ANALYSE DES FACULTÉS DE L'HOMME
La vie de relation ou de conscience a son principe dans l'effort voulu.
Avant que cette vie de relation commence, il n'y a que des impressions passives et des mouvements instinctifs, des modes de plaisir ou de douleur sans moi.
Les facultés actives et les facultés passives, bien que parfaitement distinctes, sont étroitement unies dans l'homme, duplex in humanitate.
Il importe également, pour établir la science complète de l'homme, de bien distinguer les éléments qui le constituent, et de suivre ces éléments dans leurs combinaisons diverses.
Tous les faits de la nature humaine peuvent être classés dans les quatre systèmes suivants, systèmes qui ne représentent pas des abstractions logiques, ou le résultat d'analogies vagues et arbitraires, mais qui sont distingués les uns des autres en vertu d'observations positives et réelles.
1° Les affections pures, en l'absence du sentiment d'existence personnelle, demeurent en dehors du cercle de la connaissance, dans lequel elles ne peu-
vent entrer plus tard, qu'en s'associant avec les éléments de l'ordre actif : système affectif.
2° Dès que l'effort est en exercice, le moi s'unit aux modifications variables de la sensibilité, mais sans jamais s'identifier avec elles. Il rapporte ces modifications à des sièges organiques, les attribue à une cause, leur associe des rapports d'attribution et de causalité, inhérents à l'exercice de l'effort voulu, et étrangers aux affections La connaissance trouve ainsi son origine, et le jugement : « je sens » a une base. Mais le moi, dans le premier degré de son union aux impressions, n'est encore que spectateur, sans concourir par son action propre à l'effet produit : système sensitif.
3° Le moi peut prendre une part directe aux modes perçus. Mais, aussi longtemps que son action est subordonnée à l'action des objets extérieurs qui la sollicitent, le sentiment qu'il a de lui-même demeure encore enveloppé el comme confondu dans la perception : système perceptif.
4° La volonté, par une action initiale, peut déterminer des modes dans lesquels l'impression n'est jamais que consécutive à l'effort voulu. Le moi, dès lors, ne peut plus ignorer sa propre causalité et sa part dans le fait de la connaissance. Il s'aperçoit, et par là même il aperçoit les notions dont il est l'origine. Le fait primitif est dégagé de toutes les modifications adventices auxquelles il s'associe ; et le sujet étant aperçu dans sa pureté, Y objet de la connaissance se trouve aussi, par là même, isolé et comme mis à nu : système réflexif.
Système affectif.
V affection est la sensation sans moi, et par conséquent sans idée, sans forme d'espace ni de temps.
Ce n'est pas une abstraction, mais un mode réel qui est toute l'existence de beaucoup d'êtres vivants, qui constitue la nôtre à son origine, et actuellement encore toutes les fois que Faction de la volonté est suspendue entièrement.
L'expérience nous enseigne que le moi s'associe aux impressions, à des degrés divers, et tend à disparaître toujours plus complètement à mesure que les impressions gagnent en intensité. Nous sommes conduits par là à concevoir un état dans lequel les impressions subsistent seules.
Plusieurs philosophes (Leibnitz, Buffon, Bacon, Bonnet) s'accordent à admettre un semblable état à titre de mode réel.
Les affections étant contemporaines de la vie, on ne peut rechercher leur origine (I).
(Affections générales.)
En l'absence de toute impression, venue du dehors,
(1) L'existence des modes affectifs est un des points de la théorie de M. de Biran qui soulèvent le plus de difficultés.
Les principaux passages à consulter dans l'édition Cousin, sont : tome ii, pages ï3li à 17,, ; tome ni, pages 208 à 293; tome iv, pages 81 à 116. (Voir à ce sujet l'Introduction générale de l'Éditeur, placée en tête des présents volumes.)
il doit exister un sentiment vague de la vie, sans personnalité. Pour devenir quelque chose comme sentant, il faut d'abord être quelque chose comme vivant.
Les impressions faites sur les organes internes (le système nerveux de la vie organique) se confondent avec le sentiment général de la vie. Il en est de même des impressions faites sur les extrémités nerveuses des sens externes, aussi longtemps que ces impressions conservent un caractère excitatif général.
Les affections sont agréables ou douloureuses. Elles amènent des mouvements de réaction qui tendent à les maintenir ou à les repousser.
Il est, dans notre mode actuel d'existence, un grand nombre de modifications, celles, par exemple, qui dépendent de l'âge, de la santé, du climat, sur lesquelles tout retour nous est interdit. Le moi en devient témoin, sans pouvoir en arrêter le cours.
Il existe en nous deux forces : l'une aveugle, l'autre prévoyante ; bien qu'unies, elles demeurent deux et sont toujours prêtes à se séparer.
(Affections particulières.)
A mesure que la vie se développe, le caractère excitatif général des impressions diminue, et les affections particulières peuvent se manifester isolément.
Au tact se rapportent les affections de froid, de chaud, d'humide, de poli, etc.
Les affections de Xodorat et du goût soutiennent
KÉSUMÉ. Zl35
des rapports étroits avec les instincts de conservation, de nutrition et de propagation. Lentes à se séparer du sentiment général de la vie, elles tendent incessamment à s'y rejoindre.
Les affections visuelles, au contraire, perdent promptement le caractère de généralité. C'est à la présence de ces affections qu'il faut attribuer le fait que les couleurs nous plaisent ou nous déplaisent absolument, indépendamment de tout plaisir né de la comparaison ou de la distribution.
Les affections auditives rendent compte de ce qu'on appelle timbre dans les sons, et accent dans les voix, et jouent un grand rôle dans les phénomènes de la sympathie des êtres sensibles. Elles n'appartiennent pas à l'appareil auriculaire, d'une manière exclusive; mais l'action des ondes sonores sur d'autres organes, l'épigastre par exemple, tend à produire une affection générale, et non localisée.
(Intuitions immédiates.)
Toutes les affections, par leur nature, sont absolument passives, et, par suite, en dehors du système delà connaissance. Mais les unes demeurent toujours plus ou moins confuses, tandis que d'autres renferment un élément qui les rend plus particulièrement aptes à entrer en combinaison avec le moi, et à recevoir les formes de l'espace et du temps.
Cet élément que nous distinguons sous le titre à' Intuition immédiate passive consiste :
Pour le tact : dans la distinction naturelle et, pour
ainsi dire, organique des points coordonnés dans un espace.
Pour la vue : dans une coordination naturelle des couleurs, qui tient à la distinction des fibrilles de la rétine; et dans une propriété vibratoire en vertu de laquelle l'organe prolonge et reproduit spontanément les images.
Pour l'ouïe : dans une distinction des sons successifs ou simultanés, due aux inégalités des fibres de la lame spirale; et dans la vibratilité des cordes de l'instrument auditif qui peut prolonger ou reproduire spontanément les sons.
(Phénomènes consécutifs.)
Chacune des modifications qui viennent d'être énumérées laisse une trace dans l'organisation.
Ces traces influent sensiblement sur le mode d'existence ultérieur, mais ne sont liées à aucun souvenir, parce que l'affection a été sans conscience.
Les affections proprement dites laissent après elles des attraits ou des répugnances. Les attraits ou les répugnances qui se manifestent dans l'état conscient, tirent souvent leur origine d'affections qui se sont produites pendant le sommeil , ou même dans une période antérieure à la naissance.
Les intuitions laissent après elles des images ou fantômes, qui se reproduisent spontanément, soit dans leur ordre primitif, soit dans de nouvelles agrégations fortuites. De là les phénomènes des rêves, du délire, etc.
Les mouvements de réaction laissent après eux des tendances d'où naissent des mouvements spontanés.
Ainsi rentre dans le système affectif tout un ordre de capacités d'être modifié, ou facultés improprement dites et purement passives, dont la réunion constitue une vie animale et sans conscience.
L'affection prépare les modifications sensitives; l'intuition prépare la perception, les mouvements spontanés préparent l'effort. Mais cette préparation ou antériorité dans le temps, n'est, eu aucune manière, une production, La vie animale s'associe à une autre vie, elle ne se transforme pas.
L'être affectif est identifié avec ses impressions ; la vie de relation ne commence qu'avec le moi.
Système sensitif.
La vie de relation dépend du concours de deux ordres de faits que les unitaires (spiritualistes ou matérialistes) s'efforcent en vain de réduire à un seul.
Par le degré inférieur d'effort qui fait la simple veille, le durable de l'existence est constitué, le moi est associé aux impressions du système précédent qu'il revêt des formes de l'espace et du temps, et dont il devient spectateur, sans les modifier par une action expresse et directe.
(Union du moi avec les affections. — Sensations affectives.)
Les affections générales sont rapportées au corps en masse. Elles tendent toujours, en raison de leur nature propre, à absorber le moi.
Les affections particulières sont localisées. Cette localisation suppose la connaissance de l'organe comme terme de l'effort et siège de l'impression.
(Union du moi avec les intuitions. — Sensations représentatives.)
L'habitude qui émousse les affections, tend au contraire à rendre les intuitions toujours plus distinctes.
L'intuition, indifférente de sa nature, ne saurait absorber le moi, car elle suppose un mode de coordination dans un espace dont le moi ne peut que se séparer.
En se rejoignant à la sphère de la connaissance, l'intuition devient sensation représentative.
Chaque organe se localise d'abord, comme terme particulier de l'effort général qui fait la veille et indépendamment de tout acte exprès d'attention appliqué à des objets extérieurs.
Une des grandes erreurs de Condillac a été de ne pas reconnaître que sa statue ne saurait s'identifier avec des intuitions qui renferment la juxta-position dans l'espace, comme elle s'identifie avec un mode purement affectif, tel qu'une odeur.
nïisuMft.
(Union du moi avec les traces des affections et des intuitions. — Réminiscence. — Généralisation spontanée.)
L'effort non intentionné qui constitue la veille, constitue aussi le durable du moi, ou de la personne identique, et rend la réminiscence possible.
La réminiscence est de trois espèces différentes : selon qu'elle a pour objet notre propre être, ses modifications ou des intuitions externes.
La réminiscence personnelle ou identité personnelle a son sens propre et indépendant de la sensibilité ; c'est une idée réflexive simple. Elle est la base du souvenir, à l'inverse de l'opinion de Locke, qui commet sur ce point un cercle vicieux manifeste.
« Le rapport de succession de nos manières d'être variées, qui est ce que nous appelons le temps, a pour premier terme ou pour antécédent nécessaire un sentiment de durée uniforme qui n'admet ellemême aucune variété, et à laquelle se réfère tout temps réglé et déterminé, comme tout nombre se réfère à l'unité fondamentale (1). »
(1) Quelques lignes après celles-là, l'auteur fait mention « du « sentiment identique et immédiat de l'existence personnelle ou « d'une durée qui peut être considérée comme la trace de l'effort « Quant uniformément, de même que la ligne mathématique est la « trace du point qui flue. »
On peut regretter que ces paroles ne soient pas plus explicites et que nulle part l'auteur n'ait traité directement et ex professo de l'origine des notions de l'espace et du temps. Il se borne à établir incidemment en divers endroits de l'Essai :
1° Que les formes de l'espace et du temps ne sont pas passivevement innées, mais supposent l'acte qui fait le moi.
T Que l'espace (en tant qu'espace interne et non représentable objectivement ) est compris dans le fait primitif.
La réminiscence modale s'applique aux sensations qui se reproduisent dans une partie du corps où elles ont été antérieurement localisées. Ces sensations sont reconnues, non dans leur degré (froid ou chaleur par exemple), mais dans leur nature générale seulement.
La réminiscence modale n'est point inhérente à l'affection passive ; elle ne se fonde que sur l'attribution à un siège organique que le moi reconnaît comme sien.
La réminiscence objective nous fait reconnaître la ressemblance d'une intuition actuelle avec une image qui est la trace d'une intuition antérieure. La conscience actuelle du se joint à l'intuition, la réminiscence personnelle (conscience du moi passé), à l'image.
« L'identité appartient exclusivement au moi, et ne peut être reconnue qu'en lui sous la forme du temps. La ressemblance est toujours concrète avec les objets représentés hors de nous. »
C'est en se livrant à l'imagination qui fait de l'espace le symbole sensible du temps, et en confondant l'indistinction que la distance imprime aux objets, avec l'affaiblissement qui résulte, pour une image du temps écoulé, c'est en faisant abstraction du rôle de la personnalité dans la réminiscence, que l'on a pris un souvenir pour une image, et une image pour une sensation affaiblie.
3° Que l'origine de toute idée de succession est dans la volonté qui étant une, ne peut accomplir qu'un seul acte aperceptif à la fois.
U" « Que le temps et l'espace sont aussi distincts que le moi et « ce qui n'est pas le n<oi le sont dans le fait de conscience. »
UËSUMÉ. m
Les intuitions, reçues à la fois, se coordonnent dans un même tableau. Un trait suffît pour reproduire le tableau tout entier. De là résulte une agrégation des images avec les intuitions, et des associations spontanées qui se mêlent à la perception, sans que l'être sentant ait, dans le système actuel, la force de réagir contre ces influences.
L'imagination rappelle à une unité, qui a son type dans le moi, les intuitions qui offrent la plus faible analogie. Il en résulte un commencement de généralisation toute spontanée. Les termes singuliers deviennent rapidement communs, et il faut plus tard un effort pour arriver aux conceptions vraiment individuelles.
( Association de l'idée de cause avec les sensations. — Croyance. — Désir.)
Le moi revêt de ses formes propres tous les modes auxquels il participe. Aussi, tout phénomène où intervient la conscience renferme nécessairement l'idée d'une cause.
Cette cause est moi, si le mode est aperçu comme le résultat d'un effort voulu; elle est non-moi si c'est une impression passive, indépendante de tout exercice de la volonté.
Il faut bien distinguer la connaissance d'un objet étranger, qui ne naît que d'une résistance perceptible à l'effort, et la croyance à une cause étrangère qui est suggérée par de simples affections.
Les affections, combinées avec la croyance, ou î'im
dée encore vague d'une cause productive, prennent un caractère de relation qui les rend susceptibles d'être étudiées par le moi; nous les désignons sous le titre d'émotions.
Les émotions prennent un tel empire sur les images et les représentations qu'on ne croit et n'imagine que ce qui est en rapport avec leur caractère. Les croyances illusoires de la manie, l'ardente imagination du jeune âge, l'adoration des peuples enfants pour les phénomènes delà nature, proviennent de ce que, sous le règne exclusif de la sensibilité, toute image accompagnée d'affections est crue ou réalisée.
Toutes les émotions peuvent être réunies sous le titre de désir. Le besoin , élément de la vie animale et simple, ne devient désir qu'en se combinant avec la croyance.
Les émotions ou désirs peuvent se diviser en : Amour, qui comprend joie, espérance, sécurité; Haine, qui comprend tristesse, chagrin, crainte. Une émotion continuée ou répétée devient passion. La passion, poussée à l'extrême, ramène l'homme à une vie presque simple et fatale.
Les mouvements volontaires qui peuvent être exécutés sous l'influence du désir, mais qui peuvent aussi être exécutés dans un sens contraire au désir, diffèrent absolument des mouvements purement instinctifs dans lesquels la volonté n'entre pour aucune part.
L'identification du désir et de la volonté est une classification arbitraire, entièrement contraire à l'observation réelle des faits de notre nature.
(Signes.)
Les signes qui peuvent exister dans l'ordre sensitif sont des signes involontaires, sympathiques, réveillant une multitude d'images à la fois, et qui n'ont pas de rapport avec les signes intellectuels et disponibles des systèmes suivants.
Système perceptif.
A. — Phénomènes primitifs.
L'effort tend à être absorbé par les affections, et dissimulé par l'habitude dans les représentations ; mais il prend, dans certains cas, une énergie particulière qui rend la conscience plus distincte.
L'attention est ce degré d'effort, supérieur à celui qui fait simplement l'état de veille, et résultant d'une volonté positive et expresse. En fixant l'action des organes sur un seul objet, elle rend les sensations plus nettes et les transforme en perceptions.
L'attention est circonscrite dans la sphère des muscles mobiles à volonté. Elle s'applique spécialement aux sensations représentatives déjà coordonnées dans l'espace et le temps. Le caractère excitatif des pures affections tend à la détruire.
L'attention, n'étant que la volonté même en exef-
cice, n'a pas plus de rapport avec une impression, devenue exclusive par sa vivacité, que l'impulsion d'une passion aveugle n'en a avec l'action libre de la volonté.
(Perceptions de l'odorat, du goût, de l'ouïe et de la vue.)
Les verbes flairer, savourer, écouter, regarder, expriment, dans leur opposition aux verbes sentir^ goûter, entendre et voir le degré supérieur d'effort qui constitue l'attention dans les opérations des sens de l'odorat, du goût, de l'ouïe et de la vue.
Pour l'odorat et le goût, l'attention ne s'applique pas aux impressions, en tant qu'elles sont excitatives et reçues passivement, mais en tant qu'elles dépendent de mouvements volontaires qui fournissent une base au souvenir.
Les impressions de l'ouïe sont naturellement coordonnées dans le temps. Lors même qu'elles sont élevées au rang de perceptions, l'élément involontaire l'emporte toujours de beaucoup sur l'élément volontaire.
Les représentations visuelles offrent toujours un caractère mixte. Le regard passif embrasse simultanément un tableau entier, tandis que le regard actif ne se fixe que sur un seul point à la fois. Mais, comme le mouvement volontaire, imprimé aux organes, devient presque automatique, par l'effet de l'ha bitude, l'élément passif est toujours prédominant, comme pour les perceptions de l'ouïe.
hésumé. m
Le regard actif fait disparaître les fantômes spontanés, produits d'une vision purement passive.
II peut y avoir, à la fois, deux images, mais non deux actes d'attention visuelle.
La prédominance du sens de la vue, dans notre organisation, explique la tendance si générale à mettre la pensée en images. Cette tendance est à la fois la source du matérialisme (Hobbes et Gassendi) en tant qu'elle s'oppose à toute observation intérieure ; et la source de l'idéalisme (Berkeley, Hume) en tant qu'elle conduit à n'admettre partout que des apparences, sans aucun support substantiel.
(Perceptions du toucher actif. — Jugement d'extériorité. )
Le fait primitif donne la connaissance du corps propre.
L'effort, qui fait la veille, suffit pour que les sensations suggèrent l'idée d'un non-moi indéterminé.
Les intuitions tactiles, séparées de la résistance, ne fourniraient, comme la vue, que des images sans support.
Le toucher, élevé à ce degré d'activité qui constitue l'attention, donne la connaissance des corps étrangers et fournit seul, primitivement, une base au jugement d'extériorité.
La pression tactile seule, et la résistance seule, pourraient se confondre avec un surcroît d'inertie ou avec une résistance organique. Mais la réunion de la pression tactile et d'une résistance étrangère à l'effort et qui ne s'y proportionne pas, donnent Fi-
Uk6 FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.
dée du corps étranger. Il suffît en effet, pour que cette idée soit complète, que la pression tactile qui renferme déjà une représentation étendue, contracte une liaison intime avec l'idée d'une cause qui s'oppose à l'effort.
L'idée d'une force capable de résister au mouvement volontaire devient dès lors le support substantiel de toutes les représentations, le noyau autour duquel se groupent toutes les sensations non affectives. Cette idée se joint à toute pression ou à la vue de tout espace coloré.
L'étendue tactile devient le symbole, le signe de manifestation de la force étrangère qui ne se révèle pas immédiatement comme la force propre.
Le toucber seul, fournit le vrai signe primitif d'une nature extérieure. Ce sens fondamental du jugement et de la connaissance jouit du privilège exclusif d'être commun à tous les organes.
Le jugement d'extériorité renferme plusieurs éléments qui fournissent la matière des analyses suivantes.
( Attribution organique.)
L'effort localise intérieurement les organes du corps propre. La sensibilité seule ne suffît point à faire reconnaître la position d'une partie impressionnée.
Quant à la connaissance purement extérieure de notre corps, à sa circonscription dans une étendue palpable et visible, Condillac l'a fort bien analysée,
RÉSUMÉ. hU7
et elle ne diffère pas de toute autre connaissance objective.
( Attribution substantielle. — Qualités premières. )
Si l'organe du toucher était un ongle aigu, supposé capable de percevoir la résistance simple (le point) séparée de toute impression hétérogène, l'objet de la perception serait l'objet mathématique dans sa pureté, et tous les phénomènes se borneraient au rapport unique de la réplique de deux forces.
Telle est la condition hypothétique du jugement substantiel, base de tous les jugements composés.
Dans le système perceptif, la résistance simple ne se dégage pas des intuitions multiples, mais elle en est séparable en droit.
C'est sur le rapport simple de la force à la résistance que se fondent les qualités premières qui appartiennent à l'essence du corps, c'est-à-dire qui appartiennent nécessairement à l'idée que nous nous en formons.
Ces qualités se résument dans la résistance à l'effort, qui emporte l'impénétrabilité et l'inertie. L'étendue, que la résistance du point seul n'emporte pas, et la mobilité dont des résistances toutes invincibles ne donneraient pas l'idée, sont des conceptions d'un autre ordre.
(Attribution modale.)
Les sensations affectives nous sont données comme les effets d'une cause inconnue, non-moi.
UllS FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.
Le toucher précise ce nm-moi indéterminé. De là résulte l'attribution modale en vertu de laquelle, par l'union du rapport d'extériorité au rapport de causalité, nous considérons les corps comme causes de nos sensations.
Mais ce n'est que par un abus de langage qu'on a nommé qualités secondaires des corps les sensations de chaleur, saveur, odeur, etc. Nous transportons, par un trope, le signe de l'effet à la cause, mais sans attribuer ces modes aux corps eux-mêmes, ainsi que l'ont cru Descartes et Locke qui ont pris le soin superflu de combattre une erreur qui n'existe pas.
( Attribution objective. — Qualités secondaires. )
Les intuitions sont, par leur nature, projetées dans un espace dont le moi se distingue, mais sans être ni attribuées aux organes, ni localisées dans le continu résistant. Le toucher les fixe sur ce continu qui leur sert de base, et dont les couleurs, les qualités tactiles, etc., deviennent des modes.
Ces modes (couleurs, qualités tactiles, sons) qui varient par rapport à la résistance constante, de même que les sensations varient par rapport au moi permanent, sont les vraies qualités secondaires.
En distinguant l'attribution objective de l'attribution modale, on sépare ce qui appartient aux corps et ce qui n'appartient qu'à notre propre sensibilité; de même qu'en distinguant l'attribution objective de l'attribution substantielle on sépare les substances des phénomènes.
B. — Phénomènes consécutifs.
Les intuitions laissent après elles des images, les perceptions des idées représentatives.
L'activité volontaire qui se joint accidentellement aux intuitions, et peut toujours s'en séparer, est un élément constitutif de la perception.
( Kappel volontaire. >
Ce que le moi a mis du sien dans les impressions, (l'activité) peut seul revivre sous forme de rappel volontaire.
Dans la vision, le rôle de l'activité volontaire se borne à modérer la vibration de l'organe, ou à porter une attention successive sur les divers points d'un tableau toujours présent dans son entier à la vision passive. Les mouvements ainsi produits, tendent toujours à se confondre dans le fait concret de la représentation. Ils ne peuvent créer l'image, ni, par suite, en être les signes naturels.
Le toucher atteint le simple ; il serait susceptible, dans l'hypothèse de l'ongle aigu, d'atteindre le simple absolu. Par une série de mouvements, à chacun desquels répond un jugement d'attribution et un souvenir, il crée l'unité composée de résistance, association volontaire qui doit être distinguée des associations fortuites et passives de la vision.
Les mouvements peuvent être répétés, et devien-
nent ainsi les signes naturels de la perception, et la base d'un rappel volontaire.
Les images de la vue, dans le système actuel, devancent le rappel des formes tangibles. La mémoire serait ainsi paralysée dans son exercice, si l'institution des signes ne lui rendait son activité, dans le système suivant. L'aveugle, privé des impressions visuelles qui compliquent la perception, est plus rapprocbé que nous ne le sommes de la notion réfléchie des formes.
Les attributions modales n'entrent pas dans le rappel volontaire.
Les attributions objectives (qualités secondaires) ne fournissent que des analogies ou ressemblances entre des intuitions et des images.
Le toucher actif seul, a donné un support substantiel à ces apparences ; seul, il a imprimé à l'objet le sceau de l'unité, et seul aussi il est la base du jugement qui fait reconnaître à deux époques différentes, non des apparences semblables, mais un objet identique.
(Comparaison. — Classification. — Idées générales.)
La perception est toujours une comme l'attention. On ne compare jamais une perception actuelle qu'à la trace (idée) d'une perception passée.
Toute perception ou idée renferme un jugement simple qui suppose : le sujet, le mode perçu, le terme extérieur auquel ce mode est attribué. Il ne faut donc pas dire que le jugement est la comparai-
ttÉSUMÉ.
son de deux idées; mais que le jugement composé est la comparaison de deux idées (ou d'une perception et d'une idée) dont chacune renferme un jugement simple.
Dans la comparaison de deux modes, de deux couleurs, par exemple, attribuées à un même objet, les deux termes fondamentaux, le sujet et le terme d'attribution, demeureront les mêmes. Les modes seront comparés, et le résultat de cette comparaison sera : ressemblance, ou diversité.
Les généralisations spontanées du système précédent devancent tout emploi des facultés actives. Ce n'est que tardivement, comme l'a observé Leibnitz, que la pensée atteint les individus.
En partant de ces généralisations vagues, l'attention arrive, par les procédés de l'abstraction et de la comparaison, à établir des classes régulières. Ces classes ou idées générales, dépendent des modifications comparées et n'ont, par suite, qu'une valeur relative à notre organisation. Ce sont des unités collectives et purement abstraites dont le signe fait toute la valeur.
La classification s'arrête devant les notions réflexives, cause, substance... parce que ces notions identiques et universelles ne peuvent donner lieu à aucune comparaison fondée sur la ressemblance.
L'attention (caractère du système actuel) qui compare des modifications variables et saisit des rapports de ressemblance, est l'instrument des sciences physiques et naturelles. Ces sciences ne prennent pas en considération les notions réflexives sur lesquelles
seules, cependant, se fondent la valeur et la réalité de leur objet.
La réflexion (caractère du système suivant) qui s'attache aux éléments invariables du fait primitif, le moi et la résistance, et à leurs dépendances immédiates, est l'instrument des sciences mathématiques et psychologiques.
La distinction à établir entre les idées générales qui font du multiple une unité artificielle, et les notions réflexives qui manifestent dans le multiple l'unité réelle, cette distinction, peut fournir une solution à la querelle des réalistes et des nominaux.
Le signe fait toute la valeur des idées générales, ainsi que le veut la théorie des nominaux. Mais cette théorie ne saurait s'appliquer aux notions réflexives. Ces notions ont une valeur propre, indépendante de toute image ou représentation. Cette valeur n'est pas dans le signe, car l'institution des signes suppose la réflexion; et, par la réflexion seule, les notions sont présentes à la pensée, indépendamment de tout signe.
L'unité artificielle des idées qui dépendent des signes ne se manifeste que parce que l'esprit a présente l'unité réelle du moi, type et source de toutes les autres.
La science doit toujours partir de l'individuel, mais il ne faut pas confondre l'individuel sensible, toujours composé, et l'individuel réflexif seul simple.
(Combinaisons.)
Le toucher actif produit l' unité composée du sen-
sible, par une suite de mouvements volontaires. Les idées, loin de nous venir faites de toutes pièces, sont le produit d'une activité véritable.
L'esprit humain a besoin de l'unité, dont il porte le type en soi, et il ne conçoit jamais bien que ce qu'il a combiné lui-même. C'est pourquoi, pour comprendre la nature, il nous faut la réduire en système.
Les associations se forment, pour l'être sensitif, selon des lois passives; l'être actif donne des lois à ses idées et produit ainsi des idées archétypes.
Le ton de la sensibilité détermine la nature et le caractère des images qui se produisent spontanément dans le sommeil de la pensée. La faculté de combiner choisit des idées et des images qu'elle harmonise selon un plan un.
(Sentiments.)
Les sentiments sont des modes qui ne naissent dans l'âme qu'à la suite de perceptions, jugements ou comparaisons de l'esprit, qui doivent nécessairement les précéder et sans lesquels ils ne pourraient avoir lieu.
Dans l'ordre sensitif, les sensations précèdent le jugement. L'inverse a lieu dans Tordre perceptif où les sentiments s'attachent aux idées et naissent à leur suite.
Les sentiments sont accompagnés d'émotions; mais ils en diffèrent en ce qu'ils n'influent pas sur la ( royance ou la réalisation des images, en ce qu'ils
hbk FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.
se reproduisent toujours les mêmes sous l'action des mêmes idées, et sont ainsi indépendants des dispositions variables de la sensibilité.
(Notions morales.)
Les combinaisons d'idées morales, que Locke nomme des modes mixtes, ne sont pas arbitraires et sans modèle, comme les idées générales.
Sous la variété des modes qui répondent aux termes vertu et vice, il y a une unité réelle et fixe. Cette unité a son type permanent dans un sentiment d'attrait ou d'aversion, dépendant de notre organisation morale, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de changer. Ce sentiment s'applique exclusivement à certaines combinaisons d'idées, et donne ainsi aux classes, dans lesquelles nous rangeons les actions humaines, un fondement positif.
(Beau.)
Les combinaisons relatives au beau se rapportent, comme les précédentes, à des sentiments de l'âme qu'elles ont pour but d'exciter et qui leur donnent un fondement réel.
Les sensations isolées sont agréables et ne sont pas belles. Le sentiment du beau ne naît qu'à la suite de jugements qui lui servent de base.
Les éléments les plus divers (tous ceux, par exemple, que met en œuvre la représentation théâtrale) se
réunissent, sous ce rapport, en un même genre dès qu'ils ont pour effet d'exciter un même sentiment.
L'unité variée constitue , en raison d'une loi de notre nature dont le principe nous échappe, le beau absolu, qui appartient au système suivant, et résulte, abstraction faite des qualités qui s'adressent aux sens ou à l'imagination, de la convenance des parties entre elles et de leur rapport à une unité constante.
Le beau relatif, conventionnel et local, qui appartient au système actuel, résulte de certaines collections, ou unités artificielles de sensations agréables, qui flattent les sens et l'imagination. Il diffère du beau absolu, comme les idées générales diffèrent des notions réflexives.
(Surprise, étonnement. Admiration.)
La surprise est une émotion qui naît du contraste entre deux états divers de la sensibilité. Si elle est vive, sans l'être au point d'absorber toutes les facultés, elle donne naissance à la crainte, aux croyances illusoires, à tous les phénomènes de l'ordre sensible.
Si la surprise est modérée, elle éveille les facultés actives, et, dans les cas où un objet est reconnu nouveau, la surprise donne naissance à l'étonnement, sentiment qui est le mobile des recherches scientifiques.
L'admiration , contrairement à l'opinion de Descartes, est d'une autre nature que l'étonnement. L'admiration s'applique aux objets connus, et croît
d'autant plus que cette connaissance les manifeste comme grands ou beaux.
( Principe de la liberté morale. )
L'homme, sous l'empire des émotions, est livré à une sensibilité variable, et cède toujours à l'attrait du plaisir présent. Les idées , et les sentiments qui s'y attachent, peuvent seuls produire une conduite fixe et une préférence morale.
La préférence morale naît sous l'empire de l'attention, qui peut rendre une idée assez vive pour la faire prévaloir sur les impulsions de la sensibilité. L'activité, loin d'être subordonnée à la préférence, la précède donc.
Là se trouve la garantie de la liberté, car la sensibilité est limitée, et la puissance de la volonté peut croître indéfiniment.
« La liberté morale est placée entre des passions qui s'exaltent par la sensibilité physique, et des sentiments qui s'avivent par la puissance de la volonté
fixée sur les idées qui peuvent les faire naître
L'homme qui suit la loi du devoir, par un sentiment de préférence, est heureux ; celui qui enfreint cette loi sent qu'il eût pu la préférer, il est malheureux. Voilà la sanction des lois morales (1). »
(1) Dans le système perceptif, les idées ne sont encore que La trace des perceptions, mais l'auteur semble prendre le change et introduire à son insu, sous le terme idée, des conceptions purement intellectuelles qui ne peuvent appartenir qu'au système suivant. La loi morale ne peut être considérée en aucun cas comme
Système réflexif.
(Origine de la réflexion.)
Par le seul fait de l'existence aperçue, l'homme a le sentiment des éléments du fait primitif: l'unité du moi , sa causalité, le durable de la substance étrangère. Mais aussi longtemps que ces éléments ne sont donnés que dans le concret avec les affections passives et les représentations variables, ce sentiment confus ne s'élève pas à la hauteur d'une connaissance distincte.
L'attention qui distingue les uns des autres les modes externes ou internes, ne les distingue pas de leur sujet d'inhérence ou de leur cause productive.
La réflexion est « la faculté par laquelle l'esprit aperçoit dans un groupe de sensations, ou dans une combinaison de phénomènes quelconques, les rapports communs de tous les éléments à une unité fondamentale, comme de plusieurs modes ou qualités à l'unité de résistance, de plusieurs effets divers à une même cause, de plusieurs modifications variables au même moi, sujet d'inhérence, et, avant tout, des mouvements répétés à la même force productive, ou à la même volonté. »
la trace des perceptions. Une révision finale du manuscrit aurait sans doute fait disparaître, en partie au moins, les défectuosités de net ordre.
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Zj58 FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.
La réflexion commence virtuellement avec le premier effort voulu. Mais la conscience de l'effort disparaît sous les modifications passives qui s'unissent à l'effort, en vertu de la loi de l'habitude , qui, en même temps qu'elle facilite les opérations de notre nature agissante et pensante, nous aveugle sur leur principe.
La réflexion entre en exercice par le fait d'une impression, produit exclusif de la volonté, et dans laquelle cette volonté a nécessairement conscience de ce qu'elle opère.
Une telle impression résulterait du toucher actif, si, dans son exercice, la résistance pouvait être isolée de toutes les qualités perçues par le tact passif, comme cela aurait lieu clans l'hypothèse de l'ongle aigu.
Dans notre organisation actuelle, l'exercice de l'ouïe, joint à la voix, offre le seul exemple d'une impression de cette nature. Dans cet exercice, en effet , les fonctions sensitives et motrices , appartenant à des organes différents , ne peuvent pas être confondues. Dès que les vagissements instinctifs ont fait place à la voix librement voulue, l'être actif reconnaît son ouvrage dans l'impression perçue. 11 a conscience à la fois de la cause et de l'effet, abstraction faite de tout élément hétérogène, car il n'y a pas ici d'objet extérieur dans l'impression duquel la conscience de l'effort puisse s'absorber.
Dès que l'homme possède ainsi les deux termes du rapport fondamental dans leur pureté, il réflé-
chit; c'est pourquoi l'ouïe est, par excellence, le sens de l'entendement.
( Institution des signes. )
Il y a des signes institués dès que l'effort vocal est distingué des impressions qui en sont l'effet.
Les animaux ne parlent pas, parce qu'ils ne pensent pas. Ils n'ont pas les signes institués, parce que, bornés à une existence purement affective, à des impressions simples, que la présence d'un sujet ne compose pas, ils ne possèdent pas l'idée des deux termes fondamentaux de tout jugement : le sujet et l'attribut.
Les interjections involontaires de l'état affectif n'ont aucune signification pour l'être qui les émet. Dans le système perceptif, les signes représentent des combinaisons, des jugements, mais sans qu'il y ait séparation réelle des éléments divers de la perception. Les signes qui représentent les notions distinctes n'appartiennent qu'au système réfïexif.
Ces signes ne créent pas les notions de moi, de cause, de substance , qui ont leur fondement dans l'effort voulu , mais ils sont nécessaires pour que l'intelligence puisse considérer ces notions isolément, en dehors des groupes auxquels elles s'unissent (1).
(1 ) La rédaction de l'auteur renferme, sur ce sujet, des vues un peu divergentes qu'il aurait sans doute harmonisées, s'il eût mis la dernière main à son ouvrage. En traitant du rôle des signes dans le système perceptif, il les présente comme facilitant seule-
FONDEMENTS DE LA PSrCHOLOGŒ.
(Mémoire intellectuelle.)
La répétition des signes volontaires donne lieu à la mémoire intellectuelle, ou mémoire proprement dite, qui naît de la répétition d'un exercice de la volonté.
Dans tout acte de la pensée, il y a un exercice caché de la voix et de l'ouïe : nous nous parlons tout bas.
La mémoire diffère essentiellement de l'imagination, avec laquelle on l'a souvent confondue. Une faculté active qui rappelle les idées , par le moyen de leurs signes, se distingue bien nettement de la faculté passive, de conserver les traces des impressions.
« Les signes institués, étant des mouvements , ou actes volontaires , ne se lient d'une manière intime qu'avec d'autres mouvements ou actes qui leur sont
homogènes. » Ces signes font remarquer les opéra-
ment la conception nette et séparée des notions réflexives ; ici, il les déclare indispensables à cette conception. Voici les deux passages :
« Dans l'emploi des signes d'idées abstraites universelles, comme « ceux de substance, de cause, de force, d'unité, de même, etc., il y « a toujours une existence réelle, présente a l'esprit, indépendam- « ment du signe conventionnel, quoique celui-ci nous en facilite la « conception nette et séparée, ou l'empêche de se confondre avec « les images. » (Système perceptif, chap. iv.)
« Tour avoir l'idée ou la notion séparée de résistance, de subie stance, d'unité, de cause, il faut que je puisse les exprimer par « autant de signes; autrement chacune de ces idées resterait con- « fondue dans les groupes où elles entrent comme formes primi- « tives essentielles. » (Système réflexif, chap. n.)
résumé. m
tions actives qui , sans cette sorte de notation réfléchie, se voilent par l'habitude et disparaissent dans les perceptions concrètes , ainsi qu'il a été indiqué plus haut.
Les sensations afïéctives peuvent être notées par des signes qui nous attestent que nous avons été modifiés d'une manière agréable ou douloureuse, mais ces sensations mêmes sont irrévocables dans nos souvenirs.
Les intuitions et images se réveillent avec les signes, mais elles ont des lois propres, en vertu desquelles elles s'évoquent spontanément, lois que l'institution des signes n'a pas la puissance de détruire. Dans l'exercice de la mémoire, la représentation des idées est subordonnée au rappel des signes volontaires, tandis que, dans l'exercice de l'imagination passive, les signes ne sont que consécutifs.
Nous ne pouvons rappeler que ce que nous avons fait, combiné, ou imité nous-mêmes avec intention. Les signes vraiment utiles sont ceux qui font revivre les opérations intellectuelles (combinaisons, jugements, relations saisies entre les idées), et tiennent lieu de la vue directe de la vérité. Les rapports des idées sont lus, à l'aide de la mémoire intellectuelle, dans les formules qui expriment les rapports des signes.
Il faut bien distinguer de la vraie mémoire intellectuelle la reproduction mécanique de simples sons, séparés de toute idée.
(Raisonnement. )
On a défini le raisonnement « la faculté de con- « clure du général au particulier. » Le principe du syllogisme : « Ce qui est vrai du genre est vrai de « tous les individus qui y sont compris, » a, dans ce point de vue, une application universelle.
Cette théorie suppose que le sujet du raisonnement est toujours un terme général composé, le raisonnement une analyse de décomposition, et le rapport qu'il suppose un rapport de compréhension.
La décomposition d'un tout concret, soumis à l'observation, s'opère par une série de jugements; mais des jugements, sans lien nécessaire entre eux, ne peuvent jamais produire que l'apparence du raisonnement,
Lorsque je conclus de certaines apparences sensibles qu'un corps a toutes les propriétés de l'or, on pourrait dire que je forme ce raisonnement tacite :
Tout corps qui a de telles apparences possède toutes les propriétés de l'or.
Ce corps a de telles apparences (il est jaune, ductile, etc.).
Donc il est or.
Mais lorsque je m'exprime ainsi, je ne fais que revêtir de l'apparence illusoire du raisonnement l'opération qui consiste à classer, à lier, sur la simple analogie, tel signe à telles apparences (1).
(1) « Oui ne voit, dit l'auteur, que cet énoncé (ie raîsonne- « ment sur l'or) n'a que la forme du raisonnement et ne repose que
La décomposition d'une idée générale manifeste une nécessité purement logique. Si l'homme est animal , sa nature doit renfermer tout ce que renferme la nature animale. Mais cette nécessité logique, dont le principe est seulement la fidélité aux conventions du langage qui ont créé un signe collectif, ne doit pas être confondue avec la nécessité qui résulte de la nature même des choses.
Les assertions de cet ordre reposent toujours sur une base hypothétique. Elles supposent que les ressemblances qui ont servi à la détermination d'un genre sont des identités. Or, les éléments de l'animalité , par exemple , ne sont pas les mêmes dans l'homme et dans le lion ; tandis que ce qui est affirmé d'une ligue droite, est affirmé de toutes les lignes droites, parce qu'il y a identité réelle.
La faculté du raisonnement est la faculté d'apercevoir des rapports entre des êtres simples, ou entre les divers attributs d'un même être simple, ce qui suppose la conception de tels êtres, ou les actes réflexifs. C'est alors seulement que les sujets sont identiques, et non semblables, et que le caractère
« sur une induction d'analogie sujette à trompera chaque instant? « Quand même cette analogie résulterait d'un million d'expérien- « ces, la liaison affirmée ou conclue n'en serait pas plus nécessaire « et la majeure n'en serait pas moins fausse puisqu'elle érige en « principe absolu une vérité de fait particulière et contingente. »
Il y a ici, si je ne me trompe, une confusion entre la forme et la matière du raisonnement. La logique a pour but d'étudier les conditions qui rendent le raisonnement juste, abstraction faite de la valeur absolue de ses prémisses et de sa conclusion. Cette considération semble échapper à M. de Biran qui s'attache exclusivement à la nature des idées et laisse de côté le fait de leur enchaînement et des lois nécessaires qui y président.
Zl6Zi FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.
de nécessité se manifeste ; car c'est alors seulement que les rapports perçus sont indépendants des modes variables de notre sensibilité.
Les attributs unis à de tels sujets le sont, non par le rapport de compréhension qui lie le particulier au général, mais par un rapport de dépendance nécessaire (inhérence ou causalité) qui tient à la nature même, à l'essence du sujet qui enveloppe de tels attributs.
Les attributs sortent du sujet par son seul développement , et s'y rattachent par une dépendance nécessaire. Les jugements qui expriment cette dépendance sont synthétiques. L'analyse est une méthode préparatoire qui s'arrête aux sujets simples, point de départ du raisonnement.
Après avoir aperçu le lien de l'attribut au sujet dans un jugement , l'esprit aperçoit le lien de plusieurs jugements entre eux; ou la dépendance nécessaire dans laquelle plusieurs attributs sont d'une même essence, plusieurs effets d'un premier effet immédiatement lié à la cause.
Le raisonnement consiste donc en « une suite de jugements synthétiques qui ont tous un sujet commun, simple, un, universel, réel, et qui sont liés de telle manière que l'esprit aperçoive leur dépendance nécessairement réciproque, sans recourir à aucune notion étrangère à l'essence du sujet, ou aux attributs qui peuvent s'en déduire. »
Le principe du raisonnement peut s'exprimer ainsi : « Ce qui est vrai d'un sujet simple est nécessairement et identiquement vrai du même sujet,
considéré dans d'autres relations ou combinaisons quelconques. »
Ainsi l'assertion qu'un côté du triangle est plus court que la somme des deux autres côtés n'est qu'une forme particulière de l'assertion que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre.
On a voulu établir des formules pour le raisonnement comme on en a pour l'algèbre. Mais, dans le cas où les rapports dépendent de la nature des idées, on ne peut se dispenser d'avoir recours à la considération de ces idées elles-mêmes, comme on peut le faire dans les cas où les rapports sont tout à fait indépendants de la nature de leurs applications.
(Intuition intellectuelle.)
L'intuition est la vue immédiate qu'a l'entendement d'un sujet simple et réel. Elle s'applique aux éléments du fait primitif qui se distinguent par le moyen des signes, mais sans être séparés en fait.
Ainsi l'intuition distingue l'effort et la résistance, les trois dimensions de l'étendue, etc.
Le jugement intuitif exprime la relation des éléments au tout dont ils sont inséparables : « Le moi est cause des mouvements. — L'espace ne peut avoir que trois dimensions. »
Il y a donc :
1° Intuition de l'objet simple;
2° Abstraction ou décomposition de l'objet en par-
ties plus simples logiquement, mais qui ne sont plus intuitives dans leur isolement;
3° Union des éléments abstraits, par le jugement intuitif, d'où suit la composition logique d'une nature simple en réalité.
L'intuition seule est la base des jugements nécessaires. Les jugements d'expérience ne sont que probables.
Les éléments de l'intuition sont déterminés en nombre, mais toutes les relations susceptibles d'être aperçues et de s'ajouter synthétiquement, ne sont pas déterminées de même.
(Déduction.)
Les vérités intuitives, ou les faits du sens intime et leurs conséquences immédiates, forment la base de tout le travail de la raison.
Les' jugements intuitifs sont indémontrables par leur nature même, indépendants les uns des autres, et par suite ne peuvent être le résultat d'aucun raisonnement.
Mais il est des vérités secondaires qui se rattachent les unes aux autres et aux vérités intuitives, comme les anneaux successifs d'une chaîne, par la certitude de déduction.
Un jugement intuitif est toujours actuel ; on ne peut se le rappeler sans reconnaître immédiatement son évidence. 11 en est autrement des vérités déduites. Lorsqu'elles sont rappelées, elles ne deviennent pas par cela même évidentes, mais elles demeurent certaines,
parce que la mémoire intellectuelle qui les reproduit, rappelle en même temps, que leur dépendance nécessaire d'un premier principe a été constatée.
Sans la mémoire on ne pourrait pas s'éloigner des axiomes (jugements intuitifs). Le rôle de cette faculté subsiste toujours, bien qu'il puisse être dissimulé par la rapidité des opérations intellectuelles.
L'évidence de déduction étant indépendante du point de départ, il peut y avoir une vérité conditionnelle qui suppose seulement que la chaîne du raisonnement est régulière. La vérité ainsi obtenue a précisément la même valeur que le principe dont on est parti.
Dans la formation progressive de la science, on a pris longtemps des vérités déduites ou de simples résultats de l'expérience pour des principes vraiment premiers. L'esprit humain, dans sa marche, n'arrive que tardivement aux véritables axiomes.
(Vrais sujets du raisonnement.)
Toutes les notions qui donnent aux phénomènes un caractère de fixité, qui servent de base à des relations universelles et nécessaires procèdent du moi et non des sensations.
Ces éléments du fait primitif, unis synthétiquement aux impressions, en sont séparés par l'analyse de la réflexion (bien différente de l'analyse qui tire d'un tout sensible des éléments abstraits), et deviennent les véritables sujets du raisonnement.
Les deux termes du fait de conscience, l'effort et
la résistance, sont les sujets primitifs, simples et réels de toutes les attributions internes ou externes. Dépouillés de toutes leurs modifications variables, et réduits à leurs attributs essentiels, ils forment l'objet des deux sciences de raisonnement pur, les mathématiques et la psychologie.
Les sciences de description, de classification, de généralisation, fondées sur des rapports de ressemblance qui dépendent de notre organisation, sont des sciences conditionnelles. Ce n'est que par un abus de langage que le titre de sciences conditionnelles est donné aux mathématiques qui ont précisément pour caractère propre de déterminer des rapports fixes et indépendants de notre sensibilité.
La science de la nature ne donne lieu à des déductions certaines que pour les faits susceptibles de l'application du principe de causalité nécessaire, dérivé du fait primitif.
(Déductions mathématiques. )
L'unité résistante est la première conception mathématique. Un est un est le jugement fondamental.
L'unité se répète, sans admettre aucun élément hétérogène, et ses répétitions donnent lieu à des jugements toujours liés par l'identité, ou l'égalité absolue. Ainsi l'égalité des collections 3 + 4; 5 -f~ 2 ressort de leur égalité commune au nombre 7.
Ces jugements se multiplient, s'enchaînent et constituent la science des nombres.
Le point qui se meut forme la ligne. De la com-
paraison de plusieurs lignes formées d'éléments identiques, et non semblables ou analogues, naît l'affirmation que « la ligne droite est la plus courte. » Cette affirmation ne définit pas l'essence de la ligne droite, mais indique une relation qui s'unit synthétiquement à l'idée de cette ligne, de même que la relation de « plus petit » s'ajoute à l'unité comparée à ses collections.
On peut aller à l'infini dans la science de l'étendue, comme dans celle des nombres, sans admettre aucun élément hétérogène, et le caractère d'identité des éléments est l'origine du caractère de nécessité et d'universalité des relations.
Ces relations ne subissent aucune altération en passant de l'abstrait au concret. L'éclat de Mars, de Saturne et de Vénus dépend de mon organisation, mais le nombre de ces astres n'en dépend en aucune manière. J'affirme, contrairement à la sensation, la grandeur et la distance du soleil.
(Déductions psychologiques.)
L'objet de la psychologie est simple comme celui des mathématiques. Il en diffère en ce qu'il n'a rien de schématique, et en ce qu'il n'admet aucune représentation analogue aux figures de la géométrie.
Le moi est simple et ne se prête à aucune analyse, mais il donne naissance à une foule de jugements réflexifs qui constituent la psychologie. (Identité, liberté, causalité du moi, différence de l'effort et de son terme, causalité étrangère,,.)
Ces jugements se déduisent du fait primitif par une série d'identités; ils ne sont que ce fait même, envisagé sous différentes faces. Mais il s'agit ici, non d'identités purement logiques comme celles de Condillac, mais d'identités réelles, de vérités absolues, constatées par le sens intime, et liées entre elles par la raison.
(Comparaison des sciences mathématiques et psychologiques avec les sciences de classification.)
Il n'y a pas d'axiomes dans les sciences de classification, parce que le rapport de l'espèce au genre n'offre pas un caractère d'immédiation, et par suite, de nécessité.
Il n'y a pas d'idées générales dans les sciences de raisonnement pur, parce que les idées générales supposent la ressemblance et la comparaison, et que les sciences de raisonnement pur roulent sur l'identité.
Les signes algébriques représentent non des quantités généralisées, mais des opérations, indépendamment des quantités sur lesquelles on opère.
Les figures géométriques ne sont pas générales par ressemblance, mais bien identiques dans leurs éléments (les lignes) et identiques encore dans le nombre et la proportion de ces éléments,
Les nombres sont des collections d'identités, et non des collections d'objets analogues renfermés sous l'unité artificielle d'un signe.
(Déductions explicatives.)
Observer, classer, poser les lois, chercher les causes, est la marche de l'esprit humain dans toutes les sciences de faits.
L'observation et le classement sont des procédés étrangers au raisonnement proprement dit. Il en est de même de la recherche des lois, en tant que les lois ne sont que des genres, des faits généralisés. Les lois susceptibles de l'application du calcul ne se fondent point sur la qualité des phénomènes, mais seulement sur leur quantité, leur mode de coordination dans l'espace et le temps.
L'intervention de la notion de cause, déduite du fait primitif, introduit seule des déductions certaines dans les sciences qui ont la nature pour objet.
La cause vraie n'est ni un effet généralisé — ni une loi posée par l'observation — ni une succession manifestée par l'expérience — ni une chance dont le calcul des probabilités détermine le degré; mais bien la force productive de certains effets.
Cette force ne nous est pas donnée dans l'absolu, mais seulement dans sa relation aux effets produits. Pour qu'elle nous fût donnée dans l'absolu, il faudrait que nous eussions une connaissance de l'effort (type de toute idée de force) hors de sa relation à la résistance, ce qui n'est pas.
Lorsqu'une cause est donnée dans un premier effet (un mouvement déterminé dans l'espace et le temps) dont tous les autres suivent nécessairement, il y a
m FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.
lieu à l'application du calcul, puisque tous les mouvements peuvent être rigoureusement déduits du premier. C'est ainsi que d'un premier effet ou d'une tendance connue, Newton déduit tout le système du monde, et montre que tous les effets observés peuvent être prévus dans l'énergie de la cause. Il ne s'élève pas à la conception de la cause par une généralisation fondée sur l'analogie des effets, mais il conclut de l'identité mathématique des effets à l'identité de la cause.
La cause ainsi déterminée mathématiquement, et non physiquement, demeure absolument indépendante de toute explication physique portant sur le comment de ses effets.
(Hypothèses explicatives,)
Les hypothèses explicatives ont pour but de rendre compte du mode d'action physique des causes, ou du comment des phénomènes.
Descartes s'efforce en vain de composer a priori avec les éléments de la pensée les combinaisons sensibles connues par l'expérience. Il transporte les déductions certaines, qui deviennent alors illusoires, dans une sphère où il n'y a lieu à employer que l'observation et l'hypothèse ; il veut appliquer la synthèse à une espèce d'étude qui ne comporte que l'analyse.
Dans les vraies déductions explicatives, comme celles de Newton, il n'y a aucune supposition; tout est certain
Dans les hypothèses explicatives il y a toujours : 1 0 expérience ; 2° hypothèse ; 3° comparaison de l'hypothèse avec les faits. De cette comparaison naît la probabilité, qui peut atteindre un degré très-élevé, mais ne saurait se changer en certitude absolue.
La théorie de Copernic offre l'exemple d'une hypothèse à laquelle la confirmation toujours croissante de l'expérience a donné le plus haut degré de probabilité.
(Considérations sur la méthode psychologique.)
La psychologie est une science de déductions explicatives certaines, lorsqu'elle part du fait primitif et du principe de causalité, pour déduire tous les faits de son ressort.
La psychologie est une science de vérité conditionnelle, lorsqu'elle part d'une abstraction et non d'un fait, d'une idée générale et non d'une notion simple.
La psychologie est une science d'hypothèses explicatives incertaines, lorsqu'elle s'attache aux causes physiques des sensations.
La psychologie enfin est une science fausse, lorsqu'elle méconnaît le principe de causalité, le confond avec la succession, ou prétend ramener à des faits physiologiques les faits du sens intime.
(Sentiments.) (1)
Les sentiments du système réflexif sont dégagés de
(i) Cet article et le suivant n'existent pns dans la partie rédigée ir. . 81
klk FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.
tout mélange avec les éléments hétérogènes des émotions. Ils dépendent uniquement des rapports perçus entre les idées, et subsistent aussi longtemps que l'entendement est capable de concevoir ces rapports.
Ces sentiments s'attachent au beau intellectuel et au beau moral dans leur pureté.
(Prédétermination. — Liberté morale. )
La réflexion, qui fait le complément de l'entendement, donne naissance à la prédétermination qui fait le complément de la liberté morale.
Le souvenir d'un acte renferme le sentiment de la puissance de le répéter. Ce sentiment aperçu, dans le présent, est prévu pour le temps futur. L'agent moral prédétermine ses actes à venir, contractant ainsi avec lui-même un engagement qu'il se sent libre de remplir.
L'exercice répété de la réflexion transforme la loi du devoir en une sorte d'heureuse nécessité qui offre les caractères les plus évidents de la liberté, et en devient la sanction la plus réelle.