‹ Œuvres inédites;Chapitre 8 sur 33 · SYSTÈME SENSITIF. — CH · texte numérisé non relu

SYSTÈME SENSITIF. — CH

blance de deux intuitions (ou d'une intuition et d'une image) à deux temps différents de notre existence, l'un présent, l'autre passé. Je distingue ce jugement sous le titre de réminiscence objective* parce qu'ici ce n'est plus seulement notre être que nous reconnaissons, soit immédiatement, soit sous une modification interne répétée ; c'est une représentation extérieure que nous reconnaissons ou jugeons semblable à elle-même, en lui transportant notre propre durée.

Observons bien ici la distinction établie entre l'identité personnelle, qui sert de base à la réminiscence personnelle, et la ressemblance sur laquelle se fonde l'espèce de réminiscence que nous nommons objective. L'identité appartient exclusivement au moi > et ne peut être reconnue qu'en lui sous la forme du temps; la ressemblance est toujours concrète avec les objets représentés hors de nous ; elle est reconnue en eux sous la forme d'un espace où le moi n'est plus.

Dans la réminiscence objective, la forme d'espace, qui se réunit à celle du temps, sert à celle-ci, pour ainsi dire, de symbole ou de signe sensible. En effet, cette sorte de lointain obscur, sous lequel une image se trouve représentée comme à distance, la fait paraître aussi comme plus reculée dans le temps. Cette analogie sensible, si favorable à l'imagination qui tend sans cesse à revêtir de sa forme d'espace les notions mêmes les plus réflexives, et à les dénaturer pour les mettre à sa portée, a pu faire illusion à plusieurs métaphysiciens qui n'ont vu dans le souvenir qu'une image, et dans l'image qu'une sensation

affaiblie. Mais, suivant cette opinion qui matérialise, pour ainsi dire, le souvenir, comment rendre compte de l'espèce de souvenir qui s'attache à une multitude de modes dont il n'y a aucune sorte d'images persistantes?

J'accorde que l'image d'une intuition, comme d'une couleur, par exemple, ne soit que cette intuition même affaiblie : on pourra dire, en ce cas, que ce caractère d'affaiblissement, qui rend l'intuition plus obscure et comme plus éloignée dans l'espace, la fait paraître aussi plus éloignée dans le temps. Ainsi, l'impression affaiblie deviendrait un signe du passé, comme elle est le signe naturel de la distance. Mais comment identifier le signe avec la chose signifiée, et prendre une sorte de métaphore si commune dans notre langage, si propre à accréditer les illusions matérielles , pour l'expression d'une vérité absolue? Le temps et l'espace ne demeurent-ils pas toujours aussi distincts l'un de l'autre, que le moi et ce qui n'est pas moi le sont dans le fait de conscience? D'ailleurs, qu'a de commun une sensation plus faible avec l'acte de réminiscence? Est-ce que l'une ne peut pas être sans l'autre ? Est-ce qu'il n'y a pas d'image obscure sans réminiscence, et vice versa?

Après avoir assez longuement insisté sur cet article, qui me paraît être un des plus difficiles et des plus importants de la psychologie, je le termine comme je l'ai commencé, en observant que Condillac, après avoir si bien indiqué l'objet d'une analyse de la réminiscence, aurait pu le préciser encore da-

vantage, en disant que pour bien faire cette analyse, il faudrait lui donner deux et peut-être trois noms : l'un en tant qu'elle nous fait reconnaître notre être (ou notre propre identité dans le mode constant qui lui sert de base) hors de toute impression accidentelle ; l'autre en tant qu'elle nous fait reconnaître des modifications qui s'y répètent (ou les sensations localisées par attribution aux inerties organiques); un autre enfin, en tant qu'elle nous fait reconnaître ou juger la ressemblance (et non plus l'identité) des sensations qui se représentent, ou des intuitions coordonnées à la fois dans l'espace et le temps. Car ce sont là , dirai-je encore avec l'auteur de Y Essai sur l'origine de nos connaissances, des idées très-différentes, dont l'analyse psychologique est tenue de distinguer les termes, d'assigner l'origine ou de déterminer les conditions.

Premiers jugements d'analogie. Commencement de généralisation.

En vertu des deux modes de coordination par ressemblance ou simultanéité dans un espace, qui paraissent propres à nos intuitions diverses, toutes celles qui ont été reçues à la fois par le même organe ou par des organes différents, viennent se ranger ou se juxta-poser, suivant les lois de l'association, dans un seul tableau plus ou moins régulier, dont un seul trait reproduit suffit presque toujours pour repré-

m FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. II.

senter le tableau entier et compléter la perspective imaginaire. De là le mélange et l'espèce d'échange qui se fait continuellement entre les images répétées dans le sens interne, et les intuitions présentes aux sens externes, mélange tel que l'individu se représente le plus souvent ce qu'il imagine , et comme il l'imagine, plutôt qu'il ne perçoit, et comme il le perçoit, ce qui est hors de lui. C'est ainsi qu'une multitude de jugements ou d'inductions d'analogie associées à la sensation, finissent par se confondre avec elle et en deviennent comme des parties intégrantes dont il est impossible de la séparer.

Dans le système actuel, l'être sentant assujetti à ces lois d'association spontanée, résultats nécessaires des dispositions primitives de la sensibilité ou des habitudes qui s'y conforment, ne peut encore lutter contre elles ni même s'en rendre compte. C'est à de telles associations, toutes mécaniques et aveugles qu'elles puissent être, que vont se rattacher les premières idées générales; c'est là peut-être que toutes nos classifications scientifiques prennent leur source, et qu'une sorte d'instinct de l'imagination exécute déjà aveuglément, comme au hasard, et dans un cercle assez rétréci, un travail que l'intelligence sera bientôt appelée à développer et à étendre indéfiniment au moyen des signes qu'elle se créera.

Toutes ces associations précoces auxquelles l'imagination seule préside, avant même que l'activité perceptive entre régulièrement en exercice, tendent sans cesse à assimiler, à confondre et à rappeler à une sorte d'unité, qui a son type dans le moi lui-

même, les intuitions particulières qui ont entre elles le plus faible degré d'analogie.

Or, ce rappel des éléments les plus disparates à l'unité de représentation ou de conception, encore bien vague sans doute, est déjà un procédé de généralisation. Ainsi, l'enfant a déjà dans la tête l'archétype confus de l'idée générale homme^ quand il appelle tous les hommes papa. C'est ainsi que les premiers termes du langage deviennent si rapidement appellatifs ou communs, de propres ou individuels qu'ils étaient d'abord. Mais il importe bien d'observer que ce premier procédé de généralisation, loin d'être le résultat du développement des facultés actives de l'intelligence, est au contraire un résultat des premières lois de l'imagination, passive ou encore subordonnée à la sensibilité. Il est bien évident en effet que, moins l'attention prend part à une représentation quelconque, plus celle-ci est confuse ou indéterminée, plus elle est sujette par suite à se lier et se confondre avec toute autre qui aura le plus faible degré d'analogie ou de ressemblance avec elle. Or, c'est précisément à cette liaison spontanée, fortuite et irrégulière, qui détermine la transformation première des noms propres en termes généraux ou appellatifs, que se rattachent déjà une multitude d'illusions , de préjugés, d'assimilations fausses et précipitées, que la raison aura dans la suite tant de peine à détruire ou à rectifier.

Tels sont les principaux phénomènes relatifs à l'union du moi, avec les intuitions et les images correspondantes, la reproduction de ces images étant ex-

clusivement subordonnée, soit à des premières sensations, soit aux affections internes et spontanées de la sensibilité qui sont en liaison intime et habituelle avec lesdites images, comme nous allons le voir par d'autres exemples de faits relatifs au système actuel.

Page 1