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CHAPITRE TROISIÈME

CONTINUATION DU PRÉCÉDENT. DES DIVERSES ATTRIRUTIONS EXTÉRIEURES AUXQUELLES LE TOUCHER DONNE UNE BASE.

Attributions organiques.

Le sens de l'effort est tout intérieur, et l'espèce de résistance que les muscles opposent à la force qui les contracte, ne peut en aucune manière s'objectiver ou se représenter au dehors. La pression est sentie dans la main qui presse et dans la partie qui est pressée; l'effort n'est senti que dans la main, et la résistance dans la partie à laquelle elle s'applique. Ce mode de résistance n'en suffit pas moins, comme nous l'avons vu, pour compléter l'aperception interne immédiate du corps propre, et pour connaître et localiser ses différentes parties, en tant qu'elles obéissent à la même volonté, en lui offrant un certain degré d'inertie à vaincre pour opérer leurs contractions.

Lorsque la philosophie a élevé cette question : « Comment l'être sensible et moteur apprend-il d'abord à connaître son propre corps? » elle n'a eu en vue qu'un mode de connaissance extérieure et objec-

ilO

tive; elle a pris encore pour le fait primitif et simple un phénomène secondaire et déjà composé. Le moi ne peut exister pour lui-même, sans avoir le sentiment ou l'aperception immédiate interne de la coexistence du corps : voilà bien le fait primitif. Mais il pourrait exister ou avoir cette aperception, sans connaître encore son corps comme objet de représentation ou d'intuition par l'exercice du tact, en appliquant à la surface un tact tout extérieur, ou en employant un seul organe à la délimitation de tous les autres.

En mettant en problème l'origine de la connaissance représentative du corps, on suppose déjà le problème de l'existence résolu, ou plutôt on ne croit pas qu'il y ait lieu à poser une question. Cependant cette main mobile qui se promène successivement sur les différentes parties, et qui devient l'unité de mesure d'une surface sensible, ne se palpe point ellemême, pas plus que l'œil ne se voit; et pourtant elle peut être connue avant d'être employée comme instrument ou mesure.

Supposez que la main et toute la surface du corps soient calleuses, ou que la sensibilité extérieure soit paralysée, lamotilité restant intacte, il n'y aura nulle part de réplique pour le sentiment, comme l'a dit très-ingénieusement Condillac; mais il suffît qu'il y en ait une, par l'effort et par une résistance mutuelle, pour que ces parties soient déterminées comme appartenant au même corps et localisées comme termes particuliers de l'inertie organique. Dans le même état de paralysie partielle, supposons qu'une main

seulement soit insensible, l'autre étant sensible et mobile, celle-ci, se posant sur l'autre et n'y trouvant pas la réplique de sentiment, la percevra d'abord comme corps étranger doué d'une résistance morte. Mais, que la volonté venant à agir sur la main insensible, l'oppose à l'autre comme résistance vive, dès lors, l'étrangeté cessenécessairement,et la réplique ou leredoublement de l'effort dans les deux mains qui se rencontrent et se font obstacle, les rend présentes au moi, comme parties distintes du corps qui lui appartient en propre.

On voit évidemment par cet exemple simple que la motilité volontaire prend une part essentielle et première à la connaissance locale des parties de notre corps, indépendamment même de la sensibilité externe qui, si elle était seule, ne saurait reconnaître elle-même la position respective des parties impressionnées (1). Mais, en rentrant maintenant dans l'état naturel, nous pouvons apprécier fa part subordonnée que prend la sensibilité à une autre espèce de circonscription, ou à la coordination des parties de notre corps dans une étendue palpable, visible, figurée. Les détails où nous pourrions entrer sur ce sujet deviendraient inutiles après les analyses de Condillac. Il n'y manque qu'une base prise dans les faits du sens intime, dont cet auteur ne tient aucun compte Après avoir cberché à reconnaître cette base, nous ne le suivrons pas dans le champ de l'expérience extérieure qu'il ouvre à sa statue et où il dirige ses pas avec tant de succès.

(1) Voyez l'exemple du paralytique cité dans la 1" partie.

SYSTÈME PERCEPTIF. — CH. HT. %ff

Quand la main s'applique aux différentes parties de la surface du corps quelle parcourt, par une succession de mouvements que la volonté détermine, il y a bien une véritable réplique de sentiment de pression et de résistance vive; toutes deux sont senties ou perçues en effet simultanément dans l'organe qui touche et dans celui qui est touché. Cette double réplique ne pouvant avoir lieu qu'entre deux parties consentantes du même corps, dont l'une au moins doit être mobile à volonté, est la condition propre et unique qui sert à distinguer originairement le corps qui nous appartient de ceux qui lui sont étrangers et à les séparer par une ligne de démarcation qui ne peut plus être effacée. Quant à la manière dont ces parties prennent différentes formes ou figures sous le moule animé qui s'y adapte, et à celle dont leurs rapports de situation et de distance sont déterminés par la locomotion de la main, cette connaissance se compose des mêmes jugements, ou se fonde sur les mêmes lois que toutes nos autres représentations objectives.

Il importe d'analyser ici d'une manière plus expresse ces divers jugements qui prennent leur origine dans l'exercice du toucher actif, et de voir comment, à partir du plus simple de tous, celui qui comprend les deux éléments vraiment simples du fait primitif de conscience, ils vont sans cesse en se composant les uns avec les autres.

Jugement ou attribution substantielle. — Qualités premières.

Pour ramener le fait primitif à son expression la plus simple, nous pouvons d'abord faire abstraction de tout ce que la sensibilité passive du tact ajoute aux résultats simples de sa motilité propre et volontaire, et n'avoir égard qu'à l'unité de résistance essentiellement relative à l'unité d'effort. Dans ce but, on pourrait supposer que l'organe principal du toucher, au lieu d'avoir la forme et la sensibilité de notre main, fût seulement recouvert d'un ongle terminé en pointe extrêmement aiguë et mobile dans tous les sens. Cet organe, dirigé par une volonté, rencontrant un plan solide, ne pourrait le toucher que par un seul point : voilà l'unité résistante, qui n'est pas moi puisqu'elle est opposée à l'effort, mais qui représente sa force constitutive et est simple comme elle. Supposant que le même organe se mût continuellement suivant une même direction, il se tracerait une ligne droite sans largeur ni épaisseur; en changeant de direction à chaque instant il décrirait des lignes courbes qu'il pourrait varier à l'infini. L'être intelligent pourrait avoir ainsi la base de toute la géométrie linéaire, sans avoir besoin d'aucune autre sensation que celle de l'effort et de la résistance.

Il n'importe pas que cette résistance fût perçue comme étrangère à l'inertie propre de son organe

SYSTÈME PERCEPTIF. — C.H, III, 123

mobile, ou comme ne faisant que s'ajouter a cette inertie, toujours serait-elle perçue comme étant hors du moi ou de l'effort qu'elle arrête. Dans cet état, si l'être moteur et intelligent n'était entouré que de résistances qui cédassent à son effort, et qu'il n'en rencontrât pas d'absolument invincible, ne sentant d'ailleurs aucune autre impression passive, on ne voit pas comment il pourrait poser les limites absolues entre son corps propre et ceux qui seraient étrangers à lui. Sa volonté serait comme l'âme de cette nature plus ou moins docile à son effort. C'est aussi sur une telle supposition qu'a pu se fonder l'idée philosophique d'une âme du monde, à laquelle obéiraient toutes les parties du grand tout, comme les parties de notre corps, ou du microcosme, obéissent au principe hyperorganique soi-mouvant , qui est comme une émanation du principe animateur des mondes (1).

(1) C'est là, comme on sait , un des points fondamentaux de la doctrine des Stoïciens. Il se rapporte au reste de leur philosophie morale. Ces hommes si grands, dont Montesquieu a si bien dit qu'ils n'exagéraient rien que la vertu, anéantissant dans l'homme tout ce qui est passion, assuraient à la volonté l'empire le plus absolu, et rattachaient à cet empire illimité que l'homme a sur lui-même tout ce qu'il y a d'élevé, de sublime, de divin dans sa nature. Cette puissance motrice et animatrice dut constituer à leurs yeux le principal attribut de la divinité, qui est au monde ce que notre volonté est au corps.

Pour qu'une chose ait des relations avec une autre, dit M. Hemsterhuys dans son Dialogue sur la Divinité , il faut qu'elles aient quelques qualités communes ou homologues. Par conséquent, pour nous faire quelque idée de Dieu , il faut chercher en nous quelles sont les modifications qui dépendent de nous-mêmes et que nous avons le pouvoir de perfectionner. Or, ces modifications ne sont autres que les produits de notre faculté de vouloir et de pouvoir. La nature de notre activité sur la matière n'est autre que celle de l'activité de Dieu, en tant qu'il fait ce que nous appelons agir, mouvoir, etc,

L'être moteur et intelligent, réduit au sens que nous venons de supposer, tirerait en quelque sorte de lui-même toute la géométrie, et, en effet, il se trouverait bien plus rapproché que nous ne le sommes, plus encore que ne l'est un géomètre aveugle, tel que Saunderson, du véritable objet mathématique. Cet objet, qui n'existe pour nous qu'en abstraction, se trouverait comme naturellement placé dans le point de vue de son aperception immédiate, et serait pour lui la seule réalité existante analogue à son moi, aussi fixe, permanente, aussi invariable que lui. Ainsi dégage de toutes les sensations hétérogènes qui l'altèrent par leur mélange, le fait de conscience serait ramené à la simplicité des deux éléments qui le constituent. Le sujet et l'objet, ou l'antécédent et le conséquent du même rapport, pourraient en quelque sorte se remplacer ou se substituer l'un à l'autre, sans que la nature du rapport changeât ; le sujet ou la force simple qui agit se représenterait par l'objet, ou autre force simple qui réagit ou agit en sens inverse, comme celui-ci se réfléchirait dans celui-là. N'est-ce pas sur ce symbole intellectuel que s'appuyait un génie du premier ordre, lorsqu'il prit la notion primitive de force ou de monade, principe d'unicité de toutes les substances composées , pour le premier anneau de cette grande chaîne qui enveloppe tous les êtres créés, chaîne de rapports la plus belle et la plus étendue qu'une tête humaine pût concevoir ou suivre jusqu'au bout?

Nous venons d'assigner la condition hypothétique de ce jugement ou rapport simple, que l'on pourrait

appeler substantiel, puisque c'est lui qui est comme la substance, la base de tous les rapports composés qui n'auraient pas lieu sans lui. Sans doute, dans notre nature mixte, et vu le concours habituel de tous les organes de nos sensations, ce rapport n'est jamais parfaitement simple dans notre esprit ; il n'y a point pour nous de véritable unité de résistance, qui soit représentée hors de nous; elle s'enveloppe au sein des images multiples et confuses qui assiègent sans cesse notre esprit, comme l'unité de l'effort ou du moi luimême s'enveloppe au sein des impressions affectives dont se compose la vie animale. Cette double unité qui est absolument irreprésentable à l'imagination et aux sens, n'en est pas moins la base et comme le fond de tout ce que nous percevons , sentons ou concevons en nous et hors de nous , en un mot, de tout ce que nous sommes, en qualité d'êtres pensants, puisque tout repose sur l'unité de la conscience.

Dans le système perceptif où nous sommes encore, le rapport simple dont nous venons de parler n'est perçu que dans le concret avec toutes les intuitions composées que l'individu rapporte hors de lui à l'espace ou à l'étendue tangible ; il n'est pas au pouvoir de l'attention, même la plus concentrée, de l'en séparer. Ce n'est pas à cette faculté toujours unie à l'imagination qu'il appartient de saisir le simple ou de voir l'abstrait dans le concret même. Ce dernier progrès de l'intelligence appartient à une autre faculté éminemment active que nous n'avons pas encore caractérisée, mais qui trouverait son mobile approprié dans l'exercice du toucher actif, tel que nous venons

de le considérer , si ce sens pouvait réellement être séparé de toutes les impressions passives, et que la volonté à laquelle il n'est soumis qu'en partie, pût toujours y prendre l'initiative et y conserver la prédominance.

Reconnaissons dès à présent que le sens proprement actif du toucher, quoiqu'il ne soit point isolé du tact passif dans la nature, ou en fait, n'en est pas moins indépendant en droit du mode de sensibilité et de la forme actuelle de l'organe. Ce sens atteint ainsi à un ordre de rapports simples, éléments d'une véritable synthèse qui sont toujours perçus in concreto dans les composés sensibles auxquels le toucher donne une base première hors de nous, et d'où la réflexion peut les abstraire ou les séparer, ce qu'elle ne pourrait pas évidemment faire si ces rapports n'existaient pas réellement et en nature dans les perceptions directes des sens. Si l'on nie en effet que ce premier rapport substantiel fasse partie delà perception du toucher et soit donné avec elle dans le concret, il faudra dire que nos idées d'unité ou de pluralité, de nombre, de substance, de point, de ligne droite, sont de pures idées artificielles, et alors on nierait peut-être les seules réalités existantes, celles sans lesquelles rien n'existe ou ne peut être conçu exister; ou bien il faudrait dire que ces idées sont innées, ce qui est trancher le nœud sur l'origine de la connaissance et ouvrir d'ailleurs la porte au scepticisme. Ceci doit justifier les recherches et les analyses qui précèdent.

C'est sur le rapport simple dont il vient d'être parlé que se fondent toutes ces qualités ou propriétés

que Locke a distinguées sous le titre de qualités premières, et auxquelles les métaphysiciens s'accordent assez généralement à attribuer une existence réelle dans les corps mêmes, indépendamment des sensations qui nous les représentent. Telles sont l'impénétrabilité, la solidité, l'étendue à trois dimensions, la mobilité, l'inertie, toutes qualités premières qui ne diffèrent point du rapport substantiel dont nous venons de parler, et que nous percevrions toujours de la même manière, quelle que fût la forme de l'organe tactile, et indépendamment de tous les modes de la sensibilité, pourvu qu'il y eût effort, mouvement et résistance, comme dans l'hypothèse qui précède. Ce sont donc ces qualités qui constituent pour nous l'essence du corps, et que nous attribuons à l'unité résistante.

Toutes ces qualités considérées parles physiciens comme propriétés primordiales ou attributs essentiels des corps, n'entrent pas également dans l'essence réelle du corps (1), qui consiste tout entière dans la résistance à notre effort. Cette résistance emporte avec elle l'impénétrabilité, l'inertie ou, comme disait Leibnitz, antitypia. Quant à l'étendue, nous pouvons très-bien concevoir l'unité de résistance concentrée

(1) Il faut bien prendre garde quand nous parlons de l'essence des corps, de ne pas confondre ce qui est essentiel à leur nature absolue, et indépendamment des notions que nous en avons, avec ce qui est essentiel aux idées originaires que nous nous formons de ces corps en agissant hors de nous. Nous n'avons aucun moyen 4e connaître cette essence absolue, mais nous pouvons déterminer par la réflexion quels sont les éléments constitutifs de l'idée première des corps étrangers et quels sont ceux sans lesquels cette idée ne pourrait naître dans notre esprit.

128 FOiND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. lit.

dans un point mathématique, et L'être, que nous avons supposé touchant avec un ongle aigu, aurait l'idée très-nette de cette unité, séparée de l'étendue qu'il connaîtrait plus tard par succession de mouvements. Il en est de même de la mobilité qui ne serait point attribuée aux corps, s'il n'y avait que des résistances invincibles.

Attribution modale. — Affections composées avec le rapport d'extériorité.

Les qualités premières, dont nous venons de parler, sont constitutives de notre idée actuelle de corps étranger, et le jugement par lequel nous attribuons à tout ce que nous appelons corps, la résistance, l'inertie, l'impénétrabilité, porte un caractère d'évidence et de nécessité, qu'il tient du fait même de la conscience, et que toutes les subtilités du scepticisme ne sauraient altérer. Quant aux attributions des qualités appelées secondaires, elles ne sont qu'associées ou agrégées par simultanéité, à l'idée de corps ou au rapport d'extériorité : ce sont de simples signes, tandis que les premières sont les choses même signifiées.

C'est par un grand abus de langage qu'on a nommé qualités secondaires des corps, diverses sensations affectives qui ne sont en aucune manière, ni par aucune illusion possible, attribuées au corps étran-

ger comme ses qualités ou modifications. Quoi qu'en aient dit les philosophes, personne ne croit en effet que les sensations de chaud, de froid, de chatouillement ou de piqûre, que nous éprouvons en touchant un corps, soient dans ces corps comme la résistance ou la force qui comprime l'organe extérieur du toucher. Il en est de même des odeurs, des saveurs et en général de tout ce qu'il y a d'affectif dans nos sensations les plus diverses, qui ne saurait sortir de nous-mêmes ou de notre organisation, ni être perçu à distance. Si le langage ordinaire laisse ici une sorte d'amphibologie, comme lorsqu'on dit en parlant de tels corps qu'ils sont chauds, froids, odorants, savoureux, c'est que, par une sorte de trope qui nous est extrêmement familier, nous transportons à la cause le signe de l'effet, et que nous n'avons qu'un nom pour signifier les deux , comme nous n'avons que le verbe être pour exprimer les divers rapports d'attribution, de causalité, d'inhérence, etc. ; qu'une seule forme adjective pour les différents modes actifs et passifs. Il n'y a point de doute que ce ne soit une grande source de la confusion des idées, comme un des plus grands obstacles à l'analyse philosophique.

Les impressions affectives localisées, comme nous l'avons vu, par une première attribution aux organes, ne peuvent passer de ces organes aux objets extérieurs, et suivre au dehors la résistance que nous percevons ou jugeons sans la sentir; mais lorsqu'un corps étranger est en contact avec une partie du nôtre, l'affection qu'il peut occasionner dans cette partie étant sentie dans le même organe où la pression

et la résistance sont directement perçues, s'associe avec celles-ci par simultanéité, mais sans pouvoir jamais se confondre avec elles. Ce qui éprouve le chaud, le froid, le chatouillement, la piqûre, c'est toujours une partie de l'organisation que le moi s'approprie, ou avec laquelle il sympathise ou consent. Ce qui presse, résiste, est impénétrable, étendu, c'est toujours le corps étranger dont le moi se sépare et avec lequel il ne consent point. Mais si la perception d'une résistance accompagne constamment l'impression affective, et que celle-ci s'évanouisse au moment où l'autre cesse, il s'établira entre elles un nouveau rapport de causalité ; la force qui comprime l'organe ou qui résiste à l'effort, sera perçue ou jugée comme cause, et l'impression affective sera sentie comme effet; mais cet effet n'en sera pas moins distinct de sa cause, alors même que le langage le désignera par le même nom. Il importe d'observer de plus que le rapport de cause et d'effet, qui se joint à celui d'extériorité pour composer la sensation, ne dépend pas absolument de la perception ou de la connaissance de l'objet tangible, et pourrait être antérieur à cette connaissance. Seulement la cause indéterminée non moi, objet de la croyance première qui accompagne les sensations passives, devient déterminée comme force positive absolue qui résiste à l'effort, qui est capable en même temps de modifier la sensibilité de telle ou telle manière. L'exercice du toucher actif ne sert donc qu'à préciser l'antécédent du rapport de causalité, mais ne le constitue pas; il rapproche en quelque sorte cette cause qui échappe par elle-

même à tous les sens, et substitue ainsi à l'induction première} motif de croyance, un jugement direct et positif, base de la certitude.

Ces deux rapports de causalité et d'extériorité, fondus pour ainsi dire, l'un dans l'autre et dans la sensation même, ne paraissent plus pouvoir en être séparés. C'est de cette confusion que viennent les difficultés qu'il y a à distinguer les éléments de ces premiers composés de l'habitude, et à rapporter chacun à sa source, difficultés trop bien prouvées par la lenteur des procédés de l'analyse philosophique à cet égard, comme par les théories et le langage des divers métaphysiciens , depuis Descartes jusqu'à Locke. Pourquoi ont-ils cru, en effet, à l'illusion prétendue, qui attribue les modifications de notre propre sensibilité aux objets qui les causent? C'est que dans la fonction composée qu'ils appelaient sentir, ils n'ont pas fait la part de la sensation et celle de la perception. Pourquoi ont-ils persisté à appeler qualités secondaires des corps, des modifications que nous rapportons toujours et nécessairement à notre organisation ? C'est encore par la même raison, et comme en cédant eux-mêmes dans la pratique à cette même illusion qu'ils croyaient nécessaire de combattre en théorie.

Pour écarter tout prestige, toute amphibologie de langage à cet égard, il fallait peut-être s'attacher à reconnaître la nature de chacun des éléments qui entrent dans ce qu'on appelle si vaguement sensation; étudier les caractères de l'affection pure, ou séparée de tout jugement ou rapport d'attribution; connaître

aussi le caractère de la perception pure, ou du jugement simple, primitif; assigner sa base réelle dans une double expérience ; et alors seulement on pouvait déterminer la nature des composés qui s'en forment, et avoir une science de principes avec une langue exacte qui s'y réfère.

Attributions objectives. — - Intuitions composées avec le rapport d'extériorité.

L'espèce d'impressions particulières non affectives que nous avons appelées intuitions, tiennent une sorte de milieu entre les modifications de notre sensibilité, qui ont été si improprement nommées qualités secondaires, et les modes de la résistance perçus ou jugés dans les corps, comme qualités premières essentielles.

Ces intuitions, naturellement coordonnées ou projetées dans le vague d'un espace dont le moi se distingue dès qu'il existe, ne sont ni attribuées aux organes comme impressions affectives, ni localisées dans cette étendue objective, qui est le continu résistant dont parle Leibnitz [continuatio resistentis) . Cette sorte de localisation que nous appelons attribution objective, est un produit de l'expérience répétée du toucher et de la locomotion volontaire, unis à l'exercice simultané des autres sens externes.

Avant les leçons de cette expérience première tout

extérieure, les intuitions de la vue, comme celles du toucher passif, apparaîtraient sous la forme d'un espace non résistant, ou d'une étendue à deux dimensions sans fixité , sans consistance , comme nous voyons ces sortes de nuages colorés flotter quelquefois au-devant de nos yeux fatigués, sans s'attacher à aucun objet tangible. Les leçons du toucher fixent ces nuages voltigeants, leur donnent une base solide, et leur assignent des distances et des directions déterminées, dans l'espace où nous nous mouvons librement. Mais le toucher ne crée point cette forme de l'espace qui est avant lui, puisque ses propres intuitions doivent s'y coordonner en premier lieu, et indépendamment de tout exercice de motilité, et de l'effort qui manifeste une résistance étrangère.

On peut donc considérer chacun de nos sens isolément, abstraction faite de leur affectibilité propre et immédiate, et aussi de ce qu'ajoute à leur portée naturelle l'activité du vouloir et de l'effort ; on peut, dis-je, considérer chacun des sens de l'intuition comme approprié à une face du monde sensible. Ainsi, il y aurait une de ces faces qui constituerait le monde des couleurs ; une autre, celui des qualités tactiles ; une troisième , celui des sons. Les deux premières seules étant dans l'espace, le moi les percevrait d'abord hors de lui, sous cette forme encore vague, illimitée, qui ne renferme point nécessairement les rapports de distance ni de direction. Mais, dès que l'exercice du toucher et de la locomotion volontaire auraient localisé hors du moi une résistance fixe, et déterminé l'étendue à trois dimensions , ou

le continu résistant , toutes ces faces du monde sensible : les couleurs, les qualités tactiles, les sons, les odeurs et les saveurs mêmes (en tant qu'elles peuvent être dénuées du caractère affectif), viendraient toutes coïncider et se superposer sur ce continu résistant, où le moi les percevrait et les jugerait comme inhérentes à autant de touts concrets qu'il y a d'unités résistantes séparées.

Tous ces modes divers, quoique dépendant nécessairement de la forme, ou des dispositions propres du sens, n'en seraient pas moins attribués aux corps extérieurs, non-seulement comme causes, ainsi que dans le cas précédent, mais comme supports ou sujets permanents d'inhérence. Ces modes, qui n'appartiennent ni à la sensibilité proprement dite, qu'ils n'affectent pas, ni à la volonté dont ils sont indépendants, seraient donc perçus comme des modes propres des objets auxquels ils se rapportent. Comme ils varient incessamment, pendant que les propriétés essentielles ou qualités premières sont permanentes, on pourrait dire qu'ils sont, par rapport à la résistance qui leur sert de soutien, ce que nos affections internes variables sont à l'effort ou au durable de notre moi. Tel est le fondement de cette attribution objective qui constitue les véritables qualités secondaires (1) des corps, objets de la physique

(1) Il paraît exact, et clans l'analogie du langage, d'appeler qualités secondaires ces modes qui sont réellement attribués au corps, après qu'ils ont été perçus dans ce qui le constitue corps. La couleur ajoutée à l'étendue résistante ou superposée est bien une qualité secondaire par rapport à la qualité première ou vraiment essentielle.

SYSTÈME PERCEPTIF. — CH. lit.

particulière, et bien distinctes des impressions affectives qui ne s'objectivent point, et qui sont aussi hors du domaine de toute science étrangère à celle de notre être sentant et pensant.

Les distinctions que nous venons d'établir sont de la plus haute importance en philosophie.

1° Elles peuvent contribuer à rectifier les idées et le langage des métaphysiciens qui confondent presque toujours, sous les titres vagues de propriétés, modes, accidents des substances, les qualités qui appartiennent vraiment aux corps, et celles qui tiennent uniquement à notre sensibilité.

2° Elles établissent une ligne de démarcation plus exacte entre les substances et les phénomènes, que l'idéalisme se plaît tant à confondre.

3° Enfin, elles préparent ce que nous aurons à dire sur l'article important des comparaisons et des généralisations.

Comme le sens de la vue, intimement uni au toucher prédomine, ainsi que nous l'avons dit, clans l'organisation humaine, c'est sur la part que prend ce dernier sens aux perceptions ou aux jugements de l'autre, que s'est portée l'attention de presque tous les métaphysiciens qui ont analysé les facultés humaines, à partir des premières fonctions des sens. C'est aussi la partie la plus remarquable et la plus véritablement instructive du Traité des sensations de Condillac. Ce philosophe développe, avec beaucoup de sagacité, la manière dont les différentes faces du monde sensible, ainsi que nous avons appelé les couleurs, les qualités tactiles, les sons, se montrant d'à-

bord à chacun de leurs sens isolé, viennent coïncider, se superposer tour à tour sur l'étendue, et prendre un corps sous la main qui, appliquée à l'objet tangible, presse la résistance. Mais Condillac met sur la même ligne toutes les espèces de sensations affectives et représentatives , avant leur association avec le toucher. Il suppose qu'elles se localisent de la même manière, et n'admet qu'une seule forme d'attribution extérieure. Les idées de substance, de cause, d'unité, d'identité, n'ont point de base dans sa doctrine. La perception du corps solide n'est ellemême qu'une sensation comme une autre; d'où lui vient le privilège de donner une base au jugement d'extériorité, d'avoir en elle-même le caractère de relation qu'elle communique à toutes les impressions associées ? Ce privilège exclusif a-t-il un fondement bien réel? N'est-il pas encore sujet aux contestations ? Est-il bien à l'abri des chicanes de l'idéalisme? C'est ce que je laisse à décider aux lecteurs que j'inviterais, si j'osais, à relire le Traité des sensations, ou plutôt à le refaire de nouveau, en y rétablissant l'élément essentiel, ou le principe d'activité perceptive dont l'auteur a fait une abstraction perpétuelle.

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