LA CHAPELLE
Quand j'étais bien enfant, je faisais debelles cha- fo 1G9. pelles... beaucoup de bougies... Je furetais partout
I. Cet admirable fragment de « la chapelle » semble bien avoir été écrit pour le développement où nous le t'usons entrer ici. a Un poète... Une Académie.. . G la ridicule chapelle! » Ou trouve dans Pascal une pensée analogue : « Le chancelier est grave et revêtu d'ornements, car son poste est faux. etc. » (Pensées, édit. Brunschvicg, no 307.)
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pour m 'emparer de quelques petits morceaux de satin, rouges, bleus, pour en faire une belle chasuble galonnée de papier doré. Je chantais la messe, je prêchais, on m'écoutait, on se signait ; et, quand, le soir, au salut, à la lueur décent petitesbougies, après bien des génuflexions et des antiennes, j'élevais un petit Saint- Sacrement de plomb, mon vieux père nourricier ôtant son chapeau, et ma tante Juliette, et ses amis se mettaient à genoux. Je croyais qu'à un certain âge on ne faisait plus de chapelles... mais... je vis... Partout ce que je voyais faire me rappelait ma petite chapelle. ... : un orateur au barreau. . . faisait du pathos (exemple)... et alors je me rappelais mon sermon.. . etles vieux magistrats le trouvaientsublime. . . et alors mon vieux père nourricier ôtait son chapeau... et les femmes le cajolaient et l'admiraient... et alors ma tante Juliette me revenait en mémoire. Cette chapelle m'ennuya bien tôt... un guerrier... un prêtre... mais celui-là, je ne l'examinais guère, il faisait la même chapelle que j'avais faite autrefois. . . un ministre dans sa maison... « J'ai beaucoup d^ affaires: il faut que j'aille au Conseil. » O la belle chasuble I (( L'intention du roi... » O le joli morceau de satin ! « La confiance dont le roi m'honore... » O le beau galon de papier doré ! (( ... Le bonheur d'une nation entière remis entre nos mains... » Jel'écoutais, j'ouvrais la bouche, je le regardais élever son petit Saint-Sacrement de plomb ; et alors chacun autour de lui : (( Oh! oui, monseigneur, quel travail î Accablé d'affaires, vous êtes bien à plaindre! lebien-
faiteur de l'humanité... » Et bon, et bon, me disais-je, toujours ma tante Juliette qui se met à genoux... Un poète... Une acad[émie]... 01a ridicule chapelle !
Les hommes qui devraient être sages et qui. . . imaginent de faire la roue et d'aller à cheval sur un bâton.
Quelle morgue, quelle arrogance ces sociélés f° iSo v« littéraires inspirent à ceux qu'elles admettent parmi leurs membres I Surtout celui qui en exerce la magistrature : le secrétaire perpétuel ^ Il ne s'oublie nulle part; il représente, il veut, bon gré, mal gré, ne se coucher qu'en robe et qu'en bonnet carré. Partout 011 il est il parle avec poids et mesure, bien grammaticalement. Assis au coin du feu, il pense être sur un fauteuil académique. Tous ceux qui entrent, il les regarde comme des récipiendaires. Il répond à un compliment comme à un discours de réception. 11 se croit le secrétaire perpétuel du genre humain. Mais sans m'étendre sur les inconvénients que ces associations littéraires peuvent avoir dans la vie privée, je me borne à examiner combien elles nuisent aux arts.
I. Chcnicr poniblf viser ici direclemenl la personne de Marmonlei à qui pourraient bien se rapporter aussi quelques autres fragments (lu présent traité (voir, par exemple, page 99, fragment n° 2). Marnifinifl ('f.tii ^f fTf'Iaire perpétuel de l'Académie Françaisedepuis 1788.
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De ces parlements littéraires émanent des décisions... que les sots répètent et qui les font briller entre eux... Paraît-il un ouvrage nouveau.»^ Ils s'en emparent pour le juger... Dépourvus de goût, de jugement, de sensibilité, incapables de rien apprécier quand la voix publique ne les guide pas, ils ne regardent point s'il est bien conçu, bien pensé, s'il Y a des sentiments nobles et mâles, s'il est écrit d'une manière vraie, forte, neuve, digne du sujet, non, rien de tout cela. Que leur importe? Ils ne savaient point que l'on mît cela dans un livre. Dans le tableau d'Apelle ils ne regardent que les souliers. Si l'ouvrage est en vers, ils observent gravement que quelquefois il n'y a point de repos après l'hémisticbe. S'il est en prose, ils examinent combien on y rencontre de vers alexandrins. Et ils sont trop sévères critiques pour pardonner un si horrible défaut.
Irez-vous leur dire qu'il n'y a qu'un sot qui abandonne une expression franche, naïve, pittoresque, parce qu'elle se trouve former une phrase coupée en deux moitiés de six syllabes chacune.^ Mais, pour les en convaincre, il faudrait leur apprendre que c'est aux pensées à créer le style, qu'elles ont leur expression propre que le génie rencontre toujours sans la chercher jamais, et que toutes ces conventions académiques qui réduisent tout à un mécanique arrangement de paroles font de l'art d'écrire un amusement puéril et méprisable, à peine l'égal
de celui qu'Alexandre paya si bien avec un boisseau de pois. Or, ce principe est trop simple et trop vrai pour que ces messieurs puissent l'admettre. Et il faut en convenir, en lisant les ouvrages de leurs maîtres, si vantés dans leurs coteries, ils n'ont guère eu lieu de soupçonner qu'écrire et penser n'étaient pas deux choses absolument étrangères l'une à l'autre.
Si l'on convient de tous ces points, à l'évidence desquels il me semble difficile de se refuser, je crois que l'on ne pourra se dispenser de conclure avec moi que l'institution des académies est une des choses qui, nécessairement et par leur nature, ont été, sont et seront le plus nuisibles aux progrès et à l'honneur des lettres. Et quoique celte assertion ne soit que la simple et inévitable suite des principes bien établis ci-dessus, et fut par conséquent suffisamment démontrée par la seule application de ces mêmes principes, cependant son importance et sa nouveauté, jointes à l'intérêt général qu^il y aura à l'attaquer, me font juger qu'il ne sera point inutile ni désagréable de s'étendre un peu plus sur cette matière; et que je ne m'écarterai ni de mon sujet, ni de la brièveté que je me suis promise, si je donne le moins de temps et de mots possible à appuyer cette vérité sur de nouvelles preuves, tirées de la nature même de ces institutions, à rechercher les causes du mal qu'elles ont produit en montrant qu'elles doivent le produire, et à prévenir, en
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les réfutant, les objections que, d'après les idées universellement reçues, il est aisé de deviner de la part de tous ceux qui ne pourront penser ou dire comme moi sur ce sujet.
(0 168. Convenons donc que la plupart de ces grands seigneurs^ semblent ne chercher à passer pour gens de lettres que dans le dessein de tourmenter plus à leur aise ceux qui le sont en elTet... Voyez-les revêtus de la magistrature littéraire, inscrits enfin sur le registre de quelque académie : comme ils deviennent importants! avec quelle dignité ils représentent! Qu'un homme de génie soit assez faible, assez avide de la louange, quelle qu'elle soit, pour leur lire son ouvrage, de quel air ils l'écoutent! Quel regard capable et intelligent! Puis ils pèsent, ils examinent, et les si et les mais. Un jugement comme le leur ne doit pas être hasardé : il y va de l'intérêt des lettres ; et tous ces beaux apprêts amènent quelque conclusion absurde, énoncée en termes lourds et scientifiques, vides de science et de pensée. Pas la moindre idée qui annonce un peu d'imagination, de sensibilité. Pas la moindre expé-
I . Chénier s'en prend ici particulièrement aux Académiciens qui sont redevables de leur fauteuil à leur naissance ou à leur crédit bien plutôt qu'à leurs mérites littéraires. Dans le fragment qui suit, l'auteur semble faire une restriction en faveur de quelques grands seigneurs hommes de lettres.
PERFECTION ET DÉCADENCE DES LETTRES 3l
rience de l'art, pas la moindre théorie fondée sur la nature et sur le bon sens.
N'oublions pas parmi les hommes d'une illustre Ibidem, naissance qui ont cultivé les lettres, le chevalier de Jaucourt... et surtout, en Angleterre, Bolingbroke, Dorset, Roscommon, ces vilains Rochester et Buckingham, Shaftesbury. . . et que parmi leurs anciens poètes la plupart sont des plus grands noms d'Ecosse et d'Angleterre.