L'INFLUENCE DES COURS
f» i/ig >•. ...les cours... où la seule présence de la vertu excite le ressentiment et la vengeance, parce qu'elle semble un reproche et une insulte à la conscience du maître, où il n'y a d'autre talent ni d'autre vertu que de plaire au maître.
f» 167 vv Cette morgue dédaigneuse que les grandes places ne manquent jamais d'inspirer aux sots qui ne les doivent qu'à leur naissance ou à leur argent.
Quand les poètes se déchaînent contre les princes de quoi se plaignent-ils ? Est-ce de [ce] que les peuples sont malheureux. . . de ce que. . . de ce que. . . non, c'est de ce qu'on ne donne point d'argent aux poètes. (Citer Aristote, Théocrite, etc., etc..)
Jean Gay, homme estimé en Angleterre, eut la faiblesse d'employer une partie de sa vie à se pousser auprès des grands. Comme il avait un vrai mérite il ne put réussir à y faire fortune, et alors il déclama contre eux. Beaucoup d'hommes de lettres de tous les âges, de tous les pays, ont suivi et donné cet exemple. L'un revient si souvent et avec tant d'emphase à son mépris pour l'ambition, nous fait regarder comme un effort si sublime de rester dans la médiocrité, qu'en eflet je dois croire que c'est un effort pour lui; l'autre, pour vanter sa tranquillité, prend un style convulsif, aigre, injurieux, qui tourmente et fatigue. On ne se tend pas, on ne se roidit pas, on s'assied, pour être tranquille. Un autre dit à chaque page qu'il méprise les faveurs des grands : pour un homme qui les méprise, c'est s'en occuper beaucoup. Cette affectation pénible de prôner son bonheur, d'insulter ceux qui n'en jouissent point, n'est guère propre à le faire sentir, ni à faire penser qu'on l'a senti soi-même.
Que j'aime le sage qui se plaît dans sa médiocrité, qui goûte trop son bonheur pour y songer, qui n'aime point les grands et qui en parle fort peu, qui sait vivre avec eux sans les rechercher, se passer d'eux sans les fuiri Car, enfin, que de fois n'a-t-on pas vu tel ou tel auteur célèbre, qui dans ses premiers écrits avait déployé toutes les forces de son génie à les terrasser sous d'éloquentes invectives, pour
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peu qu'il voie jour à se mêler parmi eux, qu'ils l'invitent à souper, qu'ils le pressent de lire devant les grandes assemblées, changer tout à coup de drapeau et devenir courtisan lui-même! Que dis-je? Il les prend pour modèle, il imite leurs phrases, il les cite familièrement, il compose son visage, il mesure ses paroles, il représente, il va même jusqu'à protéger, et tout cela avec une maladresse grotesque, une gêne gauche et risible, qui empêche qu'on ne s'offense de cette vanité mesquine et puérile, et qui rappelle le bon Jourdain embarrassé s'il mettra ou ne mettra point sa robe de chambre. Passe encore s'il savait prendre cette facilité, cette aisance qu'au moins une longue habitude donne aux gens de cour, et qui chez eux fait de toutes ces fadaises une espèce d'exercice assez réjouissant à voir une fois. Car remarquez bien, je vous prie, les degrés de cette généalogie de bassesse : l'altier courtisan emprunte tout son orgueil des regards du maître, qui ont daigné tomber sur lui, mais à son dîner il est maître à son tour, et ses regards, en tombant sur le ridicule front de son poète, lui transmettent une partie de cet orgueil emprunté. C'est la lune qui reçoit sa lumière du soleil et qui vient sur la terre la réfléchir dans un bourbier. Mais, outre le ridicule qu'entraîne un pareil changement de conduite et de style, combien l'homme qui en est coupable, et qui est ainsi la dupe de son orgueilleuse politesse, a de quoi rougir à ses propres yeux! Confus, inquiet, tourmenté par sa mémoire, pressé en
ce qu'il fait et ce qu'il a dit, il voit bien qu'il faudrait effacer ou sa vie d'aujourd'hui ou ses ouvrages d'autrefois. Il craint que chacun ne soupçonne que ceux-ci ne venaient que d'un dépit amer et chagrin, d'une impatience colère de se voir ignoré ou négligé : il sent que ses complaisances nouvelles rendent sa fierté passée ridicule, et que sa fierté passée rend ses complaisances plus honteuses.
Que sera-ce encore si ses nouveaux amis, comme c'est l'ordinaire, par un second caprice plus injuste et aussi inattendu que le premier, viennent à se dégoûter de lui .^^ Alors il changera encore ; il leur dira dans un style acre et venimeux qu'il les méprise, qu'il se moque d'eux, qu'il leur a fait beaucoup d'honneur, que leurs amitiés capricieuses n'inspirent que de l'indifférence à un homme sensé. Il fera comme l'enfant qui, privé de sa poupée, ou comme l'amoureux de la comédie antique qui, chassé par une courtisane, crie en pleurant qu'il ne s'en soucie guère. Toutefois les beaux vers ou la prose éloquente qu'il laisse après lui n'en seront pas moins chez la postérité dans la bouche de tous les hommes libres, de toutes les âmes grandes et fières qui penseront comme lui. Il ressemblera au législateur des Juifs qui par d'étonnants travaux conduit et assied son peuple dans une terre désirée, qu'il voit, qu'il montre, qu'il leur partage, et où il fte peut entrer lui-même ^
I. Dans tout ce passage il semble bien que Chénier ait en vue les relations de son maître Jean-Jacques Rousseau avec les gens de
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f" 167. ...rougissent, bégayent, se cachent, et donnent tous les signes d'un 'embarras véritablement causé par la crainte, ou feint par adulation; sachant bien que les princes et les grands aiment à reconnaître l'aveu de leur supériorité immense dans la timidité de ceux qui les approchent, et sourient avec une indulgente satisfaction au trouble que leur présence inspire, et qui leur donne lieu de paraître cléments et affables.
(( La bonne compagnie » est un mot qui, dans chaque coterie, est employé à désigner les membres qui la composent, et ces membres exclusivement.
fo 210 r». (( Cet homme ne voit point la bonne compagnie, » signifie que c'est un homme que je ne connais point et que je ne veux point connaître. Il n'est pas de de mon quartier. Quelquefois cependant, tous les quartiers, toutes les coteries se réunissent pour donner à ces expressions une acception plus générale, et alors elles désignent un homme qui n'a point de chevaux ni de voiture, qui ne joue pas et qui ne donne point à souper'.
cour. La dernière phrase surtout, écrite à un moment où les doctrines du Contrat Social se traduisaient ouvertement en projets de constitutions, nous invite à retrouver Rousseau dans cet homme de lettres méconnu que nous dépeint Chénier,
I. On trouve dans ce fragment un certain accent d'amertume qui rappelle les souffrances d'amour-propre endurées par Chénier dans la société de Londres, et la curieuse « rhapsodie » qu'il écrivit sur une table de taverne en une soirée de nostalgie (Becq de Fouquières, Œuvres en prose d'André Chénier, p. Si").
MilUeres etiam aliqaot qaœ primo ingénies sumptus studio corporis toleraveranl, etc. (Sallusle, Catilina). Des femmes nobles qui d'abord soutiennent leurs dépenses par la vénalité de leur lit; et ensuite, quand l'âge n'a arrêté que leur gain et non pas leur luxe, y suppléent par les dettes, et par un jeu effréné, et souvent même...
Il y a tel homme qui donne son argent pour faire de belles actions avec une ostentation gauche... on le découvre... il se cache, et se cupit ante videri^.
I . Nous aurions hésité à publier ce fragment parmi ceux de ia Perfection et Décadence si l'w qu'il porte en épigraphe ne nous y avait obligé. Il semble se rapporter aux libéralités des Mécènes de l'aristocraiie ou de la finance. Le fragment précédent, encore plus éloigné, semble-t-il, de l'objet du présent traité, doit constituer une brève digression de l'auteur, entraîné à parler des vices delà cour.