HISTOIRE DU STYLE ET DU GOUT
DE LA BIBLK.
f" i33 r". Ce recueil (la Bible) renferme les ouvrages d'un grand nombre de poètes qui, tous, avaient leur génie particulier... digne d'être connu... Ces monuments ont un ton... qui montre leur antiquité... (Détailler leurs différentes vertus.)
Ces ouvrages n'ont jamais été connus ni envisagés sous leur véritable point de vue... Déjà, très anciennement, les Hébreux, ayant perdu dans leurs longues captivités, etc., jusqu'aux traces du génie de ces auteurs, ne faisaient plus que les adorer sans même oser songer à les imiter... Ils en avaient perdu et dédaigné la simple intelligence ; ils les ont expliqués de siècle en siècle par des allégories stupides, des fables grossières et dégoûtantes ; et tout
I . On pourrait être tenté de considérer cette histoire du style comme une des grandes divisions de l'ouvrage dont elle constituerait la Bipartie. Cependant, comme Ghénier, dans le plan publié ci-dessus {c(. page 12), lui donne place avant l'article intitulé (( Influence d'une mauvaise littérature » et que cet article appartient à la seconde partie pour des raisons de symétrie, nous avons dû maintenir l'Histoire du style dans cette seconde partie, elle aussi. Presque tous les développements que renferme cette histoire présentent d'ailleurs un caractère critique qui s'accommode bien de ce classement.
ce que l'Evangile ou le Coran ont inspiré de folles rêveries aux théologiens chrétiens ou musulmans n'égale peut-être pas l'absurdité de ce que les rabbins ont écrit sur les livres antiques de leur nation. Ensuite, lorsque le christianisme, s'appuyant de ces mêmes livres et faisant des progrès dans l'Empire, les offrit aux regards des hommes..., les travaux déjà anciens des septante vieillards, et ensuite d'Origène, de Symmaque, d'Hiéronyme, etc. qui auraient pu être utiles... comme ces livres étaient dans les mains de tous les néophytes, comme chacun lesétudiait sans les examiner, sansles entendre, comme le sacerdoce en donnait et la garde et l'intelligence, on vit paraître des foules de docteurs qui, sans avoir aucune connaissance des langues, des mœurs, du génie des peuples orientaux, expliquaient..., tordaient le sens et les paroles..., pour les citeret donner par là de l'autorité à leurs propres opinions... Tout fut altéré, perverti; confusion, etc.. Bientôt les passions et les intérêts particuliers... Ces livres servirent à tout... et devinrent le seul code du genre humain. Les faits contenus dans ces histoires furent des exemples et des règles de la vie ; les exagérations des poètes, des. . . , les emportements féroces d'une populace ou d'une armée, des règles de conduite et des sentences de morale. L'ignorance, l'avarice, l'ambition monacales et royales les firent servir de texte aux plus ridicules visions et d'excuse à la rapine, au parjure, au meurtre, à la tyrannie, à tous les crimes ; et l'on
peut dire que pendant plusieurs siècles, ils ont été l'arme des méchants et de la misère publique. Ce n'est pas alors qu'on les aurait examinés d'un œil critique, puisque la plus grande partie du genre humain tremblait à leur nom seulement, etc., et que l'autre y avait intérêt... et se prosternait peutêtre aussi devant l'idole qu'elle avait formée...
Puis, quand les lettres renaissantes tournèrent les esprits vers des études, etc., ce livre ne fit plus l'unique occupation des hommes, mais il perdit peu de son crédit et de son autorité... 11 est vrai qu'il fut négligé, car la littérature, voyant que la dévotion s'en était emparée, le lui laissa et crut qu'il n'était bon que pour elle. Les prêtres crièrent, le public regarda les lettrés comme des novateurs dangereux... La plupart ne lisaient pas la Bible... Parmi ceux qui la lisaient, ceux qui la méprisaient n'osaient pas le dire... les autres, gens de goût qui l'auraient admirée comme poésie, n'osaient pas même se familiariser jusqu'à l'admirer... ils tremblaient devant chaque syllabe... Ainsi, toujours adorée ou négligée, jamais pesée, jamais lue, le respect qu'elleinspirait nuisit à son juste et véritable succès, et l'asseyait sur un trône usurpé qu'elle devait bientôt perdre et qui l'éloignerait même de celui qui lui était dû... Car aujourd'hui que l'on a scruté et examiné toutes les questions aux yeux de la raison... Voltaire, soit, comme je l'ai pensé, qu'il n'aimât ni ne connût la poésie haute et sublime, soit qu'il eût des préventions qui venaient de l'hor-
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reiir pour les atrocités dont ces livres avaient été la cause, l'excuse ou le prétexte, les couvrit de mépris et de ridicule, les fit passer pour détestables; peutêtre eût-il mieux valu... et éclairer ses nombreux lecteurs. . . peut-être aussi cela est-il impossible ; jieutêtre est il impossible que lorsqu'on pousse fortement le genre bumain égaré pour le remettre dans la voie, il ne la francbisse pas pour s'égarer du côté opposé : une fois ébranlé, il faut qu'il cbancelle et vacille longtemps de droite à gauclie avant de s'asseoir sur sa base et de trouver l'équilibre. Quoi qu'il en soit, tous les rieurs ont été du parti de Voltaire... et ces livres, dont le destin était de n'être jamais jugés que sur parole et de n'inspirer jamais qu'une crédulité quelconque, ont été tour à tour l'objet d'une risée ou d'une idolâtrie également insensées...
Maintenant qu'aucune de ces opinions n'a pour nous l'amorce de la nouveauté... et que nous pouvons un peu revenir de ce flux et reflux..., je pense qu'il serait bon qu'un littérateur profond, qui serait familier aussi avec les langues orientales..., sans discussions théologiques, etc., en critique et géographe, nous reproduisît ces livres tels qu'ils sont... Beaucoup de gens qui les ont beaucoup lus pendant que c'étaient des livres saints, et qui croient les connaître, seraient bien étonné^... Les doctes et respectables travaux de plusieurs savants de toutes les nations de l'Europe, et, entre autres, de Schultens, et l'ouvrage sur la poésie sacrée des Hébreux
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éloquemment écrit en latin par un évêque anglais \ ont beaucoup facilité cette entreprise qui rendrait à la littérature plusieurs écrits précieux que de longues superstitions lui avaient enlevés.
J'ai peur que nous ne jugions les anciens ouvrages des Orientaux avec notre justesse d'esprit et notre imagination septentrionale... De tout temps et encore aujourd'hui, les Orientaux ont mêlé dans leurs histoires les fables les plus ridicules... ils ont toujours eu un amas de miracles et de sortilèges dont ils ont embelli la vie de Moïse, de Zoroastre, de Brame, de Salomon, et, jusqu'à nos jours, de tous ceux qui se sont distingués dans les sciences... Je sais bien qu'il y a de certaines traditions qui, répandues chez tous les peuples et se montrant sous mille formes différentes, doivent, bien que mêlées de fables, être fondées sur la vérité, comme le déluge, les premières émigrations venues du Nord.. . mais, d'un tas de contes de magie, qui ne sont fondés sans doute que sur l'envie qu'ont toujours eue les hommes d'opérer des prodiges, de connaître l'avenir, les secrets de la nature, le langage des animaux..., et sur leur amour pour les merveilles..., de ces contes-là, dis-je, vouloir retirer des traces des sciences occultes des anciens, c'est se livrer, ce me semble, à des conjectures très
I. Il s'agit de l'ouvrage deR. Lowth, De Sacra poesi 'Hebrœnruin, 1753 et 1770.
hasardées, soutenues avec plus ou moins d'esprit et d'érudition... Quelques personnes d'esprit et de savoir m'ont dit avoir trouvé dans les livres hébreux que les anciens connaissaient l'électricité ; elles allèguent pour témoignage, Coré, Dathan et Abiron renversés devant l'arche, ainsi que les dieux des Philistins, et aussi les roues de verre d'Ezéchiel. C'est, selon moi, comme si l'on voulait extraire la physique des Orientaux des prodiges attribués à Avicenne et à l'anneau de Salomon dans les contes persans et arabes... Tout ce que j'y vois c'est qu'il y a eu beaucoup de justesse et de vivacité d'esprit à appliquer si exactement les passages des historiens et du poète hébreu aux découvertes de nos physiciens. Je ne puis y voir que cette application allégorique ; mais sans vouloir les offenser par cette comparaison, Rabelais applique tout aussi justement des morceaux d'un psaume aux pèlerins mangés en salade...
Beaucoup de choses chez les anciens, soit dans les arts, soit dans les sciences (et il faut en faire l'énumération), nous sont absolument inconnues; leurs ouvrages nous font voir qu'elles existaient, mais ne nous expliquent ni pourquoi ni comment... Ce sont d'anciens aqueducs encore entiers, mais où il n'y a plus d'eau et nous ignoronf d'où* on la faisait venir.
1, Manuscrit : et comment raturé.
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