A JEHANNE
Le îiran des Immains, Amour, qui tout surprend, Se résolut d'entrer, de force ou de cautelle, Dans le fort non forcé de ma raison fidelle. Un grand roy comme luy sçait ce qu'il entreprend.
Pour faire son approche, un escadron il prend D'Amours, de Ris, de Jeux. Mon audace nouvelle Repousse longuement ceste troupe cruelle : Car un brave soldat des premiers ne se rend.
Que fait cet obstiné i' Les fouldres il desserre D'un bel œil amoureux qui renversait à terre Le fort de ma raison de forces depourveu.
Il entre de furie, et tout mon bien saccage. Ma poictrine sans plus me restait du pillage. Il ne peut l'emporter: las! il y met le feu.
Je venais de laisser ma Jehanne qui despoiiille D'aîiraicts et de flambeaux et Venus et l'Amour, Quand, passant au millieu d'un large carrefour, Une nuyt qu'il pleuvait, je trauvay la patrouille.
L'on médit : « Qui va là ? » on m'arreste, on me fouille. Puis on me va disant: « Tu brasses quelque tour, Ou bien contre la ville, ou bien contre la Tour. Tu n'as pas grand soucy que ton manteau se mouille. »
Je respondis : << Messieurs, je suis un escollier. — Ah! mordieu ! ce dit un, menons-le prisonnier. Comment! comment! la nuit, aller battre l'estrade ! »
A ces matz je m'escarte et gagne une maison. Eusse- je résistée Nenny, car, d'une œillade, Jehanne seuletîe me mit bien en prison.
J'ay ce plaisir, Fradeî, o plaisir trop voilage ! De contempler le front, et la bouche, et les ris, Les grâces, les attraicts de ma belle Cypris, Qui me tient librement dans un libre servage.
Je remiray ses yeulx, merveille de nostre aage. Courtois et vigoureulx charme de nos espritz; Mais vous, de jalousie et de cholere espris, Me fistes aussitost esloigner ce visage.
Par vostre seul moyen je l'allay visiter ; Par vostre seul moyen me la fallut quitter, Et nous en retirer trop hastez et trop vistes.
De vous faire arrester je n'eus pas le pouvoir. Vous dois-je aymer, Fradet, qui me la fistes voir? Vous dois-je haïr, Fradet, qui laisser me la fistes?
Ce poil qui sur un moule arengé se fait voir, Umbrageant le beau front de la belle Cythere, Semble au poil de Venus, des délices la mère, Noir et blond tout ensemble, et n'est ny blond, ny noir.
Il est d'une couleur que je ne puis sçavoir : Je ne la sçaurois dire et ne la sçaurois taire. Dis la moy, Cupidon, car c'est ton propre affaire : Tu t'en sers quand tu veulx les âmes décevoir.
J'eusse bien remarqué une couleur si belle,
Sans un œil foudroyant qui fait la sentinelle
Pour surprendre quelqu'un comme il est coustumier ;
Je me fusse arresté, j'en avois bien envye. Mais je craignois cet œil qui m'eust osté la vie, Ou, s'il ne m'eust occis, il m'eust fait prisonnier.