ou moins subtils de l'univers. La vue diffère de l'ouïe, par exemple, non-seulement par sa conformation pliysique apparente, mais surtout par la contexture intime du réseau nerveux, siège immédiat de l'impression des rayons lumineux, tellement que si l'on suppose que le nerf auditif ou la portion molle dont se forme la lame spirale soit substituée à la rétine, tout le reste demeurant égal , il n'y aura point de vision, et vice versa. Supposez, au contraire, dans la contexture de la peau toutes les variétés possibles d anudation , ou de disposition des nerfs qui en tapissent les surfaces : les sensations tactiles de chaud, de froid, de poli, de rude, changeront sans doute en proportion ; les signes accessoires du rapport d'extériorité ou de la perception de résistance pourront varier; mais le rapport demeurera fixe dans les deux termes qui le constituent : le signe immédiat et la chose signifiée resteront les mêmes. La nature n'a point voulu que ce rapport fondamental fût sujet aux caprices d'une sensibilité organique, sujette à tant de causes internes et externes de vicissitudes et de per-
tions de signes, par rapport à ce jugement ou à cette espèce de croyance naturelle qui nous est suggérée par des sensations quelconques, sans avoir plus de rapport avec aucune d'elles, que le signe écrit ou parlé n'en a avec la chose ou ridée qu'il signifie.
Cette théorie me paraît être renversée par une analyse plus exacte des fonctions du toucher actif, qui diffère bien spécialement de tous les autres sens, moins par la manière dont l'objet tangible vient s'appliquer à lui que par la manière dont il s'applique à cet objet.
turbations. A ussi, est-ce vers les moyens d'une motilité plus parfaite, plus détaillée, plus exclusivement subordonnée à la volonté, que ses intentions semblent s'être dirigées , et c'est par cette fonction que le toucher actif est le sens propre du jugement et de la connaissance.
Ce toucher, dont l'exercice spécial manifeste la résistance étrangère et ces qualités vraiment premières constitutives de ce que nous appelons corps extérieur , n'est pas non plus limité , comme les autres sens, à un seul organe spécial ; mais il comprend tous les instruments ou organes locomobiles que la volonté peut appliquer aux résistances ou inerties étrangères. Ces inerties et les propriétés qui en dépendent n'en seraient pas moins perçues , quoique d'une manière moins distincte et moins détaillée quand l'être moteur y appliquerait, au lieu de la main , toute autre partie mobile, telle que les pieds, les genoux, le pli des aisselles, les lèvres ; c'est toujours le même rapport fondamental qui se reproduit constamment sous son signe propre et unique, quels que soient les organes divers que la volonté y applique.
On voit par tout ce que nous venons de dire comment ce premier rapport d'extériorité se fonde sur un exercice particulier de la faculté d'attention, dont les caractères déjà retracés dans d'autres sens ressortent bien expressément dans celui-ci. Si, par une sorte d'abstraction que l'habitude semble réaliser jusqu'à un certain point, on supposait que les intuitions tactiles fussent séparées de toute perception de résistance, elles se trouveraient ramenées à la
condition sur laquelle se fonde le système sensitif précédent, et à cet état d'une simple intuition, que Lucrèce avait surtout en vue dans le passage déjà cité :
JSecesse est
Consimili causa tactum visumque moveri.
Ce sens subordonné à la sensibilité, aussi mobile que celui de la vue, ne ferait alors que glisser sur les surfaces. Il serait tout en images ou représentations spontanées plus ou moins confuses qui, pour n'avoir pas été soumises à l'exercice d'une première attention concentrée , ne laisseraient aucune trace distincte dans le souvenir. Tels doivent être les songes de l'aveugle.
Les limites du moi et de l'objet se prononcent plus fortement dans l'exercice de l'attention; elles se confondent dans l'exercice passif du toucher. Autant l'attention active les phénomènes de la motilité propre de ce sens, et se rend expressément présente à leurs résultats, lorsque l'effort arrêté à la surface du corps qui résiste, tend, pour ainsi dire, à pénétrer sa masse; autant le sujet de l'effort se sépare du terme résistant et connaît ses propres limites. Le moi apprend à se connaître par opposition non-seulement à ce qui n'est pas lui, mais de plus à ce qui n'est pas son corps. Ainsi, comme le premier jugement personnel énoncé dans la formule affirmative f existe se fonde sur l'aperception immédiate d'un effort libre qui a pour terme une simple résistance organique , le rapport ou jugement d'extériorité
SYSTÈME PERGEPTfF. — CH. II. 117
énoncé par la formule négative ce ne'st pas moi, se fonde sur l'aperception d'un effort contraint, qui a pour terme médiat une résistance absolue, invincible, étrangère.
Ces deux rapports se fondent sur un même exercice de l'attention. Descartes est parti du premier comme d'une sorte d'absolu, et sans y voir l'expression nécessaire d'un rapport. Locke et ses disciples ont pris le second rapport pour l'origine de la science; et plusieurs, après Condillac, ont demandé comment le premier terme du rapport, le moi (ou la sensation identifiée avec lui) étant posé, le second terme, l'objet ou la cause de cette sensation, venait s'y joindre ou commençait à être connu. Mais, en admettant le fait de conscience dans sa vérité, c'est-àdire l'existence du moi distinct de toute modification sensible, ne fallait-il pas s'informer d'abord de l'origine propre de cemoi, ou de l'existence personnelle, et savoir comment il se distingue de toute modification sensible? C'était ici vraiment la question première, puisque l'autre, telle que nous venons de la présenter, en est une dépendance ou une déduction immédiate; en d'autres termes, pour dire comment nous parvenons à former ce jugement : ce ri est pas moi, il fallait d'abord pouvoir dire comment nous formons celui-ci plus simple : moi, ou f existe, car le négatif suppose un positif antérieur et s'y réfère.
Entrons maintenant dans l'analyse expresse des diverses formes que prend le premier jugement d'extériorité, ou des divers jugements qui le composent à partir de cette origine.