CHAPITRE QUATRIÈME
DE L'ASSOCIATION DE L'iDÉE DE CAUSE AVEC LES PREMIÈRES SENSATIONS AFFECTIVES ET REPRÉ- SENTATIVES.
De la croyance, et de ses rapports avec les affections et les passions.
En s'unissant aux premiers modes simples, affectifs ou intuitifs, le moi les revêt, pour ainsi dire, des formes qui lui sont propres ou qui sont les conditions mêmes de son existence. Telle est d'abord la causalité immédiatement aperçue ou sentie dans Teffort, ou dans les premiers mouvements accompagnés de volonté. A partir du fait primitif du sens intime, on peut s'assurer que tout phénomène relatif à la conscience, tout mode auquel le moi participe ou s'unit d'une manière quelconque, renferme nécessairement l'idée d'une cause. Cette cause est moi, si le mode est actif ou aperçu comme résultat actuel d'un effort voulu ; elle est non moi, si c'est une impression passive, sentie comme opposée à cet effort, ou indépendante de tout exercice de la volonté.
Ce premier contraste aperçu ou senti de très-bonne heure entre l'action et la passion, porte l'homme en-
core enfant à croire à l'existence de causes ou de forces qu'il ne connaît pas, mais qu'il suppose capables de le modifier ou d'agir sur lui, comme il agit sur ses organes et par eux sur la nature extérieure. Assurément cette induction d'analogie précède de beaucoup le développement complet de la raison ou de la réflexion ; elle est bien avant tout emploi scientifique de ce rapport de causalité qui, après avoir ouvert le cercle de la connaissance, se retrouve encore à l'extrémité opposée et au point où ce cercle se referme sur lui-même. Sans doute l'être sensible et moteur ne peut commencer à sentir sa dépendance avant de s'apercevoir lui-même comme cause. Mais ces deux progrès se suivent si rapidement, l'induction est si rapprochée du principe qu'ils paraissent s'identifier et comme rentrer l'un dans l'autre.
Cette cause ou force mystérieuse qui dispose de l'être sentant, le modifie malgré lui, le poursuit quand il tend à s'échapper, lui résiste quand il l'appelle, est bien en effet autre que lui. C'est une puissance égale ou supérieure à la sienne, vers laquelle tendront dorénavant tous ses désirs, ses vœux, ses craintes, ses espérances.
La croyance d'une cause non moi diffère essentiellement de la connaissance d'un objet étranger. La première peut se fonder uniquement sur une sorte de résistance au désir même le plus vague; la seconde s'appuie sur une résistance perceptible à l'effort ou au vouloir déterminé. Celle-ci se limite au monde réel des substances; l'autre erre dans le
monde imaginaire des causes ou des forces invisibles. Ni l'une ni l'autre ne sont le fait primitif de conscience ; mais elles en sont peut-être également rapprochées. Quoique ayant sa source première dans l'activité du moi, la croyance se lie par une sorte d'affinité particulière avec ce qu'il y a de plus passif en nous, c'est-à-dire avec les affections générales de la sensibilité, qui suggèrent de très-bonne heure 11l'idée d'une cause non moi capable de les produire.
Nous avons déjà caractérisé ces affections d'une sensibilité intérieure, qui constituent immédiatement l'être sensitif dans un état de bien ou de mal être, indépendamment de toute participation de conscience. En s'associant au moi, ces affections immédiates, d'abord simples en elles-mêmes, se composent avec la croyance ou l'idée encore vague de cause productive. Dès lors elles ont pris ce caractère de relation, sous lequel le moi peut jusqu'à un certain point les étudier, les observer ou s'en rendre compte.
J'appelle émotions ces phénomènes mixtes où les affections jointes à la croyance, prennent un ascendant particulier sur les images et sur toutes les représentations. Et d'abord, je dis que ce sont les affections associées à la croyance, qui impriment à celle-ci ce degré de force et d'inflexibilité qu'elle montre dans son principe, avant que les facultés actives de l'intelligence puissent lui opposer quelque contre-poids. Il est facile de s'assurer par toutes les observations faites sur la nature sentante et sur nous,
qu'il y a, comme nous l'avons dit, telles affections immédiates qui constituent par elles-mêmes l'être sensitif dans tels états de tristesse et de crainte, ou d'hilarité et de confiance , de sentiment de force ou de faiblesse radicale. Or, il est d'expérience que l'individu ainsi modifié, par le seul effet de certaines impressions internes qui se lient d'une manière immédiate au sentiment général de la vie, et indépendamment de tout exercice des sens externes ou de l'imagination, ne croit et n'imagine que ce qui se rapporte au ton actuel sur lequel se trouve montée la sensibilité intérieure (1). Ce sont ces affections sensitives qui impriment, pour ainsi dire, la teinte particulière à tout ce qui se représente, et déterminent de plus l'apparition de certains fantômes revêtus de couleurs sombres ou gaies, suivant l'espèce de l'affection qui domine. Cette influence peut être même portée à un tel point, que les croyances illusoires qui s'y proportionnent prévalent sur tous les témoignages contraires et sur toutes les habitudes acquises. Telle est la croyance opiniâtre et inflexible qui s'attache aux visions des maniaques, des vaporeux, aux fantômes qui se produisent dans le sommeil, par l'influence sympathique que certains organes intérieurs, comme l'estomac, l'épigastre, le sixième
(1) Les phénomènes de l'instinct sont dus généralement à cette influence de l'organisation intérieure sur le cerveau, considéré comme le lieu des images. Il n'est pas plus difficile de concevoir comment les animaux agissent d'une manière conforme à leur appétit naissant, que d'expliquer comment nous agissons nous-mêmes d'après des lois semblables dans le sommeil.
sens, exercent sur l'organe de l'imagination, soustrait alors à l'empire de l'âme.
Dans des cas moins extrêmes, et môme dans notre état naturel, nous nous trouvons toujours d'autant plus disposés à croire à la réalité des causes ou des êtres imaginaires auxquels nos émotions se rapportent, que notre sensibilité est plus vivement excitée* soit par des impressions purement organiques, soit par de certains tableaux attrayants ou terribles qui sont propres à la mettre en jeu. Dans l'enfance et la première jeunesse où la sensibilité dirige et gouverne en maîtresse l'imagination, toute image ainsi accompagnée de quelque affection ou émotion particulière, est crue ou réalisée par un être dont le premier besoin est de croire, parce qu'il a aussi le premier besoin d'être ému.
Le même principe, ou le même instinct de crédulité, qui rend l'enfant si avide de contes de revenants, de fées, de chimères dont il croit fermement l'existence, entraîne les peuples encore enfants à se prosterner à l'aspect des phénomènes de la nature, qui les frappent de terreur ou d'admiration ; à adorer des causes ou forces qu'ils croient sans les connaître ; à attribuer une volonté, une puissance intentionnée, un moi enfin aux objets inanimés dont ils éprouvent quelque influence favorable ou funeste; à diviniser les astres, les nuages, la mer, les fleuves, les arbres des forêts ; à peupler de génies le ciel et la terre.
Des différentes espèces d'émotions et du désir en particulier.
Il y a autant d'espèces d'émotions particulières qu'il y a d'affections ou de traces d'affections unies au moi, et par suite à la croyance dont nous venons de parler. Mais les signes de nos langues n'atteignent point ces espèces diverses qui se réunissent assez vaguement en deux grandes classes opposées, sous les titres respectifs, amour et haine, classes auxquelles correspondent dans l'ordre sensitif simple l'affection agréable (plaisir), l'attrait, la sympathie, etc.; l'affection désagréable (douleur), l'antipathie, la répugnance, et, dans l'ordre sensitif composé, la joie, l'espérance, la sécurité qui se rapportent à l'amour ; la tristesse, le chagrin, la crainte qui se rapportent à la haine. Ces modes composés peuvent se résumer sous un seul terme, celui de désir qui embrasse toutes les espèces d'émotions.
L'être sentant a un besoin premier de toutes les impressions qui concourent à maintenir ou à développer son existence : ce sont les seules aussi qui lui sont agréables. 11 les cherche d'abord par instinct, il vole au-devant d'elles et tend à les retenir; il les aime dès qu'il est capable d'en connaître ou d'en croire les causes. Par le même principe, il fuit et repousse tout ce qui est contraire ou nuisible à
SYSTÈME SENSfTIF. — CH. IV. 73
son existence; il en hait les causes ou les dbjets dès qu'il croit qu'elles existent.
Aimer, a-t-on dit, c'est avoir besoin. Mais le simple besoin, ou l'appétit de l'instinct sensitif n'est pas encore l'amour ni le désir. Ces émotions de l'âme renferment la croyance qui en est un élément essentiel et dont la simple affection est indépendante. L'animal appète ce qu'il ne connaît pas : il a besoin ; l'homme aime ce qu'il connaît ou ce qu'il croit : il le désire. Dans le même sens, haïr, c'est avoir besoin; mais on ne hait de même que ce qu'on connaît, ou ce qu'on croit, comme cause défavorable à l'existence. L'animal éprouve des aversions ou des répugnances instinctives qui sont les traces d'affections pénibles ; l'homme hait les causes réelles de ces affections, qu'il juge ou croit exister : il désire qu'elles s'éloignent.
Le désir, ou le besoin uni à la croyance, comprend donc l'amour et la haine, et par suite toutes les émotions particulières renfermées sous ces deux titres généraux. Le désir tendant vers une cause d'impressions agréables renferme l'amour et avec lui l'une de ces émotions particulières : joie, espérance, sécurité, savoir : la joie quand l'être sensible croit que l'objet aimé et désiré va se rendre à ses vœux ; l'espérance quand il est probable seulement qu'il s'y rendra ; la sécurité quand il le sent ou le croit à sa disposition.
Le désir tendant à la fuite d'un mal ou d'une cause d'impression désagréable, comprend nécessairement la haine et avec elle la tristesse, la crainte et
lk FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. H.
le chagrin : la tristesse quand l'être sensible croit à l'existence d'une cause capable de le modifier douloureusement, alors môme qu'elle est éloignée de lui ; l'inquiétude ou le chagrin, quand il croit impossible d'y échapper; la crainte, quand il est probable seulement qu'il n'y échappera pas.
Soit que le désir aille au-devant des causes favorables ou amies, soit qu'il tende à éloigner des causes funestes et ennemies de l'existence, il se compose donc toujours d'une affection ou d'un besoin senti qui en fait la base, d'une image plus ou moins vague qui lui donne un objet, et d'une croyance qui s'y rattache ; or, cette croyance peut contrarier l'impulsion du besoin ou s'accorder avec elle. Dans ce dernier cas, c'est joie, espérance, sécurité (émotions agréables). Dans le premier cas, c'est tristesse, crainte, chagrin (émotions pénibles). Les deux sortes d'émotions opposées se trouvent donc également renfermées dans le désir, fondé lui-même sur le double besoin qu'a l'être sentant de rechercher le plaisir et de fuir la douleur (1).
Ce qui caractérise le désir et toutes les émotions ou passions qui s'y rapportent, c'est la part que prend
(1) « Le désir qu'on a lorsqu'on tend vers quelque bien, est accompagné d'amour, et ensuite d'espérance et de joie ; au lieu que le même désir, lorsqu'on tend à s'éloigner du mal contraire à ce bien, est accompagné de haine, de crainte et de tristesse: ce qui est cause qu'on le juge contraire à soi-même. Mais si Ton veut le considérer, lorsqu'il se rapporte également en même temps à quelque bien pour le rechercher, et au mal opposé pour l'éviter, on peut voir très-évidemment que ce n'est qu'une seule passion qui fait l'un et l'autre. » (Descartes, Les Passions de Came, deuxième partie, article lxxxvii.)
SYSTÈME SENSTTfF. — GfT. TV.
à ce phénomène l'imagination , entraînée dans la direction du besoin , ou influencée par l'espèce de l'affection dominante. Montée au ton de la sensibilité , l'imagination revêt l'objet du désir, de ces couleurs vives, attrayantes qui rendent à leur tour le désir plus impérieux, l'affection plus profonde, et par suite la croyance même plus ferme, plus inflexible.
Toute émotion continue ou répétée, ou le désir lui-même changé en habitude, prend le caractère que nous appelons expressément, passion, phénomène composé des mêmes éléments et auquel concourent de la même manière la sensibilité, l'imagination et la croyance. C'est dans la passion surtout que la sensibilité intérieure, habituellement excitée dans ses foyers principaux, prend un empire singulier et un ascendant irrésistible sur toutes les facultés, captive l'imagination, force la croyance, et finit par soumettre à ses lois la volonté même. Parvenu à ce degré d'entraînement, l'être sensible, absorbé, fasciné par le charme d'une seule passion, n'ayant de vie et de mouvement qu'en elle et par elle, se trouve presque ramené à un état de simplicité native [simplex in vitalitate). Automate sentant, toujours mu par des ressorts étrangers qui se tendent ou se relâchent sans sa participation, il a perdu avec sa liberté, sa force propre et constitutive; il n'est plus une personne morale, ou du moins s'il lui reste encore quelque sentiment confus de personnalité, c'est pour s'apercevoir qu'il est le jouet d'une nécessité aveugle, et placé tout entier sous l'empire du fatum dont il reconnaît
la toute-puissance et à qui il dresse des autels (1). Fort, quand il se croit soutenu par cette puissance mystérieuse et surnaturelle, il triomphe de tous les obstacles; le monde entier lui appartient. S'en croitil abandonné, il demeure livré à toute sa faiblesse, frappé de stupeur, anéanti sous les coups du destin; il est aussi lâche dans l'adversité qu'il était superbe et dominateur dans la fortune, aussi dégradé au-dessous de sa qualité d'homme qu'il avait paru s'élever au-dessus.
Tout ce que nous venons de dire confirme bien la distinction ou l'opposition même précédemment établie entre le désir et la volonté. Lorsque nous sentons qu'une action est en notre pouvoir, nous ne la désirons pas, mais nous l'exécutons immédiatement par un effort constamment disponible. Nous désirons au contraire les choses ou les modifications dont nous ne disposons en aucune manière; nous les souhaitons comme événements étrangers sur lesquels nous ne pouvons rien ; et ce désir est une sorte de prière adressée aux causes amies ou ennemies de notre existence, pour qu'elles s'approchent ou s'éloignent de nous. Quand elles sont à portée de nos organes, nous employons tous nos moyens disponibles, soit pour recevoir l'influence des unes, la compléter ou l'amplifier; soit pour nous soustraire à l'influence des autres, l'écarter ou la diminuer. Or, ces moyens dis-
(1) Tous les hommes dominés par de violentes passions sont superstitieux et fatalistes. La raison en est simple : c'est qu'ils se sentent mus, dirigés par une force étrangère et qu'ils ne se dirigent point eux-mêmes. Ce fait confirme ce que nous avons dit de la croyance.
ponibles ne sont pas les mouvements instinctifs qui se trouvent liés par la nature aux besoins de la sensibilité, et qui s'exécutent en nous, sans nous, mais des mouvements volontaires que nous pouvons faire ou ne pas faire, contre l'impulsion naturelle du besoin ou de la sensibilité; comme lorsque Scévola tient sa main immobile sur le brasier ardent (1).
Comme toutes les émotions agréables ou pénibles peuvent être rapportées au désir, ainsi que nous venons de le voir, il s'en suit que si cette faculté de désirer était identique à celle de vouloir ou d'agir, on serait autorisé à renfermer sous le nom propre de cette puissance individuelle les diverses affections d'une sensibilité toute passive directement opposée à la volonté même. Mais qu'a de commun une classification purement arbitraire avec la vérité des faits primitifs de notre existence? Lorsqu'on aura énuméré, distingué sous différents signes, ces modes simples du plaisir ou de la douleur qu'on appelle mal-aise, inquiétude, besoin, pour les réunir ensuite dans une même
(1) « Je veux, » dit Condillac dans son Traité sur les animaux, partie IIe, chap. x, « ne signifie pas seulement qu'une chose « m'est agréable, il signifie encore qu'elle est l'objet de mon choix ; « or, on ne choisit que parmi les choses dont on dispose. »
Mais quelles sont les choses dont on dispose ? Sont-ce les affections de mal-aise, d'inquiétude, renfermées néanmoins sous le litre général de volonté ? Pouvons-nous disposer d'autre chose que des mouvements ou actes qui ne sont nommés volontaires qu'à cause de cette disponibilité ? Pourquoi donc équivoquer sans cesse sur le signe volonté? Et pourquoi est-ce tantôt une puissance individuelle de mouvoir et d'agir, tantôt une capacité générale d'éprouver et de sentir des affections ? Le motif de cette transformation est évidenl. Pour faire ressortir d'un seul principe le système complet de nos facultés, il fallait bien écarter ou transformer l'idée réflexive du vouloir ou du pouvoir d'action.
classe ou sous un seul terme générique choisi arbitrairement, pourra-t-on dire qu'on a fait l'analyse de la volonté? ou, si on le dit, ne faudra-t-il pas changer la langue psychologique et trouver un autre nom propre pour cet acte simple que nous appelons vouloir (1) ? Car, s'il est le fait primitif de notre existence intellectuelle et morale, comment peut-il s'engendrer de quelqu'autre? S'il est simple et individuel, comment peut-il s'analyser ou se résoudre dans plusieurs éléments? Qu'on rattache à cet acte ou à la puissance qui l'effectue, tel signe qu'on voudra, une fois ce signe choisi et bien déterminé, il ne sera plus permis de le transformer arbitrairement en catégorie ou en terme conventionnel d'une classe de phénomènes étrangers à sa nature.
On a vainement essayé de dériver toutes les facultés de l'intelligence du système sensitif dont nous venons de tracer le caractère et de marquer les limites. Toutes les tentatives faites dans ce point de vue systématique n'ont abouti qu'à établir un ordre de vérités conditionnelles, bien liées par l'expression, quoique étrangères aux faits du sens intime. Je pourrais de même étendre la nomenclature de ce système
(1) « La volonté, » dit un sage (M. Mérian, dans son Mémoire sur ïaperception des idées), « la volonté ne saurait être enve- « loppée dans aucune succession passive. Ce n'est point un désir « ni un sentiment de préférence, ni une approbation de l'enten- « dément, ni le plaisir qu'on prend à un événement produit sans « notre concours. Toutes ces choses n'ont rien d'actif. Nous savons « que la volonté est une force essentiellement agissante ; mais les « moyens par lesquels elle opère des changements, nous sont in- « connus, et les ressorts auxquels tiennent nos volitions sont au- « tant de mystères sur lesquels nous ne pouvons que bégayer. »
en y comprenant les signes de diverses facultés intellectuelles, considérées comme des résultats de la sensation qui se transforme. On y trouverait le caractère d'une espèce d'attention qui n'est que la sensation devenue exclusive de toute autre; d'une mémoire qui n'est que l'intuition même prolongée par la vibratilité propre à certains organes; d'une comparaison qui se réduit à des associations passives ou organiques ; d'une imagination spontanée, ou subordonnée aux affections de la sensibilité intérieure; enfin, d'une sorte de réflexion spéculaire où les images se trouvent répétées et multipliées comme par un jeu de miroir. Mais, en faisant l'analyse des phénomènes sensitifs, que l'esprit de système a voulu comprendre sous ces titres nominaux et arbitraires d'attention , comparaison , mémoire , réflexion , nous n'avons pas encore trouvé la place des facultés proprement actives, auxquelles ces signes doivent expressément s'appliquer, dans une classification exacte et une nomenclature précise des faits psychologiques, ou des facultés humaines de différents ordres.
Tous les phénomènes de l'ordre sensitif se compliquent ou se combinent entre eux spontanément, de différentes manières : chacun de ces phénomènes se trouve composé d'une multitude indéfinie d'éléments qu'il n'est point au pouvoir de l'individu de séparer ou de distinguer des autres. Quoi qu'en aient dit Locke et ses disciples, il n'y a point d'idée de sensation, ou d'image, véritablement simple. Le simple n'existe que dans la pensée; mais dans le système sensitif, tout est composé, le moi lui-même n'existe