‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 27 sur 84 · SUR VOLTAIRE · texte numérisé non relu

SUR VOLTAIRE

Cette conversation qui nous a menés insensiblement aux écrits de Voltaire ne nous permet de parler dans ce moment que de ses ouvrages de littérature. Il n'y a point d'illustre personnage sur qui il soit plus difficile et plus dangereux d'avoir publiquement son avis ; et je craindrais fort, si le mien était connu, qu'il ne m'attirât également la haine de ses partisans fanatiques et de ses fougueux ennemis. C'est assez là le sort des hommes qui cherchent la vérité sans passion, qui ne veulent qu'avoir et donner une juste idée des choses, sans flatter l'injustice des uns ni l'engouement des autres. Leur modération, qui est toujours le ton de la vérité, semble toujours aux deux partis une satire de leurs excès.

Parmi les enthousiastes de cet homme illustre, les uns sont des savants d'un rare mérite qui, ne connaissant guère les arts et les ayant négligés toute

I . On remarquera que la foliotation de ce fragment est irréguiière.

leur vie pour se livrer à des études plus sérieuses, souffrent impatiemment qu'on veuille attaquer la moindre chose dans un auteur qui seul sait les délasser quelquefois par des écrits légers, faciles, qu'on peut prendre et quitter à toute heure. D'autres sont des hommes médiocres, ou au-dessous du médiocre, qui s'embarrassent fort peu de justice ou de vérité, mais leur orgueil les arme en faveur de la gloire de Voltaire. Ils ont intérêt à vouloir qu'on adore tout dans un auteur qui leur a donné des louanges, parce qu'il en donnait indifféremment à quiconque l'avait loué. Ils voient bien que s'il fallait retrancher quelques pages des écrits de ce grand homme, la première chose à réformer serait les éloges qu'il leur prodigue. D'autres enfin sont d'honnêtes gens qui n'écrivent ni ne lisent guère, mais qui allèrent autrefois le voir à Ferney pour lui apprendre leur nom, en recevoir une lettre et pou- f° 19^ voir raconter jusqu'à leur mort qu'ils ont vu Voltaire, et ce qu'il leur disait un jour.

Quant à ses ennemis, il n'en faut point parler. La plupart sont une canaille mercenaire qui avait un prix fait pour l'injurier. Ils lui reprochaient sa richesse avec la plus détestable envie ; ils inventaient mille mensonges contre lui, comme un peu d'argent leur en eût fait inventer mille à sa louange. Ils ont même souvent payé ses bienfaits jje la plus basse ingratitude.

Ainsi, en méprisant, comme je le dois, les infâmes calomnies dont ils ont voulu le flétrir, ses écrits,

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ses seuls écrits sont les témoins que j'écoule et qui, à dire vrai, me donnent de son caractère une idée peu favorable. J'y vois une faiblesse, une pusillanimité honteuses qui lui font rechercher les faveurs des grands ; il les étale avec un orgueil d'enfant et, s'ils viennent à le quitter, son dépit est aussi aigre, aussi injurieux que son ivresse avait été folle. J'y vois un égoïsme intolérant, un amour-propre bilieux et colère qui lui montre des ennemis partout. Ceux qui le sont en effet, et qu'il eût dû châtier une fois puisqu il ne voulait point les mépriser autant qu'ils le méritent, il y revient sans cesse avec une haine, un acharnement qui fatiguent; quelque matière qu'il traite, il la dirige sans cesse de ce côté. Il abaisse les plus graves sujets pour les faire descendre à ces personnalités fastidieuses. Chez lui, tous les genres de poésies deviennent la satire. Heureux encore s'il ne la faisait pas tomber souvent sur des hommes éloquents et profonds qui ne lui avaient rien fait et qu'il eût dû traiter autrement.

Mais que dirai-je de ces vers qu'il écrit non seulement aux princes et aux rois, mais à leurs maîtresses, non pour louer leurs grâces et leur beauté, f. ig5 ^o mais pour leur faire compliment sur leur grandeur, et leur souhaiter une prospérité durable dans la place qu'elles occupent : vœu plus digne assurément des courtisans officieux qui procurent ces places brillantes que d'un poète et d'un philosophe illustre. Et que dirai-je de cette philosophie parasite aux yeux de qui le riche qui a une belle maison,

PERFECTION ET DÉCADENCE DES LETTRES 8l

des chevaux, des voilures, et qui va porter chez une belle courtisane le fruit de vingt années de concussions, est toujours un honnête homme; mais le pauvre est un gredin que Ton renvoie dans son grenier, dans son galetas, à son cinquième étage?... Ne fait-il pas beau voir un grand homme se vanter presque de sa richesse et siffler la pauvreté comme ferait une catin.^

Je célébrais... les faveurs de Glycère De qui jamais n'approcha ma misère.

(( Ma misère! » comment la plume ne tombet-elle pas des mains avant d'écrire un pareil mot pour en faire une raillerie?

Tout cela me montre un homme que je n'aurais pu estimer et avec qui je n'aurais guère aimé de vivre. Ajoutez les vertus austères et mâles souvent livrées à la risée du vice souple et poli ; les louanges éternelles prodiguées à notre luxe, à nos vins, à nos cuisiniers, et l'ironie versée à pleines mains sur les hommes qui ont méprisé tous ces biens, sur les peuples qui ne les ont point connus, et où une sainte égalité ne permettait pas à un petit nombre de citoyens de s'engraisser de la faim d'autrui. Que prétend-il? Veut-il que nous apprenions à préférer de tout notre cœur l'embonpoint de l'esclavage opulent à la pauvreté sobre et indépendante? Veut-il que nous ressemblions à ces animaux élevés dans nos basses-cours, qui se rassasient en paix de l'ample

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nourriture qu'on leur prodigue, sans se douter que c'est pour les manger.

Certes, un bon esprit ne pourra point lire dans le recueil de cet homme illustre beaucoup d'écrits de ce genre sans le plaindre et sourire de pitié. Toutefois, ouvrons d'autres pages de ce môme recueil, et nous y verrons la vertu aimée et respectée, et peinte de couleurs dignes d'elle; nous y verrons le vice traîné dans la boue, la grandeur accompagnée de crimes foulée aux pieds, les usurpations en tout genre attaquées avec véhémence ou avec un sel acre et pénétrant qui n'est pas moins efficace, enfin tous les droits de l'humanité soutenus avec une éloquence si forte et si persuasive que je m'étonne toujours que des pensées si contraires soient nées dans la même tête, et que cette dernière partie de ses écrits n'ait pas obtenu de lui qu'il supprimât l'autre.

N'oublions pas aussi que sa vie fut plus conforme à celle-ci qu'à la première, et, pour s'en assurer, qu'on interroge tant de malheureux proscrits par des juges imprudents ou par de barbares préjugés, et qui trouvèrent des secours dans sa fortune et dans ses talents. C'est orgueil, disent quelques-uns. Cela peut être, mais il est beau de placer son orgueil à faire du bien.

Je suis donc bien loin de lui vouloir contester des talents faits pour atteindre aux plus hauts points de perfection dans les arts. Si le ciel les lui avait refusés, je ne l'accuserais point ; je le plaindrais sans

venir l'insulter sur sa faiblesse et lui faire un crime de sa pauvreté. Au contraire, je lui fais un crime d'avoir laissé engourdir ]a moitié de sa force pour fuir le travail de l'employer tout entière ; d'avoir laissé sa mine d'or enfouie sous terre pour ne point se fatiguer à l'exploiter, se contentant de cueillir les filets précieux qui brillaient à la surface.

Je me plains que, dans la confiance et la sécurité que lui inspirait l'aveugle admiration de ses contemporains pour tout ce qui sortait de sa plume, il se soit trop souvent hâté de publier des esquisses au lieu d'achever des tableaux, et qu'il ait mis au jour nombre d'ouvrages qui devaient plus compter sur son nom que sur leur mérite. Je ne voudrais point que son poème de la Loi naturelle, matière aussi vaste et aussi sublime que celle de VEssai sur V Homme, et qui eût dû lui faire produire un poème aussi beau que celui de Pope, oii la nature entière se présentait à lui pour être peinte de sa main, qui enfin lui fournissait en abondance tout ce que la morale a de plus propre à toucher, à pénétrer le cœur des hommes, et tout ce que la poésie a de plus magnifique et de plus grand, ne fût qu'un croquis informe, sans plan, sans suite, sans liaison, écrit d'un ton absolument indigne de la noblesse et de la majesté du sujet, où les plus grandes choses sont étranglées et ne sont jamais traitée^ avec l'étendue et les développements qui leur conviennent, et où plusieurs endroits excellents, et faits comme ils devaient l'être, demandent grâce pour la faiblesse

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du reste et ne servent qu'à la faire mieux sentir. Je voudrais enfin qu'il eût employé à polir des ouvrages importants et faits pour lui conserver une réputation sans tache, les heures qu'il a données à en écrire d'autres inutiles et peut-être nuisibles à sa gloire.

Tels sont d'énormes recueils de mélanges, de questions encyclopédiques où, à la réserve d'un petit nombre d'articles fort beaux, dont il eût pu remplir un juste volume, on ne trouve qu'un puéril amas d'opuscules, où d'intéressantes questions de science ou de politique sont décidées avant même d'être entamées, où l'on n'apprend point de vérités, où l'on apprend souvent le contraire, où il apporte en preuve de tout des plaisanteries oiseuses, plus malignes qu'enjouées, et déjà usées et rebattues par lui-même, enfin, mille folies, mille grimaces insipides que l'on ne regarderait pas sans un coloris vif et éblouissant, un style pétillant et léger qui amuse et étourdit le lecteur et lui fait perdre avec joie autant de temps à les lire que l'auteur en perdit à les composer, f» 193. M. de Voltaire S dans le chapitre où il entreprend de rétablir la réputation de don Pèdre le Cruel, a négligé de dire les véritables raisons qui procurèrent à ce prince abominable l'appui du prince de Galles. D'abord, la France avait embrassé le parti de don Henri. De plus, deux frères du prince de Galles avaient épousé deux fdles de don Pèdre et de Marie de Padilla, la Poppée du Néron de Castille. Don

I. Ce fragment, écrit au crayon, est par endroits à demi eflacé.

Pèdre avait déclaré même que Padilla était sa femme et avait décidé que les filles qu'il avait eues de cette dame succéderaient à la couronne. C'est pour cette raison qu'après sa mort le duc de Lancastre, père du prince de Galles, prit un moment le titre de roi de Gastille. 11 me semble qu'au lieu de se livrer à un paradoxe aussi révoltant que l'apologie d'un des plus odieux tyrans qui ont déshonoré le trône, il eût mieux valu déplorer que ces intérêts politiques, qui décident de toutes les actions des rois, aient pu liguer le Prince noir, le plus grand homme de guerre de son siècle, avec Pèdre de Gastille et Gharles de Navarre, les deux plus vils scélérats de leur temps.

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