‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 26 sur 84 · LES MODERNES · texte numérisé non relu

LES MODERNES

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En nous citant le siècle dernier, on nous dit sans cesse pour nous décourager. . . qu'il est un certain degré où parviennent les choses humaines, où tout ce qui compose..., étant parvenu comme de concert à son plus haut point de perfection possible, ne saurait rester où il est, puisque le repos est incompatible avec cet état de forc^ et de tension, et ne peut avoir par conséquent qu'un mouvement de décadence.

Personne ne doute de ce principe. Mais le siècle

ANDRE CHËNIER

dernier avait-il atteint ce degré? Je ne parle ici que de beaux-arts, et cet ouvrage auquel il ne faut point . donner une trop grande importance n'estpoint destiné à s'élever jusqu'aux belles spéculations de la politique morale. Je pense, d'ailleurs, qu'il est inutile de prouver au lecteur impartial que Fart de gouverner les hommes en les rendant heureux n'est point celui dont Louis XIV s'est occupé le plus, ou du moins avec le plus de succès. Les savants ne contestent point que les sciences ne fussent encore au berceau, de son temps, et quant aux beaux-arts, je crois avoir démontré, par ce que nous en avons vu jusqu'ici, qu'il faut n'en avoir qu'une connaissance bien superficielle pour croire qu'ils étaient parvenus alors au plus haut point de perfection qu'ils puissent atteindre.

Despréaux donne aux poètes le conseil de former tous leurs héros sur Louis XIV, et c'est ce qu'ils avaient fait... Ce grand poète, après s'être moqué si finement et si justement de ce tas de romans absurdes où l'on donnait l'air et Tesprit français à l'antique Italie, n'aurait pas dû conseiller une chose bien digne des auteurs de ces pitoyables écrits.

On trouve des traces de cette galanterie puérile non seulement dans..., mais dans les plus grands, dans ceux qui ont peint avec le plus de force et de

vérité les passions humaines, dans celui... mais je souffrirais trop à reprendre quelque chose dans Racine.

On rit du clinquant des Italiens... chaque nation f° '^'^ "' moderne a le sien... chacune admire le sien et rit de celui de la nation voisine : toutes ont tort.

Les endroits les plus chauds de Quinault sont à peine tièdes. Les succès de ce rimeur prouvent seulement combien notre nation est peu poétique.

Le hasard m'a fait hre, un de ces jours, les contes de Perrault, qu'on fait lire, m'a-t-on dit, à tous les enfants, et qu'on ne m'avait jamais fait lire. Il y en a en vers; il y en a en prose. Il est bon d'avoir vu une fois en sa vie ces ouvrages et ceux de semblable démence pour connaître jusqu'oii l'esprit humain peut aller quand il marche à quatre pattes * . (Juin 1786).

[Molière] Il n'y a guère eu que Molière-, chez les modernes, qui eut un véritable génie comique et qui

I. Vive image qui semble familière à Chénier et à son temps : « Peut-on voir sans gémir un si grand nombre d'hommes se résoudre à marcher à quatre pattes? » (ci-après, p. ig^)» et la spirituelle réponse de Voltaire à Jean-Jacques-Rousseau qui lui avait envoyé son Discours sur l'inégalité . « A le lire, il vous prend des envies de marcher à quatre pattes. »

a. Publié pour la première fois par M. Egger, dans V Histoire de l'ht'llénisme, t. II, p. 34o.

ait VU la comédie en grand. Plusieurs autres ont fait chacun une ou deux excellentes pièces ; mais lui seul était né poète comique... Il faut refaire des comédies à la manière antique. Plusieurs personnes s'imagineraient que je veux dire par là qu'il faut y peindre les mœurs antiques. Je veux dire précisément le contraire.

f» i38 V». La Motte et Fontenelle ont été, sinon les plus redoutables, au moins les plus bruyants ennemis des anciens. L'un, qui n'a été célèbre que par ses attaques, ne l'est plus aujourd'hui que cette querelle est finie; l'autre l'est et le sera toujours par un grand nombre d'écrits pleins d'agrément, de science et de philosophie. Ces deux hommes étaient les plus propres à obscurcir cette question et les moins faits pour la décider; car l'un, comme je viens de le dire, était d'ailleurs un homme peu ordinaire, et ils avaient tous deux infiniment d'esprit et de connaissances, beaucoup de politesse et de subtilité dans la dispute, et cependant de la bonne foi; mais l'un et l'autre étaient nés sans le talent, sans le génie des beauxarts, absolument inhabiles à la poésie, par conséquent sans aucune justesse de goût pour apprécier ces sortes d'ouvrages, et pourtant avec la fureur de s'en occuper. D'ailleurs, n'ayant aucune idée de la langue grecque, avec un caractère plus sage que grand, plus faits pour approuver que pour admirer, plus faciles à convaincre qu'à émouvoir, plus doués

de raison que d'imagination, de finesse que de sensibilité, moins amis de la liberté que du repos, ils étaient absolument incapables de bien sentir et, par conséquent, de bien connaître jamais l'esprit, les mœurs, le génie des anciens peuples de l'Italie et de la Grèce, quoiqu'ils ne fussent rien moins qu'ignorants dans leurs bistoires.

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Quand Racine parut, on ne cessait de l'accabler sous la réputation du grand Corneille qui, en effet, a des scènes dont il me semble que Racine n'atteignit jamais la hauteur, mais qui lui cède sur d'autres points. Voltaire ne se fut pas plutôt montré ce qu'il était, que les uns, pour le rabaisser, affectaient d'élever Grébillon, les autres feignaient de regarder Rousseau le poète comme un génie supérieur à lui ; et Rousseau lui-même, dans ses lettres, vous dit de bonne foi qu'il s'estimerait fort mal partagé si on le plaçait sur le même trône avec M. de Voltaire. Aujourd'hui que Voltaire est mort, son nom servira de même à opprimer tout nouveau venu. Il n'y a guère à présent qu'un avis sur la Henriade. On s'accorde assez à la regarder comme un ouvrage manqué, faible, étroit, comme un véritable avorton, où plus d'un bel endroit fait reconnaître pourtant un avorton de Voltaire ; et tout lecteur qui s'y connaît un peu ne se fait point ^ presser pour convenir que ce

Entre puinl cl presser, trop a clé rature.

7^ ANDRÉ GHÉNIBR

grand homme n'a pas été trop modeste, quand il a dit qu'il avait fait un poème épique avant de savoir ce que c'était. Qu'un homme, aujourd'hui, s'avise d'en pubher un, quelque mérite qu'il puisse avoir, je vous jure qu'avant de l'avoir lu vingt mille personnes élèveront la voix en criant : a Qu'est-ce que cet ouvrage-là auprès de la Henriade ! Parlez-moi de la Henriade. Ce n'est pas ainsi qu'est faite la //e/z/'i'ac/e. »

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