I. Salluste
Catilina et Jugartha, ouvrages. . . où Ton ne trouve ibidem. pas une ligne qui n'inspire et qui ne mérite de profondes réflexions.
Trogue-Pompée fit vanter son éloquence, mais ibidem. l'abrégé de son histoire universelle, fait par Justin, ne nous le montre ni judicieux ni sage.
... Et puisque nous voici à Cicéron et que la gloire de ce père et de cet enfant des lettres les intéresse elles-mêmes personnellement, mon sujet m'avertit que je ne pécherai point contre ma loi de brièveté si je m'étends ici un peu plus que je n'ai coutume, et si je donne un peu plus de paroles à l'examen de quelques accusations antiques, répétées de nos jours, contre la mémoire de ce plébéien consulaire : car la jalousie patricienne survit et se transmet dans les générations à toutes ces familles nobles qui, bien que divisées de siècle et de pays, toutefois, tant elles eurent toujours les mêmes prétentions, le même esprit, le même la^igage, semblent n'avoir jamais fait qu'un seul corps qui s'élève ensemble sur hi tête des autres hommes et se soutient à main forte, toujours avide d'empire et de
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pouvoirs exclusifs. Que siquelquefois le péril pressant de la chose publique, et le besoin qu'elle a de talents et de vertus, la fait se livrer à un homme nouveau et ferme la bouche à l'orgueil et à l'envie, ils reprennent la parole quand le danger est passé ; et alors ils rencontrent avec dégoût dans l'histoire ces plébéiens renommés ; ils dénigrent leurs travaux et réclament contre le jugement des contemporains.
D'autre part, entre les écrivains, les uns par adulation pour cette hauteur patricienne, ou par une conscience présomptueuse, qui ne leur laisse pas croire qu'un autre puisse -ce qu'ils sentent ne pas pouvoir eux-mêmes, sont convenus que les lettres rendent inhabiles aux affaires d'Etat ; les autres, ou par envie, ou par la puérile ambition de paraître des esprits inébranlables et stoïques, ont triomphé presque avec insulte et mépris des erreurs et des faiblesses dont Cicéron ne fut pas plus exempt que les autres hommes. C'est ainsi que, sans examiner si les fastes romains se souviennent d'une administration sage, utile, glorieuse plus que la sienne, et si Rome ne dut pas à son consulat d'être libre un peu plus longtemps, il s'est trouvé parmi les modernes nombre de censeurs amers, dont, à la vérité, la plupart semblent l'avoir connu bien peu; mais je pense que les lecteurs qui le connaissent et à qui les talents et la vertu sont chers, et qui se plaisent surtout à les voir sortir de l'obscurité et croître d'eux-mêmes en honneurs et en gloire.
souffrent impatiemment qu'on outrage l'auteur de tant d'actions et d'écrits admirables, qui n'eut pour ennemis que des citoyens décriés et qui ne suivit pas l'usage commun en abandonnant les études auxquelles il devait sa grandeur, pour se livrer à l'oisiveté et à la mollesse ; mais, au contraire, toujours dans une activité laborieuse et bienfaisante, au sénat, au camp, cbez lui, protégeant les bons, poursuivant les méchants, repoussant les Parthes, développante ses lecteurs l'art de bien parler qu'il pouvait regarder comme sien, ou embellissant les préceptes de la sagesse de cette éloquence divine qui était sa langue naturelle, il ne cessa pas un seul instant de rendre service à la patrie, à la vertu, au genre humain, et de bien mériter des lettres qui avaient si bien mérité de lui. Car elles seules l'avaient élevé à cette gloire qui rejaillissait sur elles ; et c'est ici que son exemple est surtout mémorable comme un fort aiguillon à bien faire, et comme un grand encouragement aux talents et à la probité sans naissance.
C'est que, plébéien sans fortune, inconnu, ambitieux d'être grand et illustre dans une république alors très factieuse et très corrompue, il ne se fit jamais ni le sectateur, ni le chef d'aucun autre parti que le bien public. Il ne chercha que des amitiés et f» i85. des inimitiés vertueuses ; il attendit de son travail et de sa bonne conduite des dignités légitimes, et ne voulut point devoir ses honneurs à des protecteurs que leur naissance, leur richesse et leur mauvaise
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ambition rendaient plus puissants qu'un homme de bien ne doit l'être dans un état libre. Ce furent les lettres saintement cultivées qui le firent consul et général. Ce fut l'étude et la vertu qui, d'homme nouveau qu'il était, le firent l'arbitre, le libérateur et le père de la plus noble patrie qui fut jamais. ^^ '^7- Et plût au ciel, pour l'honneur des lettres et pour
l'exemple de la postérité, que ces grands conjurés des ides de Mars, qui sortirent en agitant leur fer sanglant, et criant le nom de Gicéron, et le félicitant le premier de la liberté recouvrée, et le désignant pour leur défenseur et leur appui, comme il le fut en effet, l'eussent encore appelé à la participation de leur beau dessein : car le vertueux oppresseur de Clodius et de Gatilina était digne de mettre la main au châtiment de César. Mais ils craignirent, et, malgré ses regrets de n'avoir pas été invité, ditil, à ce beau festin (lettre à Trebon[ius] ; Famil., X, 38), ils craignirent, avec raison peut-être, que son esprit refroidi et intimidé par l'âge, plus frappé des hasards et des suites de ce projet, ne penchât vers ces prévoyantes lenteurs qui nuisent toujours à ces sortes d'entreprises auxquelles, à la vérité, la vieillesse est moins propre.
Sa mort fut d'un citoyen comme sa vie. Car, las de disputer ses derniers jours et de survivre à la liberté, il empêcha ses esclaves de défendre sa tête contre l'ingratitude d'un assassin qui lui devait tout.
11 fut trop confiant dans la prospérité, trop
méfiant dans l'adversité, quelquefois timide et irrésolu, trop aveugle sur ceux qui feignaient de l'admirer et dont il fut le jouet. Brutus lui fait ces reproches, il a raison: mais je dirai que, si à son immense capacité et à ses autres dons il eût joint la fermeté inébranlable et plus qu'humaine de Caton ou de Brutus, l'histoire du monde ne ferait mention d'aucun homme que l'on pût lui comparer. Il aima trop la louange, quoique sans vouloir l'usurper. Il ne connut, pour l'obtenir, d'autre voie que de la mériter. Mais comme sa conscience avait droit de lui dire que la louange ne lui manquerait jamais tant qu'il y aurait sur la terre de justes estimateurs des actions des hommes, il n'eût point dû se la prodiguer lui-même. Et, toutefois, il faut se souvenir que ses plus pompeux accès d'amour-propre ne lui ont fait rien dire de lui qui n'ait été confirmé par les historiens, et plus encore par les larmes de tous les ordres de citoyens à l'aspect de sa tête et de ses mains suspendues dans la place publique.
Salluste, que nous savons et que nous voyons ne lui avoir pas été ami, avoue cependant que ce fut la crainte universelle des dangers prochains qui tourna tous les esprits vers lui. Car auparavant, dit ce grave et prudent écrivain, la noblesse croyait le consulat souillé par un homme nouveau, quelque hors du commun qu'il pût être. PoUioa, à qui un désir infructueux de l'égaler dans l'art oratoire, et l'amitié des deux triumvirs, et peut-être quelque honte secrète de n'être pas mort comme lui dans le
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parti républicain, inspiraient un peu de malignité chagrine contre lui, ne lui avait cependant pas refusé dans ses Hisloires un éloge funéraire, oii il observe sagement que, nul mortel n'ayant été doué d'une vertu parfaite, c'est sur la plus grande partie de sa vie et de ses travaux que tout homme doit être jugé. C'est en compensant ainsi le mal par le bien que Tite-Live, historien qui ne s'est pas plus ennobli par son beau génie que par sa candeur à apprécier les hommes célèbres, aprèsl'avoir jugé sévèrement, finit cependant par cette belle pensée que pour le louer dignement il faudrait un autre Gicéron. Et certes, sans dire avec un ancien rhéteur que Rome n'a produit que ce génie qui fût égal à elle : qui pèsera d'un côté ses fautes et ses faiblesses et, de l'autre, tant de véritables gloires, tant de dignités honnêtement acquises et maintenues, tant de sueurs littéraires, civiles et même militaires, tous les tra- A^aux et tous les loisirs consacrés à la République, toutes les bonnes études approfondies, accrues, propagées, et toute une vie employée à la vertu, et perdue par une proscription dans une patrie plus d'une fois sauvée, — il aura en éternelle vénération la mémoire de ce grand personnage, de tous les hommes celui qui a le plus honoré les lettres et que les lettres ont le plus honoré.
VIRGILE ET LA i/f: