‹ Œuvres inédites;Chapitre 14 sur 33 · DES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS A L'EXERCICE DE · texte numérisé non relu

DES PHÉNOMÈNES CONSÉCUTIFS A L'EXERCICE DE

l'attention OU de l'activité PERCEPTIVE.

Les intuitions, ou perceptions passives, laissent après elles des images, proportionnées au degré de vivacité que les premières impressions avaient dans leur sens propre et immédiat, indépendamment de tout concours de la volonté, et, par suite, de la participation du moi. Les perceptions actives, et dont le degré de distinction ou de clarté se proportionne surtout au déploiement de l'attention ou de la volonté même, directement présente au phénomène du sens externe, laissent après elles des idées représentatives, qui sont comme les traces de ces perceptions, et participent au même caractère d'activité.

Les opérations intellectuelles qui s'attachent à la première espèce d'impressions : la réminiscence, le souvenir, les jugements ou attributions dont nous avons parlé, ne s'y unissent, pour ainsi dire, qu'accidentellement, fortuitement, et peuvent tour à tour s'y joindre ou s'en séparer. Ces mêmes opérations se trouvent renfermées dans la deuxième espèce de perceptions. Toutes sont des résultats de l'attention, ou de la volonté même, qui est la base commune de toutes nos facultés actives. Mais, comme l'attention ne il. 10

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s'applique pas de la même manière à tous les sens, tous aussi ne peuvent servir d'origine aux mêmes facultés, et il y a, à cet égard, des différences spécifiques que l'analyse philosophique ne peut négliger, quand il s'agit de déterminer exactement les phénomènes de l'imagination, delà mémoire ou du souvenir, du jugement, de la comparaison, etc., considérés comme ayant leur origine dans les sens, ou étant consécutifs à leur premier exercice et aux modes de cet exercice.

Je me propose ici d'analyser les facultés spéciales qui sont relatives, ou vraiment consécutives à l'exercice actif de la vue et du toucher, tel que nous venons d'en analyser les principales circonstances. Nous en reconnaîtrons mieux ensuite le caractère propre des opérations intellectuelles, qui se fondent sur l'exercice éminemment disponible d'un autre sens plus intime, plus rapproché de la perception interne ou de la réflexion.

Facultés ou phénomènes intellectuels consécutifs à l'exercice actif des sens externes, et particulièrement de la vision active et du toucher réunis. — Réminiscence. — Souvenir.

« Nous concevons avec beaucoup plus de faci- « lité, » dit M. Dugald Stewart, « les objets de ceri tains sens que d'autres. Un objet visible qui est « absent, un édifice, par exemple, qui nous est fa- « milier, est conçu plus aisément qu'un son parti-

« culier, qu'une saveur, qu'une douleur qui a fait « impression sur nous, et ne nous affecte plus... La « faveur dont jouissent les objets visibles, à l'égard « de la conception mentale» (de l'imagination), « me « paraît tenir à une cause assez manifeste. Lorsque « nous pensons à un son ou à une saveur, l'objet de « notre conception est une sensation unique et dé- « tachée de toute autre. Au contraire, tout objet visi- « ble est complexe, et l'image que nous en formons, « en l'envisageant comme un tout, est favorisée par « une association d'idées (1). »

La raison que donne cet estimable auteur de la reproduction plus facile des images de la vue, ne me paraît pas remonter à l'origine de ce phénomène. Il est bien vrai que tout objet visible, ou plutôt toute intuition visuelle, est naturellement complexe ; mais ce n'est pas nous qui formons l'image complexe par un exercice de notre activité ; ce n'est pas le sens immédiat de la vue qui lui imprime le sceau de l'unité qu'elle a dans la pensée ; enfin, l'espèce d'agrégation fortuite qui se fait dans l'organe même, entre des intuitions simultanées, et sur laquelle se fonde ensuite la reproduction si facile et si spontanée des images, n'a point les caractères de ces associations régulières qui approprient les idées proprement dites au souvenir, et ce souvenir lui-même à la volonté. Nous pouvons observer, au contraire, que les mêmes lois, ou les conditions organiques qui déterminent d'abord l'association des impressions reçues

(1) Éléments de la philosophie de C esprit humain^ chap. in, De la conception.

simultanément par les différents points de la rétine, et, par suite, la reproduction des images ou des traces de ces impressions les unes par les autres, mettent le plus grand obstacle aux associations volontaires, et empêchent par cela même que la faculté de rappel, ou la mémoire proprement dite, n'exerce une sorte de prise active sur ces images. J'entrerai, à ce sujet, dans quelques développements nécessaires pour faire mieux ressortir le caractère des phénomènes du système actuel, et tout ce qu'ajoute l'attention perceptive à ceux que nous avons analysés dans le système précédent.

Ce que le moi a mis du sien dans une impression reçue, peut seul revivre en lui, sous forme de réminiscence ou de souvenir. C'est là une loi générale de notre existénce qu'il ne faut jamais perdre de vue. Or, en premier lieu, il peut y avoir des intuitions immédiates, comme des reproductions d'images ou de fantômes sans moi. En second lieu, le wwf peut s'unir à ces intuitions, données immédiatement par le sens, comme spectateur passif sans y prendre aucune part d'activité, et il sera par suite témoin également passif de ce qui se passera dans le sens interne en vertu des reproductions purement organiques, spontanées, facilitées, comme on vient de le voir, par les simples lois de Y association, puisqu'en vertu de ces lois une seule des impressions élémentaires n'a qu'à se réveiller par une cause quelconque, pour reproduire l'image complète de toutes celles avec lesquelles elle s'est liée en premier lieu, et pour motiver l'espèce de réminiscences ou de rapports d'attri-

butionau temps ou à l'espace dont il a été parlé dans le système précédent. Enfin, et en troisième lieu, le moi peut participer aux intuitions par une volonté expresse qui se rend présente au phénomène, et que nous nommons Y attention.

Cette part active consiste uniquement dans l'influence de la motilité volontaire, dont tel organe est le terme spécial, sur le mode actuel de la perceptibilité de cet organe. Le résultat de cette fonction motrice dans le sens de la vue en particulier, est de modérer jusqu'à un certain point les vibrations directement imprimées aux fibres de la rétine par les rayons émanés des objets visibles, d'affaiblir certaines d'entre elles, de faire prédominer les autres, et de rendre successif dans la perception active, ce qui était ou restait en partie simultané dans l'intuition immédiate.

Les mouvements volontaires qui modifient ainsi l'impression reçue ne dépendent pas absolument d'elle en principe, puisqu'ils peuvent être déterminés par cette seule force vivante, intentionnée qui anime et dirige l'œil jusque dans les ténèbres : Usgue in spissis tenebris et quâ non patet mus oculorum vividâ intentione actuantur (1). En se liant aux intuitions, ces mouvements sembleraient donc en devenir les signes naturels, disponibles, et donner ainsi à l'individu sur la reproduction des images, le même pouvoir qu'il exerce sur les intuitions visuelles. Mais, comme les signes ou les mouvements dont il dispose ne peuvent faire qu'il se crée à lui-même des intui-

(1) Stahl.

m FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. 11. SECT. 111.

tions ; comme la vision, la première appréhension de l'objet, ainsi que dit l'école, et la trace même qui en reste lorsque cet objet a disparu, sont indépendantes de tout exercice de l'attention, qui ne peut agir que consécutivement sur l'intuition déjà donnée par les sens ; de même les mouvements ou les signes dont il s'agit, instruments propres de cette faculté, ne pourront servir tout au plus qu'à modifier les images, à les retenir présentes, peut-être à les associer ou les combiner dans un autre ordre, jamais à les faire naître.

Observons d'ailleurs ( en anticipant un peu sur un point important qui doit être développé dans le système suivant) que le véritable signe intellectuel, celui que la volonté même institue et qui reste constamment à ses ordres, a pour caractère essentiel d'être donné au sens intime d'une manière immédiate, et d'être distinctement aperçu, soit en lui-même et hors de toute association, soit dans les perceptions où il entre comme élément. C'est ainsi qu'il peut être ensuite librement répété et devenir signe disponible de ces perceptions elles-mêmes.

Or, dans la vision active, les mouvements qui concourent à rendre la perception distincte, tendent toujours à se confondre dans le résultat objectif, soit par la manière dont ils sont exécutés à la suite des impressions qui motivent l'exercice de l'attention, soit par l'effet de l'habitude qui les rend toujours plus prompts, plus faciles, et par là même plus inaperçus. Ils ne pourront donc être distingués d'abord dans les représentations mêmes auxquelles ils concourent

à donner la forme objective, ni par suite, remplir les fonctions de signes volontaires. La reproduction de ces idées se trouvera donc toujours plus ou moins soumise à l'influence des différentes causes externes ou internes, indépendantes de la volonté, ou aux lois de l'association organique qui dominent essentiellement dans tous les phénomènes relatifs à cette espèce de perception. Ainsi, plus cette reproduction sera prompte et facile, plus elle s'éloignera des caractères du rappel, et, pour me servir des expressions de l'auteur précité, plus les objets simplement visibles seront appropriés à une conception mentale, ou à une imagination spontanée, moins ils rentreront par eux-mêmes dans la sphère d'une mémoire vraiment active et réfléchie.

L'exercice du toucher actif fondé sur d'autres lois, amène aussi d'autres résultats. Ce sens ne procède que par une succession de mouvements que la volonté dirige et dont l'intelligence perçoit, juge, compare les effets. La main étant appliquée à un corps étranger, l'attention ne peut embrasser en un seul instant que la portion d'étendue avec laquelle le sens est en contact au même instant. Lorsque l'objet tangible a une certaine étendue, ou que la forme est un peu composée, il y a donc autant de perceptions distinctes que de mouvements successifs, ou de parties d'étendue solide égales à celles de la main qui est l'unité de mesure. Cependant ces perceptions successives se réunissent toutes à la fois dans le même continu résistant. Or, ce continu ne peut être donné au sens externe, qui ne perçoit que la partie qu'il tovjche

iUU FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. H. SECT. III.

actuellement, mais bien à un sens supérieur qui collige toutes ces perceptions partielles, et fait coexister les traces successives que laisse chacune d'elles jusqu'à la dernière.

Ici, il y a hors du moi comme en lui, une unité fondamentale qui reste la même et ne fait que se répéter pour former l'étendue tangible comme l'unité numérique s'ajoute à elle-même pour former un nombre donné. En effet, l'opération par laquelle un aveugle se fait l'idée première des corps solides, étendus, figurés, ne diffère pas essentiellement de celle par laquelle nous apprenons à compter ; cette dernière opération a même tout son type dans l'autre; l'unité résistante serait un point mathématique ou une véritable unité simple, absolue pour l'être moteur qui ne toucherait qu'avec un ongle infiniment aigu. La main mobile et sensible n'atteint pas plus à cette unité intelligible que l'œil n'atteint jusqu'à l'élément d'intuition, au point coloré, au minimum visible. Mais la portion d'étendue solide que la main embrasse, est le symbole sensible de la véritable unité, et représente à l'esprit cette force simple de résister, qui n'admet aucune composition et constitue la substance ou le durable (unum per se) du corps phénoménal.

Cette unité numérique substantielle n'a point de symbole propre dans les intuitions du sens de la vue, dont aucune n'est et ne peut être conçue comme simple. Dans la vision la plus active, si l'attention pointe, pour ainsi dire, une partie de l'objet et tend à le faire ressortir de l'ensemble du tableau composé donné au sens, elle ne peut anéantir ce tableau, tou-

jours présent malgré elle à la vision passive ; il en est de même dans la perspective imaginaire. Mais, dans l'exercice du toucher actif, le sens peut être tout entier aux ordres de l'attention, ne se diriger que d'après elle, et ne percevoir que ce qu'elle lui découvre par une succession de mouvements bien coordonnés, dont la volonté ralentit ou précipite à son gré le cours.

Les premières associations, dans le toucher, ne sont plus passives et fortuites, comme elles le sont toujours plus ou moins dans le sens de la vue, malgré l'attention même. La faculté par laquelle un aveugle exercé, tel que le géomètre Saunderson, se représente les différentes formes multiples et composées des corps solides, ne doit avoir presque rien de commun avec notre imagination si mobile, si légère, si capricieuse et toujours si spontanée dans son exercice. Si cet aveugle n'embrasse pas simultanément comme nous des perspectives très-étendues, il se fait des idées plus exactes et des notions plus réfléchies de chaque objet en particulier. Si l'étendue figurée n'est point revêtue pour lui de ces couleurs brillantes qui attirent, séduisent et distraient le regard, elle se dessine plus exactement comme le squelette de l'arbre et le détail des rameaux dépouillés de feuilles se développent mieux au regard. Enfin, comme l'aveugle n'imagine pas les figures visuelles, en recevant les intuitions toutes composées, il juge et rappelle mieux les formes tangibles en les composant lui-même.

On a dit avec bien de la raison que le toucher

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était le sens géométrique. C'est lui seul en effet qui peut donner une base à ces observations originairement synthétiques du géomètre, qui recompose un solide intelligible avec le point, la ligne, la surface : éléments abstraits des perceptions particulières d'un seul sens, et qui ne sont pas renfermés, comme on l'a dit, dans la sensation en général. Supposez les autres sens organisés d'une manière quelconque, l'objet réel de la géométrie n'en subsistera pas moins : donc, il ne dépend pas de telle organisation donnée, et l'on peut en supposer une où l'unité résistante serait immédiatement aperçue dans l'effort et la résistance, séparés de toute intuition externe. La synthèse géométrique serait la première opération et n'aurait pas besoin d'être précédée par l'analyse.

Revenons à l'unité de résistance composée, telle que la perçoit une main mobile et sensible. On peut voir maintenant combien il y a d'opérations renfermées dans cette perception du toucher que l'habitude nous fait paraître si simple. L'opération qui consiste à sommer toutes ces unités résistantes, et à les réunir sous une seule sorte de perspective tangible simultanée, comprend en effet, dans l'origine, autant de jugements d'attributions ou autant de répétitions du même jugement simple qu'il y a de mouvements successifs, par suite le souvenir de chaque attribution, et enfin, ce sentiment de l'identité du moi, sujet de l'effort et du terme étranger qui résiste, pendant cette libre répétition ou continuité de mouvements. Cette analyse nous décèle toute la parj

SYSTÈME PERCEPTIF. — CH. IV. ilp

que prend le sujet moteur à la perception de l'objet tangible, et le rôle subordonné qu'y joue la sensibilité propre du tact extérieur. Or, tout ce que le moi a mis du sien dans l'impression d'un objet présent, par l'exercice de son activité, ou d'une attention indépendante de la vivacité de l'impression, est seul susceptible de se reproduire dans la conscience, sous cette forme du passé qui constitue la réminiscence et le souvenir.

En écartant donc maintenant l'objet tangible, nous pouvons concevoir comment les traces qu'il a laissées pourront revivre dans le sens interne, par l'exercice de la même activité qui concourut à les former en premier lieu. Et d'abord, le module ou l'instrument qui servit à déterminer les formes, est toujours présent : tous les mouvements exécutés par la main, toutes les positions qu'elle a prises en parcourant le solide, peuvent être répétés volontairement en l'absence de ce solide. Ces mouvements sont les signes des diverses perceptions élémentaires, relatives aux qualités premières inséparables de la résistance; ils pourront donc servir à en rappeler les idées, et ce rappel, exécuté par le moyen de signes disponibles, constitue la mémoire proprement dite; il y aura donc une véritable mémoire des formes tangibles.

L'origine que nous donnons ici à cette faculté peut se justifier en partie par l'exemple des aveugles-nés, dont l'intelligence est développée jusqu'à un certain point, et chez lesquels cette mémoire nette des formes a pris un développement proportionné à l'exer-

cice plus habituel d'un sens éminemment actif, isolé du sens souvent passif des images. Dans la représentation, où nous imaginons des figures colorées, l'aveugle rappelle les formes simples de la résistance. Là aussi où notre vue extérieure sujette à se troubler, au sein de cette multiplicité et de cette variété d'éléments, a besoin d'appeler des signes à son secours, et de substituer de purs symboles aux idées représentatives, la mémoire de l'aveugle porte trèsbien le double fardeau des signes et des idées ; il répète sur celles-ci les mêmes opérations synthétiques qu'il exécuta sur l'objet présent, avec le sentiment de cette libre répétition, qui seule constitue la mémoire active et réfléchie.

La vue ne sert qu'à enrayer cette activité réflexive en paraissant lui donner des ailes (1). Comme ce sens léger, après avoir reçu du toucher ses premières instructions et le fond solide où s'attachent ses tableaux mouvants, s'habitue ensuite à devancer, à prévenir ou préjuger son témoignage, de même la reproduction spontanée des images qui correspondent aux objets visibles, devance toujours, dans le sens interne, le rappel volontairement mesuré des formes tangibles qui se trouvent comme identifiées avec ces images par une première habitude. C'est ainsi que la mémoire, déplacée, pour ainsi dire, de sa base naturelle, n'aurait plus en nous aucun moyen de développement, aucune occasion d'exercice, si les nouveaux signes institués dont nous parlerons bientôt,

(1) Non ala sed plwnbum addendum est, (Bacon.)

ne venaient lui rendre l'activité qu'elle a perdue, en donnant à l'individu les moyens de régler l'exercice d'une imagination soumise par elle-même aux caprices de la sensibilité, et à tout ce qu'il peut y avoir de fortuit dans les impressions qui viennent l'exciter.

Nous venons de déterminer, dans la perception composée du toucher, quels sont les éléments susceptibles d'être rappelés par les signes ou reproduits, dans les images de la vue. Ces éléments sont uniquement relatifs aux qualités premières du corps, manifestées dans l'acte même d'un effort voulu. Quant aux sensations tactiles étrangères à l'effort et si improprement nommées qualités secondaires, n'entrant point comme termes du rapport, dans le premier jugement simple d'extériorité, elles sont aussi hors du champ propre de nos souvenirs et de nos actes de rappel. Ainsi, les sensations de chaud, de froid, de chatouillement, senties par la main en contact avec le corps solide, n'entrent en aucune manière dans l'acte de mémoire des formes tangibles; donc, ce n'est pas à elles, ou à la résistance que ces sensations ont été attribués, et nous avons été fondés à les distinguer des qualités secondaires ou attributions objectives proprement dites.

Pour voir maintenant le caractère de la réminiscence qui s'attache à ces dernières attributions, et pour les distinguer de ce jugement simple d'identité, qui a toute sa base dans l'unité de résistance et dans l'exercice du sens qui lui est approprié, supposons encore un être intelligent, réduit, comme nous le disions, à une forme du toucher qui soit en rapport

exclusif avec les qualités premières de la matière, l'impénétrabilité, l'étendue solide, la mobilité : il trouverait partout la même unité résistante qui ne ferait que se répéter en demeurant toujours identique à elle-même (1). Ce serait alors par la répétition d'un seul et même jugement simple, sans aucune comparaison d'images, que l'identité de l'objet tangible, correspondant à l'identité personnelle, serait immédiatement reconnue , et la réminiscence aurait une base invariable.

Imaginez, au contraire, un être qui ne ferait que voir, entendre, sentir, sans toucher, sans connaître aucune résistance étrangère : il n'y aurait pour lui hors de son moi rien de un , rien d'identique ou de substantiel ; il ne percevrait que des phénomènes passagers qui ne s'attacheraient à aucun fond solide permanent. Quand ils viendraient à se reproduire, l'individu , prenant pour termes de comparaison quelques souvenirs, ou des images que la présence de ces phénomènes tendrait à réveiller, pourrait juger ou reconnaître leur degré d'analogie ou de ressemblance avec ceux qu'il aurait déjà perçus ; mais il n'y aurait point d'identité reconnue hors du moi, où serait toujours son type exclusif. Tels nous sommes pour tous les phénomènes des sensations, qui ne peuvent s'attribuer aux énergies étrangères, et pour ces phénomènes transitoires de la nature qui frappent un instant, nos regards et disparaissent pour se reproduire de nouveau. Si nous pouvons les rappor-

(1) Un tel être se trouverait naturellement dans le point de vue du spinosisme : l'unité de substance.

ter à une cause déterminée, c'est à cette cause seule qu'appartiendra l'identité, et non point à ses effets passagers., entre lesquels nous ne pouvons percevoir que des analogies plus ou moins nombreuses, qui sont même si sujettes aux illusions des sens.

Réunissant maintenant les deux hypothèses qui précèdent, nous pouvons assigner plus expressément les lois ou conditions fondamentales de cette réminiscence objective , dont nous avions retracé précédemment les caractères superficiels.

Le toucher ayant donné une base première et fixe et un objet vraiment un à tous les sens de l'intuition externe , c'est sur lui seul aussi que se fonde cette réminiscence, en tant qu'elle est l'acte qui nous fait reconnaître l'identité permanente d'un même objet, qui se représente à nos sens dans deux temps séparés de notre existence. Les intuitions et les images, entre lesquelles l'individu perçoit divers rapports d'analogie ou de ressemblance, sont autant de signes naturels qui servent à reconnaître cette identité de l'objet. Or , tous les sens peuvent concourir à donner de pareils signes ; le toucher seul atteint à la chose signifiée, lorsque l'objet est reconnu pour être substantiellement le même qui a déjà été présent. C'est sur l'exercice de ce sens actif, ou sur le souvenir de son premier exercice que se fonde cet acte de réminiscence proprement dite, qui n'est autre que la répétition du jugement simple d'extériorité, primitivement associé à chaque impression sensible et se répétant avec elle. Qu'après un certain intervalle, par exemple, je revoie un objet qui m'a été familier, il peut

avoir éprouvé des changements considérables dans ses qualités ou apparences extérieures; mais il suffit qu'il conserve quelque chose de semblable à ce qu'il fut ou parut autrefois , pour que son image soit reproduite. Dès lors, il s'établit une comparaison détaillée et trait pour trait entre les qualités phénoméniques du modèle présent, et les images partielles qui leur correspondent dans le souvenir, comparaison qui amène le jugement final ou la conclusion d'une ressemblance plus ou moins parfaite entre l'objet perçu maintenant et celui qui le fut autrefois. Mais où peut être la base du jugement qui affirme l'identité numérique ou substantielle de l'objet, sinon dans l'acte intellectuel, qui lui a imprimé d'abord le sceau permanent, invariable de cette unité qui, étant hors de la ligne des phénomènes, ne peut être donnée par aucun sens d'intuition , et a une source plus profonde? Il importait de signaler cette source pour déterminer les caractères de cette opération de la réminiscence qu'on a tant de fois et si vainement tenté d'expliquer par un jeu de sensations.

Comparaison. — Classification et idées générales.

Comme il n'y a point de perception , ou d'idée proprement dite, sans un degré quelconque d'attention, il ne saurait y avoir d'attention exercée sans un acte quelconque de comparaison.

Après avoir dit que l'attention n'est qu'une sensation qui devient exclusive de toute autre, Condillac définit la comparaison une double attention, c'est-àdire qu'elle consiste dans deux sensations exclusives, simultanément présentes, sans se confondre. Mais s'il peut y avoir deux sensations simultanées, distinctes l'une de l'autre et qui ne s'excluent pas, pourquoi n'y en aurait-il pas trois ou quatre? et que devient alors le caractère exclusif ou un de l'attention elle-même? D'ailleurs, comment l'être qui ne fait que sentir pourrait-il distinguer ses deux sensations et savoir qu'elles sont deux? Pourquoi des impressions sensibles, simultanées ne se confondentelles pas, comme des odeurs de fleurs différentes renfermées dans un sachet se confondent en une seule odeur, ou comme le jaune et le bleu mélangés forment une seule couleur verte?

La faculté par laquelle deux sensations sont distinguées l'une de l'autre et reconnues comme étant deux est bien la même par laquelle chacune d'elles est reconnue à part comme étant une ; la comparaison n'est donc pas absolument différente de l'attention, et n'est qu'une circonstance ou un résultat immédiat de son exercice. Si cet exercice est une action proprement dite, toute action se passant dans un temps, il n'y a donc point d'acte d'attention double, quoiqu'il puisse y avoir sensation double ou multiple. D'où il suit que si la simultanéité des sensations, ou des modes présents à la conscience dans le même instant indivisible, est une condition essentielle pour qu'ils puissent être comparés, l'attention h. a

m FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. III.

ne donne point les deux termes de cette comparaison à la fois et par un seul et même acte , mais par deux actes dont la succession , quelque rapide qu'elle puisse être, ne saurait équivaloir à une véritable simultanéité absolue. Si, au même instant où l'attention cesse d'agir , ses résultats sensibles s'évanouissaient sans qu'il en restàtde traces, il n'y aurait aucune comparaison possible entre les modes successifs de notre activité, aucune perception distinguée de toute autre.

Prenons, par exemple, l'exercice d'un toucher actif, tel que le toucher dont nous avons analysé les conditions et les circonstances. Toucher, pour l'aveugle, c'est mesurer, et mesurer, c'est comparer. La main, qui est aux ordres de la volonté, est ici l'unité de mesure ou le terme fixe de comparaison. Cet instrument mobile et sensible étant appliqué à un objet solide, figuré, chaud ou froid, poli ou rude , etc. , la première sensation pourra envelopper, comme dit Condillac , plusieurs éléments différents , parmi lesquels nous en distinguerons trois qui constituent le phénomène complet de la perception : effort et résistance simple unis dans le même rapport fondamental; affections de tact rapportées à l'organe; qualités tactiles non affectives attribuées à l'objet résistant .

Un seul acte d'attention embrassera au premier instant ces éléments intimement unis dans la même perception ; mais ce n'est pas cette faculté qui pourra voir, pour ainsi dire, dans l'intérieur d'un groupe tout ce qui y est compris. Au second instant, la main se trouve sur une partie du solide contiguë à la première , mais différente d'elle. Les sensations ou les

SYSTÈME PEnCEPTÏF. — CH. TV.

qualités tactiles peuvent varier dans ce passage, mais c'est toujours la même résistance continue [resistentis continuatio). De même , dans un troisième et un quatrième instant, jusqu'à ce que tout le solide étant parcouru, par la succession des mouvements volontaires, il y ait à la fin perception totale ou idée complète, une, de l'objet tangible.

Comme la même main ne peut se trouver à la fois sur deux parties du solide, le même acte d'attention présente n'a pu évidemment embrasser en un seul instant les impressions qui correspondent à des mouvements successifs. Cependant, l'individu sent ou aperçoit qu'il y a dans chaque sensation partielle quelque chose qui varie de l'une à l'autre et quelque chose qui reste le même dans toutes. Donc, il les compare, mais il ne sent pas deux perceptions actuelles qu'il peut comparer, puisqu'au même instant qu'il éprouve l'une, l'autre n'est déjà plus. Donc c'est la trace de la perception antérieure qui seule peut être comparée avec la perception que l'attention actuelle rend présente. Ainsi, une corde de harpe vibre encore lorsqu'elle n'est plus pincée, et ses ondulations sonores rentrent dans celles que le doigt tire de la corde à laquelle il s'applique.

Cet exemple nous retrace ce qui doit arriver dans tout exercice de l'attention, accompagné ou suivi d'actes de comparaison, quels que soient d'ailleurs les termes comparés, ces termes étant toujours deux, présents à la même conscience, l'un comme acte de l'attention toujours unique, l'autre comme résultat ou trace que cet acte, toujours un, vient de laisser

après lui. De cette analyse un peu minutieuse en apparence, nous déduirons quelques résultats importants.

Lorsqu'on dit que le jugement consiste dans la comparaison de deux idées , ou l'on confond l'idée avec l'image, ou on établit quelque distinction entre elles. Dans le premier cas, en supposant qu'il fût possible de comparer immédiatement deux images, comme deux intuitions ou deux affections simultanées et non confondues, il est bien évident que nous ne parviendrions à connaître par là que de simples rapports entre les représentations ou les modes de notre sensibilité, qui ne sortent pas des limites de noire propre conscience, et ne sauraient jamais rien nous apprendre de ce qui existe hors de nous. C'est là que l'idéalisme triomphe. Mais il est de fait que nous ne pouvons comparer nos impressions entre elles qu'autant qu'elles sont déjà rapportées à nos organes ou à des corps étrangers , c'est-à-dire associées avec le premier rapport simple et fondamental de l'existence, dont le sujet un, permanent, est celui de l'effort et le second terme constant, une inertie organique ou étrangère (1).

(1) On a dit quelquefois que des sensations agréables, pénibles ou indifférentes ne sont telles que par comparaison ; que si nous sentons plus vivement, par exemple, le froid ou le chaud en passant d'un degré de température à un autre, c'est parce que la sensation actuelle se compare avec celle qui la précède, etc. ; mais il y a là une grande confusion de signes et d'idées. Nous verrons bientôt qu'il y a, en effet , des sentiments vifs qui unissent à la comparaison de l'esprit des perceptions de contraste ; mais ces sentiments ne sont pas des affections immédiates : celles-ci sont bien indépendantes de tout jugement de l'esprit, subordonnées

Ce sont donc des rapports d'attribution, ou des sensations composées dans lesquelles ces rapports entrent comme éléments primitifs essentiels, que nous comparons et non point les images simples. Et en effet, pour qu'il y ait quelques relations immédiates établies entre ces images, comme entre les intuitions ou les affections, il faudrait, d'après ce que nous avons dit tout à l'heure, qu'il en restât des traces persistantes dans le souvenir ou la réminiscence, ce qui suppose que l'activité de l'attention est appliquée antérieurement, et par suite que , contre la supposition première, ce ne sont pas de simples images.

En disant donc que le jugement n'est que la comparaison de deux idées, on considère l'idée comme étant quelque chose de plus que l'image. Pour que la définition donnée du jugement sorte du cercle vicieux où elle paraît se renfermer, quand on distingue l'idée de l'image, il faut donc dire que le jugement composé consiste dans la comparaison de deux idées, ou d'une perception et d'une idée , dont chacune comprend un premier jugement ou rapport simple ; ce qui met ce rapport, et l'existence réelle donnée en lui ou par lui, à l'abri de toutes les chicanes de l'idéalisme.

Prenons deux intuitions ou deux images quelconques, deux couleurs par exemple, attribuées à un même objet solide ou à deux objets différents. Chacune de ces idées se compose de trois éléments étroi-

comme elles le sont à un simple jeu de l'organisation matérielle. (Voyez la lfe section de cette partie.)

158 FOND. DE ht\ PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. III.

lement unis dans le même rapport, savoir : 1° le sujet moi qui perçoit ; 2° le mode perçu ; 3° le terme extérieur où ce mode est rapporté. Les deux couleurs étant perçues dans le même objet et comparées l'une à l'autre, comme nous venons de le dire, par des actes successifs de l'attention, les deux termes du rapport fondamental resteront les mêmes puisqu'ils sont indépendants de tous les modes attribués. C'est comme l'unité qui sert de module commun à tous les nombres composés ; chacun de ces nombres exprime un rapport à cette unité fixe, et les relations de ces nombres comparés les uns aux autres sont de véritables proportions dont l'unité sous-entendue est l'antécédent commun. Or, ce rapport simple, invariable et universel, puisqu'il entre dans tous les modes, est comme l'unité numérique, supposée implicitement par l'esprit, mais dont il ne s'occupe pas lorsqu'il établit les diverses relations des nombres.

Le résultat de cette comparaison d'images est la perception de quelque analogie de ressemblance ou de dissemblance, qui détermine à les ranger dans la même classe ou à les comprendre sous le même signe.

Si l'on pouvait être fondé à attribuer avec les Kantistes certaines formes à la sensibilité humaine,, comme étant naturelles ou inhérentes à son exercice, le rapport de ressemblance serait sans doute la première de ces formes. En effet, une multitude d'associations par analogie ou ressemblant se trouvent déjà établies dans l'imagination ou subordonnées à la sensibilité; elles précèdent l'exercice de nos facultés actives et leur donnent des lois plutôt qu'elles

n'en reçoivent. Ainsi l'enfant, séduit par quelques ressemblances imparfaites, transporte à l'étranger le nom de père; et dans l'origine des langues, des noms propres ou individuels se transforment immédiatement en signes de l'espèce, en noms communs ou appellatifs, applicables à une multitude d'objets qui viennent se grouper, pour ainsi dire, autour de quelques images ou souvenirs confus que la moindre analogie sensible suffit pour y associer.

Les animaux eux-mêmes sont affectés par ces ressemblances des sensations; leur instinct les dirige d'après elles, et l'homme s'en sert souvent pour les faire tomber dans ses pièges.

Ajoutez, comme remarque très-importante, que toute ressemblance perçue entre des sensations ou des images, leur est inhérente ou dépend de leur nature, de manière que, si celles-ci viennent à changer par quelques causes organiques, la ressemblance change aussi et s'évanouit. Ainsi, certaines couleurs ou nuances qui se ressemblent et se confondent même pour tels yeux, sont absolument différentes pour tels autres. On rapporte à ce sujet des exemples qui présentent les anomalies les plus singulières (i), et il n'y a point de doute qu'il n'en soit à peu près de même pour tous les sens externes. Nous éprouvons tous à chaque instant que, dans toutes les espèces de perceptions, il y a des ressemblances qui frappent

(1)81. Prévost cile à ce sujet des expériences très-curieuses faites sur une famille anglaise dont tous les individus avaient la faculté de voir l'étendue éclairée, sans distinguer les couleurs autrement que comme un mélange d'ombre et de lumière.

certains individus et que d'autres nient absolument ou regardent comme chimériques.

En vertu de cette pente naturelle qui entraîne l'imagination et les sens à associer tout ce qui se représente sous quelque apparence semblable, les objets particuliers d'intuition, ou les signes qui les représentent à l'esprit, ont une sorte de caractère commun ou spécifique, plutôt que propre ou individuel. La comparaison et l'abstraction qui nous servent ultérieurement à remonter des espèces aux genres et aux classes, ne servent donc point dans l'origine pour nous élever de l'individu à l'espèce; car ce qui constitue l'individualité, comme dit Leibnitz, d'une chose ou d'un être, est le dernier connu, puisque pour obtenir cette connaissance, il faut regarder la chose en elle-même. « Pour juger, » dit ce philosophe, « que l'enfant n'a point de précise idée de l'individu, « il suffît de considérer qu'une ressemblance médio- « cre le tromperait aisément et lui ferait prendre pour « sa mère une autre femme qui ne l'est point (1). »

C'est de ce commencement de généralisation imparfaite, ou de quelques signes ou idées vagues d'espèce, que part d'abord la faculté d'attention, pour arriver, par une suite d'abstractions et de comparaisons, à la formation régulière des genres et des classes indéfiniment étendues, qui semblent embrasser tous les phénomènes de la nature sous un certain nombre de titres généraux.

(1) Nouveaux Essais sur l'entendement humain, livre ni, ch. m, S 7.

Pour exécuter ce grand travail, deux voies sont ouvertes à nos facultés : l'une, qui est opposée à la pente naturelle de l'imagination et par là même plus difficile, moins attrayante et aussi moins pratiquée, consiste à s'emparer d'un composé sensible, à l'analyser jusqu'à ses derniers éléments, en allant des modes accidentels variables, jusqu'à ces propriétés essentielles ou permanentes qui restent toujours les mêmes. C'est là que la réflexion s'attache comme au fondement réel et commun de tous les genres et espèces de modes, ou à ce qu'il y a de plus universel en eux. Dans chaque sensation affective, par exemple, la réflexion ne s'attachera pas à ces modes variables qui offrent au sens interne certaines ressemblances plus ou moins vagues, d'après lesquelles ils sont rangés, distribués en espèces et genres, mais à l'unité subjective, invariable, qui ne fait que s'ajouter à toutes, reste quand elles passent, et sans lesquelles toutes les classes de sensations n'auraient rien de fixe ni de réel. De même, dans chaque perception, comme celle des couleurs, par exemple, l'abstraction réflexive laissera de côté ces modes qui varient incessamment, pour saisir ce fond permanent commun aux couleurs les plus différentes, (la forme d'espace) qui reste quand elles passent, et n'est pas seulement semblable , mais le même ou identique dans toutes, le même aussi dans les qualités tactiles qui se trouvent par cela seul si intimement associées avec celles de la vue. C'est ainsi qu'en s'arrêtant à un seul objet, l'esprit peut parvenir à concevoir certaines formes de coordination fixe, distinctement des modes variables coordonnés, et

qu'il peut découvrir le un dans le multiple, l'individuel dans le commun, l'abstrait dans le concret.

Cette opération qui consiste à réfléchir, et qui constitue l'individualité ou l'unité réelle et substantielle, dans l'idée du genre n'appartient point au système actuel, et nous ne l'indiquons ici que pour l'opposer à cette autre opération qui consiste à comparer et à classer des phénomènes multiples dont les ressemblances variables viennent se réunir sous un signe, comme sous une sorte d'unité artificielle. Dans ce dernier travail, l'attention prend son point de départ dans les composés sensibles, dans ces images vagues de l'espèce dont nous avons parlé, plutôt que dans l'idée précise de l'individu. En se fixant tour à tour sur chaque mode ou apparence semblable qu'offrent des objets divers, l'attention les fait ressortir des groupes naturels dont ils font partie, pour en former un nouveau tout artificiel dont un signe de convention est la base unique et fait toute la valeur.

D'une part, les modes abstraits par ressemblance commune conservent encore la forme ou le caractère sensible qu'ils avaient dans le sujet d'où ils ont été séparés, et auquel ils tendent toujours à se rejoindre. D'autre part, l'abstraction sera ou paraîtra complète, en ce que chaque collection de ces modes analogues, séparés de leur propre sujet d'inhérence, ne se réfère qu'au signe artificiel qui en fait tout le lien, et non plus à aucune unité réelle conçue ou permanente hors de l'esprit; la résistance et les qualités premières essentielles, communes à tous les objets

comparés et identiques dans tous, n'ayant pu être comprises dans ces rapports de ressemblance qui ne se composent que d'éléments variables et excluent, du moins par hypothèse, ce qui reste le même.

Ainsi, soit que l'attention s'attache aux ressemblances des qualités secondaires attribuées aux divers objets, ou aux substances permanentes hors de nous, soit qu'elle saisisse des rapports semblables entre les phénomènes transitoires, qui apparaissent dans un point de l'espace ou du temps pour disparaître subitement aux regards, elle s'appuie sur un même fond d'apparences sensibles. Pour elle tout est également phénomène, il n'y a pas plus d'unité de cause que de substance. Toujours guidée par quelques analogies sensibles, elle parcourt une échelle de comparaisons qui l'élève successivement des espèces aux familles et de celles-ci aux genres et aux classes plus étendues, fondées sur un seul caractère sensible qui, étant abstrait, ou séparé de toutes les circonstances particulières de lieu et de temps, embrasse une multitude indéfinie de phénomènes.

Si, par une telle suite de comparaisons et d'abstractions, l'esprit se trouve enfin conduit jusqu'à ces rapports les plus généraux appelés lois, qui planent sur les classes entières de phénomènes, il y voit encore, non la cause une ou identique productive des effets similaires, mais réellement la ressemblance de ces effets, ou un seul phénomène généralisé. De même qu'il voit la substance proprement dite du corps dans le mode sensible le plus permanent, et le moi dans un assemblage de sensations, ainsi l'unité

m FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. 111.

réelle, toujours enveloppée sous la forme du multiple, n'est plus qu'une unité collective; sa valeur se réduit à celle d'une abstraction ; toute abstraction est une idée générale, toute idée générale n'est qu'un signe, une pure dénomination.

En opposant l'attention qui compare et perçoit des rapports de ressemblance à la réflexion qui abstrait et saisit des rapports d'identité, je viens d'indiquer la grande ljgne de démarcation qui sépare les sciences physiques ou naturelles des sciences métaphysiques et mathématiques. En effet, l'esprit qui remonte par la chaîne des abstractions réflexives jusqu'au fait primitif, qui sert de principe commun à toutes les sciences, comme de fondement un à toutes nos idées de genres et de classes, laissant de côté tout ce qui varie pour ne s'attacher qu'à ce qui reste, trouve : d'une part, ces qualités premières essentielles à ce que nous appelons corps, qui font l'objet de la physique générale, de la science du mouvement, de l'étendue et des nombres, modes permanents et inséparables de cette unité de force résistante qui est l'élément, le terme nécessaire du rapport fondamental de l'existence ; d'autre part, ces facultés ou idées de cause, d'un, de même, inséparables du sujet de l'effort, qui est l'antécédent unique du même rapport. Quel que soit celui des deux termes auquel il s'arrête, l'esprit pourra construire une science propre à lui, avec des éléments fixes, homogènes, indépendants des impressions de la sensibilité, et affranchis de toutes ses anomalies et vicissitudes. En transportant au monde des phénomènes les relations

immobiles déduites de cette source pure, le métaphysicien et le géomètre pourront seuls embrasser la grande chaîne des êtres, coordonnés suivant leurs rapports les plus fixes, les plus uns, comme ils le sont peut-être dans la pensée de celui qui les créa. Etranger à ces relations éternelles, le physicien qui s'attacherait uniquement aux rapports passagers de ressemblance phénoménale, n'atteindrait pas au delà des limites d'une science incomplète par elle-même, qui n'aurait pas plus de fixité que les modes ou qualités sensibles dont elle se compose, pas plus de certitude que les ressemblances si souvent illusoires, pas plus de réalité objective que les termes de genres ou déclasses artificiels sur lesquels elle s'appuie, alors qu'elle prétendrait réduire en effet l'idée de cause, de force, à la simple représentation de tel effet généralisé ; celle de substance, aux réunions de modes ou de sensations variables.

Mais ce qui la constitue science de vérités absolues, comme on l'appelle, c'est précisément ce dont elle ne tient aucun compte et qu'elle croit devoir toujours soigneusement écarter, c'est, outre la constance des lois de la nature qu'elle admet comme une donnée première infaillible, cette liaison nécessaire de la cause efficace et une, aux divers phénomènes produits, fondée sur le fait primitif de la conscience, et dont la conception réflexive est aussi essentiellement distincte de celle de tout l'effet généralisé que l'idée du moi l'est de tout assemblage d'impressions sensibles (1); c'est cette relation,

(1) Lorsque nos physiciens modernes ont transformé, autant que

aussi essentielle, que conservent toujours les modes les plus abstraits avec l'unité réelle de la substance d'où ils ont été tirés, et dont l'unité artificielle du signe n'est qu'un symbole; c'est tout ce que le physicien ne peut ni sentir ni imaginer, et dont par là même il est porté à nier la réalité, mais qui n'en dirige pas moins, malgré lui ou à son insu, toutes ses conceptions, donne un fondement solide à toutes ses classes artificielles, et imprime le sceau de l'unité à ses expériences isolées, un caractère immuable à tous ses points de vue phénoméniques.

Un des plus grands abus de cette tendance à généraliser, celui qui me semble avoir le glus retardé les progrès de la philosophie, a été de confondre les idées de genres et de classes fondées sur les rapports de ressemblance phénoménique , avec les idées abstraites de la réflexion, sur laquelle se fonde toute la certitude des existences que nous ne voyons ni

possible, toute la valeur des causes ou facultés occultes en une simple expression de phénomènes sagement généralisés , ils ont fait sans doute une chose très-utile à leur science , en la restreignant à son véritable objet et en y appliquant la seule bonne méthode dont elle soit susceptible; mais quand ils ont réduit (et quelquefois au delà des bornes) le nombre de ces causes, quand ils ont affirmé surtout , et sans restriction , que les termes dont ils les désignent n'emportent pour eux rien de plus que l'idée de faits généraux, ils se sont, je crois, fait illusion, et leurs assertions me semblent contredites par les efforts mêmes qu'ils sont constamment portés à faire, soit pour éliminer des inconnues qu'ils sentent devoir toujours rester telles, soit pour en écarter ou en échanger les notions. Malgré eux, le signe indéterminé qui énonce un agent ou force productive, quoique logiquement identique avec le terme général et sommatoire d'une série d'effets, n'en conserve pas moins réellement sa fonction propre, et ces deux valeurs, l'une individuelle, l'autre générale et abstraite, n'en demeurent pas moins distinctes dans l'esprit.

SYSTÈME PERCEPTIF. — CIIAP. IV» 1G7

n'imaginons, mais dont nous ne sommes pas moins fermement assurés.

Les caractères de distinction que nous venons de reconnaître nous conduisent à jeter un coup d'œil sur une question agitée dans les écoles depuis plusieurs siècles, souvent reproduite jusqu'à nos jours, sans être encore, je crois, entièrement résolue, de manière à ne plus laisser aucun doute.

On demande quel est le véritable objet de notre pensée lorsqu'elle emploie des termes généraux? Les uns soutiennent avec l'ancienne secte des réalistes, que ces termes emportent avec eux la conception d'un objet réel, tandis que d'autres soutiennent avec les nominaux qu'il n'y a dans la pensée rien que le signe, sans lequel cette idée générale n'aurait aucun fondement hors de nous ni dans notre esprit. Cette dernière opinion, accréditée par Condillac qui en a fait la base de sa doctrine, est assez généralement adoptée parmi nous, et restreinte ou niée dans des écoles étrangères. Je crois qu'il y aurait un moyen de mettre enfin un terme à ces dissidences, si l'on voulait s'arrrêter à constater les bases de la distinction précédemment établie entre les idées abstraites réjlexives, et les idées générales fondées sur les rapports de ressemblance.

En ayant égard aux premières idées, on peut soutenir jusqu'à un certain point la doctrine des réalistes ; en ne considérant que les secondes, on ne saurait contester les principaux points de la doctrine des nominaux. Le défaut commun aux deux, c'est de considérer d'abord d'une manière exclusive l'un ou

l'autre mode de procéder de l'esprit, soit par réflexion et abstraction, soit par comparaison et classification, et d'étendre ensuite par induction ou analogie les propriétés qui ne conviennent qu'à un système d'idées abstraites, à un système tout différent dont ils ne tiennent aucun compte.

En partant de l'idée d'un composé sensible, et abstrayant toutes les qualités accidentelles de couleurs, de formes, etc., on arrive à l'idée des propriétés essentielles , ou à la seule propriété qui le constitue pour nous objet. Qu'on donne un nom à cette unité séparée, et qu'on applique ce nom à tous les objets considérés sous le même rapport, comme participant à la même propriété essentielle, invariable et identique dans tous : dira-t-on que cette idée universelle n'est qu'un nom et n'a aucune réalité bors du signe de convention qui l'exprime? Ne serait-ce pas ôter tout fondement réel à nos idées de substance, de cause, de force, pour attribuer exclusivement la réalité à des pbénomènes variables, passagers et sans consistance? On saperait ainsi par sa base toute la science humaine, et l'on assurerait le triomphe de l'idéalisme le plus absolu.

D'un autre côté, en partant de cette faculté de généralisation qui se dirige sur plusieurs objets à la fois, pour saisir leurs qualités sensibles, communes ou analogues ; en supposant que ces qualités communes, d'abord entièrement séparées ou abstraites de leur sujet d'inhérence, soient réunies de nouveau dans une sorte d'unité collective artificielle, dont un signe fait tout le lien, comment attribuer quelque

réalité objective à une telle idée? De quel droit notre esprit croirait-il pouvoir conférer l'existence à ses créations? Qui pourrait croire qu'il y a autant de substances ou d'entités réelles qu'il y a de genres ou de qualités abstraites, substantifiées par la forme du langage : comme une humanité existante, indépendamment de ce qui constitue chaque individu de notre espèce, une animalité réelle, indépendante de ce qui fait tel animal en particulier, etc. Assurément lorsque nous abstrayons toutes les qualités sensibles reconnues semblables dans Pierre et Paul, pour en former l'idée du genre exprimée par le terme homme, il n'y a point d'être réel à qui cette idée corresponde. Mais n'est-ce pas la manière dont l'idée a été formée, savoir par comparaison et généralisation d'un certain nombre de qualités sensibles qui n'ont aucune existence hors de leur sujet, n'estce pas, dis-je, ce procédé même de classification qui exclut toute la réalité qu'on pourrait attribuer à l'idée générale d'homme ? Au lieu de suivre ce procédé, supposez qu'écartant de l'idée complexe exprimée par ce signe homme, toutes les qualités ou les formes sensibles sous lesquelles je me représente un homme, je concentre ma vue intérieure sur ce qui me constitue moi, être sentant et pensant, organisé et doué de sensibilité, ayant la conscience de mon individua lité personnelle et de l'action ou de l'effort constant que j'exerce au moyen de certains organes que ma volonté met en jeu, et que j'étende cette idée abstraite réflexive à tous les individus auxquels j'attribue aussi un moi, est-ce qu'une telle idée n'enfer-

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