‹ Œuvres inédites;Chapitre 16 sur 33 · C. — Des sentiments · texte numérisé non relu

C. — Des sentiments

Dans le système de l'affectibilité pure, toutes les intuitions, les images et les mouvements suivent les impressions affectives reçues par l'organisation vivante; tout est subordonné à ces affections. Dans le système sensitif, elles conservent encore la prédominance : ce sont elles qui déterminent le plus souvent l'apparition des images, les croyances qui s'y joignent, et les désirs ou les émotions qui s'y rapportent. Les analyses contenues dans la section précédente offrent assez d'exemples propres à confirmer cette initiative nécessaire que prend la sensibilité spontanée sur les phénomènes de l'imagination, et par elle sur les aperceptions d'un être actif et intelligent. Au contraire, dans le système actuel de l'attention, les sentiments ne naissent dans l'âme qu'à la suite des perceptions ou des comparaisons de l'esprit, qui doivent nécessairement les précéder et sans lesquelles ils ne pourraient avoir lieu. L'idée et le sentiment du beau viennent de nous en fournir un exemple qui peut être confirmé par l'analyse d'autres sentiments.

Les philosophes qui ont subordonné à la sensation toutes les facultés de l'esprit humain, ont étendu au système intellectuel entier ce qui n'appartient qu'aux deux premières divisions que nous avons considérées, où la sensibilité première en exercice donne en effet son ton et sa forme propre aux images et aux croyances entraînées dans sa direction. Les uiéta-

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physiciens purs qui ont voulu tout ramener à l'unité systématique de pensée, ont transporté aux affections de l'animal qui se meut, ce qui n'appartient qu'aux sentiments de l'être intelligent, qui est affecté par le résultat de ses propres opérations. C'est ainsi que Descartes et Leibnitz s'accordent à dire que les impressions immédiates de la sensibilité la plus passive, ne sont agréables ou désagréables qu'en tant qu'elles se rapportent à la conscience actuelle de quelque perfection ou imperfection, dont l'âme s'affecte en tant qu'elle juge. Totaautem nostra voluptas posita est in alicujus nostrœ perfectionis conscientiâ []).

Ces deux points de vue opposés sont vrais chacun dans le système de facultés auquel il se rapporte. Il est vrai que l'affection est avant le jugement, et que plusieurs croyances s'y rapportent : il est également vrai que le jugement est avant le sentiment de l'âme, qui attend en quelque sorte pour s'affecter, que l'entendement ait prononcé sur ce qui est conforme ou opposé à l'ordre, à l'harmonie, au perfectionnement où elle aspire. Nous avons vu un exemple de ce dernier cas dans l'idée et le sentiment du beau, où le plaisir attend en quelque sorte pour se faire sentir, que l'entendement ait prononcé que l'objet est beau, ou qu'il ait exécuté les opérations de comparer, d'abstraire, de combiner. Ne serait-il pas absurde de ranger dans la même catégorie les impressions immé-

(1) Voyez Descartes, Lettres à Élisabetli. — Leibnitz , le tome n de ses œuvres, et, en particulier, les Principes de la nature et de la grâce fondés en raison, % 17.

(liâtes de la sensibilité, et de dire qu'elle attend aussi pour être affectée par des odeurs, des saveurs, des qualités tactiles agréables ou désagréables que l'entendement ait jugé si ces sensations sont favorables ou contraires à la perfection de l'âme ou du corps?

Les mêmes opérations actives qui font naître l'idée ou le sentiment du beau donnent lieu aussi à d'autres sentiments de l'âme, sur lesquels nous devons nous arrêter pour compléter l'analyse des phénomènes qui rentrent/dans le système actuel.

« Ce qui est nouveau et singulier, » dit Smith, dans un fragment sur l'histoire de l'astronomie « excite « i'étonnement; ce qui est inattendu, la surprise; ce « qui est grand ou beau, Y admiration (1). » Quoique cette synonymie ne soit peut-être pas très-exacte, elle est du moins propre à marquer les nuances de ces sentiments, qu'on a souvent confondus entre eux, et avec l'effet immédiat des impressions sur les sens.

Que dans le silence des sens et le recueillement de la méditation un bruit soudain vienne frapper mon oreille; que dans l'obscurité de la nuit un météore brille à mes yeux et éclaire l'espace, tout mon corps frissonne et est agité d'un mouvement convulsif ; j'éprouve une émotion subite qui me gagne le cœur, avant que l'esprit ait eu le temps de s'occuper de sa cause. La surprise naît toujours d'un contraste entre l'état antérieur de notre sensibilité et celui où une impression nouvelle tend à la porter : l'émotion qui résulte de ce contraste se proportionne à la diffé-

(1) Voyez les Essais philosophiques de Smith, publiés par M. Dugald Stewart et traduits par M. Prévost, tome i, page 139.

rence ou à l'opposition de deux états de l'âme, et peut être portée à un point où, dépassant toutes les forces de la sensibilité, elle l'absorbe et la détruit, comme on Ta vu quelquefois dans un passage trop subit de la tristesse ou du désespoir à une joie excessive.

Je dis que la surprise est une émotion et non pas un sentiment, parce qu'elle précède toute comparaison et qu'elle en est indépendante. Le bruit soudain qui me frappe et me tire de la rêverie, le météore qui brille tout à coup à mes yeux, l'objet nouveau et extraordinaire qui se présente pour la première fois, m'ont donné l'émotion de la surprise avant que j'aie pu me rendre compte de la cause du phénomène. Si cette première émotion est vive jusqu'à un certain point, elle fera naître la crainte, la terreur, entraînera l'imagination, suggérera des croyances illusoires, enfin donnera lieu à tous les phénomènes de l'ordre sensible, étranger à nos facultés actives d'attention et de comparaison.

Lorsque la surprise est modérée et que l'intelligence en exercice a déjà contracté des habitudes, la première émotion ne servira qu'à mettre ses facultés enjeu; l'individu cherchera à attribuer le phénomène à quelque cause naturelle, l'objet nouveau à quelque genre, classe ou espèce d'être qu'il connaît. Si la comparaison faite amène le jugement d'attribution, à l'émotion de la surprise succède le sentiment agréable attaché à la découverte d'un rapport nouveau, qui grossit la masse de nos connaissances et semble étendre notre être. Si, au contraire, le plié-

nomène ou l'objet nouveau n'offre aucune analogie avec ce qui est connu, ne rentre dans aucune des classes ou espèces dont nous avons les signes, l'étonnement naît et va toujours croissant, à mesure que les efforts de l'esprit pour comparer et trouver des analogies se multiplient sans aucun résultat.

L'être intelligent seul peut s'étonner, lorsque des phénomènes imprévus ne rentrent pas dans le champ de ces associations d'idées où il est toujours porté à renfermer la nature. Ce sentiment, produit de l'activité de l'esprit et d'une connaissance commencée, féconde et développe à son tour les germes d'une multitude de connaissances, dans la physique en particulier. L'homme ignorant est surpris de tout ce qui frappe ses sens pour la première fois ; il n'y voit que des miracles (1). Il faut avoir déjà acquis beaucoup d'idées pour savoir s'étonner. C'est l'étonnement que produisent quelquefois certains écarts apparents dans la marche de la nature, qui donne le mouvement à l'esprit humain, lui révèle le secret de ses forces, le pousse dans la carrière indéfinie ouverte à sa perfectibilité, et finit par soumettre à son intelligence les lois qui régissent l'univers.

Descartes considère l'étonnement comme un excès de l'admiration (2). Je crois que ces sentiments ne sont pas de la même espèce : le sentiment de l'admiration n'est autre que celui du grand, du sublime dans la nature ou les arts; il peut aussi être précédé

(1) Quid non in miraculé est , dit Pline, cum primum in notitiam venit?

(2) Les Passions de l'dme, deuxième partie, art. lxxiii.

do la surprise, mais il diffère de l'élonnement, en ce que ce dernier sentiment n'est produit que par les objets nouveaux qui sortent du cercle de nos connaissances habituelles et que nous cherchons vainement à y rattacher. Au contraire, plus nous étudions, mieux nous connaissons ce qui est grand et beau en soi, plus nous sommes frappés d'admiration. D'autres fois, nous admirons d'autant plus que notre âme transportée dans un ordre infini qu'elle désespère d'embrasser, s'abandonne à ce sentiment ineffable qui absorbe toute idée, exclut tout effort de pensée. L'admiration ne peut appartenir qu'à une nature intelligente; il faut avoir beaucoup pensé pour savoir admirer ce qui est grand : ce beau naturel que nous pouvons connaître, et plus encore cet infini idéal que nous devons toujours ignorer.

Les sentiments dont nous venons de parler, quoiqu'ils soient accompagnés d'émotions, en diffèrent toujours essentiellement, en ce qu'ils s'attachent à la contemplation de certaines idées propres à les faire naître, et qu'ils sont indépendants de la croyance, ou de la réalisation de ces idées hors de l'esprit, sur laquelle ils n'influent en aucune manière comme le font les émotions dont nous avons parlé. Ainsi la contemplation des idées les plus abstraites et de leurs rapports nouveaux que l'intelligence aperçoit entre elles, peut faire naître dans l'âme les sentiments du beau, de l'admiration, sans qu'elle soit portée à leur attribuer une réalité indépendante. Observons de plus que ces sentiments sont invariables et constants dans toutes les dispositions organiques; ils naissent

infailliblement toutes les fois que l'entendement perçoit les rapports des idées, tandis que les émotions, même celles qui proviennent des croyances ou des images, supposent toujours quelques dispositions antérieures de la sensibilité, sans lesquelles elles ne sauraient naître (1).

Rien de plus important et de plus curieux à observer que l'influence opposée et alternative des émotions ou des passions, et celle des sentiments, sur la conduite et les actions de l'être moral.

L'homme qui se laisse diriger par ses émotions, cède toujours à la disposition affective du moment : tantôt bienveillant et doux, tantôt misanthrope, dur et emporté, ses jugements sur les êtres et les choses suivent tous les modes variables de sa sensibilité, tous les caprices de son humeur. Il se dirige toujours d'après des affections particulières qui, se concentrant dans les limites d'un lieu, d'un temps, d'un objet présent, lors même qu'elles sont sympathiques et morales, comme la pitié, la bienveillance, peu-

(1) Descartes observe très-bien, au sujet de l'admiration , que cette passion diffère de toutes les autres en ce que, contrairement aux émotions ordinaires, elle ne produit aucun changement dans le cœur. La raison qu'il en donne, c'est que ce sentiment, « n'ayant « pas le bien ou le mal pour objet, mais seulement la connaissance « de la chose qu'on admire, il n'a point de rapports avec le cœur a et le sang, desquels dépend tout le bien du corps, mais seule- « ment avec le cerveau où sont les organes des sens qui servent à « cette connaissance. »(Les Passions de l'âme, Part. n,art. lxxi.)

Descartes aurait pu généraliser cette observation et s'en servir comme d'un caractère très-propre à distinguer les affections et les émotions qui forment nos croyances, des sentiments de l'âme qui résultent des jugements ou opérations intellectuelles.

vent blesser les lois du devoir et de la justice (1). Les émotions sympathiques elles-mêmes, qui sont le fondement de la sociabilité et le premier attribut d'une nature morale, peuvent aller directement contre ces lois, en nous portant tantôt à repousser ou à fuir l'être qui souffre pour nous délivrer de la peine qu'occasionne sa présence, tantôt à secourir, ou d'autres fois à sauver le coupable malheureux, et à être ainsi cruel envers les bons par une pitié mal entendue pour les méchants.

L'homme qui n'a pour principes d'actions que des sentiments est un modèle de constance et d'égalité de caractère. Les idées des rapports vrais et absolus qu'il soutient avec les êtres n'étant pas susceptibles de changement, les sentiments qui s'y rattachent seront immuables. Il éprouve sans doute des changements dans ses dispositions et son humeur, mais ces variations n'auront aucune influence sur sa conduite extérieure ni sur les principes qui la dirigent; elles seront toutes au dedans de lui-même et n'auront que sa conscience pour témoin. Aux idées qui constituent la félicité publique et particulière, le bien-être des individus, l'amélioration et le perfectionnement de l'espèce, s'allient en lui tous les sentiments grands et généreux, toutes les affections bienveillantes et sympathiques. Ces sentiments étendus sur la grande famille dont il fait partie, ne sortiront

(1) La vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées. (J.-J. Rousseau, Émiie.) — Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut l'étendre sur tout le genre humain, {Idem,)

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jamais des bornes de la justice et ne pourront dégénérer en faiblesse.

Sous l'empire des émotions et des passions, l'être sensible ne s'attacbe qu'au plaisir actuel, comme au seul bien, et repousse la peine présente qui est le seul mal. Sous l'empire des sentiments, l'être moral voit, dans un bien présent, des maux éloignés représentés par des idées ou des souvenirs qui deviennent des prévoyances; et dans un mal actuel, des biens à venir, dont l'imagination lui procure une sorte de jouissance anticipée. Entre ses passions et ses sentiments, il s'élève une lutte d'où la vertu sort triomphante. L'impression, ou le plaisir actuel, est mis en balance avec l'idée ou le souvenir de la peine qui doit en résulter; ou bien, la privation, le mal du moment se compare avec l'idée du bien à venir. De cette comparaison résulte la préférence accordée au mal apparent actuel sur le plaisir présent. Cette préférence est déterminée par le sentiment, comme le sentiment l'est par la comparaison établie entre les impressions et les souvenirs. L'activité de l'attention rendantl'idéeplus vive, en rapproche, pour ainsi dire, l'objet, et accroît le sentiment qui y est associé, au point de le faire prévaloir sur l'émotion présente, qui s'affaiblit et prend à son tour les couleurs d'un objet éloigné. C'est ainsi que la liberté morale se trouve garantie.

La sensibilité est essentiellement limitée ; la volonté, ou la liberté morale, est une force indéfinie qui peut s'accroître en proportion des obstacles. L'activité n'est point, comme on l'a dit, dans la préfé-

rence, pas plus que la volonté n'est dans le désir. On ne préfère qu'après avoir comparé. Or, c'est dans la comparaison qu'est l'activité; la préférence n'en est que le résultat (1). L'homme sensible préfère nécessairement le meilleur, mais le meilleur n'est reconnu ou jugé tel que par l'être actif qui fait un effort pour le chercher, et qui y arrête volontairement sa pensée. L'inattention et la légèreté de l'esprit sont peut-être les premières causes de l'immoralité; le défaut d'affections sociales qui fait les grands coupables est plus rare qu'on ne pense.

La liberté morale est placée entre les passions qui s'exaltent par la sensibilité physique, et les sentiments qui s'avivent par la puissance de la volonté,

(1) Charles Bonnet a fait de grands efforts pour concilier le principe d'activité de l'âme avec la sensibilité à laquelle il la subordonne. Ce qu'il dit sur la préférence annonce tout son embarras, fait sentir le défaut de toutes ses analyses et y décèle une sorte de cercle vicieux.

« Au moment que la statue a éprouvé la seconde sensation, elle « s'est rappelé la première, elle a préféré l'une à l'autre. — Von- « loir est cet acte d'un être sentant ou intelligent , par lequel il « préfère, entre plusieurs manières d'être, celle qui lui procure le « plus de bien ou le moins de mal. — La volonté est donc subor- « donnée à la faculté de sentir ou de connaître. Ce sont les sensa- « tions ou les perceptions qui déterminent l'exercice de la volonté.» (Essai analytique, ch. xn.)

Mais d'où vient que telle sensation lui plaît plus? Est-ce seulement en vertu de la manière d'agir de l'objet sur l'organe ? Alors l'individu ne fait qu'obéir à l'attrait instinctif du besoin ; il ne préfère pas, il n'agit pas, etc. Mais une impression actuelle vive et agréable par elle-même, ou par les dispositions organiques, est comparée à un souvenir, à une idée d'abord faible et languissante ; l'activité de l'attention donne à ce souvenir une vivacité égale ou supérieure à l'impression ; le bien éloigné, ainsi représenté avec les couleurs vives du présent, plaît davantage que le bien actuel et, par suite, est préféré. L'activité est donc avant la préférence qui lui est subordonnée, dans tous les cas où il y a choix, liberté, comparai-

fixée sur les idées qui peuvent les faire naître. Anéantissez, l'une des deux forces antagonistes, et il n'y a plus de liberté, parce qu'il n'y a qu'un seul parti, qu'une impulsion ou une détermination unique. L'homme qui suit la loi du devoir par un sentiment de préférence est heureux; celui qui enfreint cette loi sent qu'il eût pu la préférer : il est malheureux. Voilà la sanction des lois morales.

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