INFLUENCE D'UNE MAUVAISE LITTÉRATURE
A la facilité de se prévenir qui fait le caractère général des hommes, nous joignons, nous autres modernes, une opiniâtreté, une hauteur dans nos préventions, une fureur d'être contents de nous, une assurance d'infa[i]llibilité qui fait notre caractère particulier. L'étude, l'expérience, le temps, les reproches des gens sensés, ont mis quelques nations un peu plus en garde contre ce défaut ; il est encore dans toute sa vigueur en Espagne; et j'ai peur qu'il n'y retarde encore longtemps l'époque de la raison, de la vraie science et de la bonne littérature^. (Déve-
I. Nous avons cru à propos de grouper les quelques fragments qui suivent dans ce chapitre spécial dont le plan de l'auteur nous a fourni le titre. Tous nous ont semblé concerner le principal danger des lettres qui est de fournir des armes également puissantes aux sophistes et aux amis de la vérité, et de transmettre aux générations des idées fausses, sous la parure séduisante dont les ont revêtues les écrivains des âges moins éclairés,
3. Ghénier semble s'être proposé de développer cette idée dans un traité particulier sur l'Espagne dont nous publions les fragments ci-après.
lopper tout cela.) (Exemple de ce qui s'est passé dans la médecine ; dans la théologie.)
Accoutumés par notre religion, par nos prêtres, par nos assemblées théologiques, à ne parler jamais que comme des inspirés, à déraisonner toujours avec le plus profond respect pour nos inepties, à mêler le ciel à tout propos, à voir partout des révélations, nous n'avons jamais su douter de rien, nous avons donné nos plus indiflérentes opinions pour des articles de foi, nous avons posé partout des bornes sacrées, nous avons cru tout voir du premier coup d'oeil, et l'entremise des démons nous a seule paru capable de faire passer à quelqu'un le point oii nous étions arrêtés.
Autre exemple : les écrits d'Aristote eussent été très utiles si on eût retiré les vérités qui s'y trouvent en soumettant tous ses ouvrages à la raison et à l'expérience, mais ils ont été nuisibles... ils ont retardé... Ils ont fait naître cette philosophie scolastique... Nous y avons porté notre esprit décisif et tranchant... Ne pas penser comme Aristote était un crime capital : Ramus en est mort assassiné...
Les jurisconsultes ont fait de même : emportés f i38 par leur juste reconnaissance pour ceux qui nous ont transmis le précieux recueil des lois romaines, leur personne est devenue sacrée. Il n'a pas plus été permis d'examiner leur histoire que l'Evangile ; il a fallu aveuglément respecter, adorer Justinien, et sa faiblesse, et son manque de talents, et jusqu'aux vices de sa méprisable épouse. Ceux qui ont osé se per-
mettre quelques objections, dans les siècles passés on leur a répondu par des injures, aujourd'hui par de l'éloquence, c'est-à-dire par ces phrases longues et épaisses, bien vides et bien tendues, qui font l'éloquence d'aujourd'hui.
Je me souviens d'avoir lu autrefois un livre français d'un jurisconsulte qui avait entrepris l'apologie de cette infâme Théodora. Entre autres plaisants sophismes qu'il avait revêtus du pathos le plus bouffon, il disait que cette femme, exercée à représenter les reines sur le théâtre, avait acquis Fhabitude de s'occuper des grands intérêts du gouvernement, s'était formée aux soins de la royauté et avait appris à régir un empire. Quelle démence, bon Dieu ! Sans vouloir nier à cet homme le fait qu'il avance, quoique très faux, sans le renvoyer au fragment de Procope publié par La Monnoye, qui lui apprendrait que cette femme ne représentait même pas les reines, qu'elle avait servi, dès son enfance, aux plaisirs de la canaille, qu'elle ne montait sur le théâtre que pour y dépouiller ses vêtements, pour y faire parade de ses charmes et de ses talents, qui outrageaient non seulement la pudeur, mais la nature; enfin, que ce faible vieillard avait mis dans son lit et à la tête de l'Empire la plus vile prostituée de tout cet Empire : sans lui alléguer tout cela, je lui accorde tout. Quelle pensée plus fausse, plus ridicule, que de vouloir qu'en répétant les paroles, les pensées mises dans la bouche des rois et des reines, on contracte, on conserve leur caractère, leurs talents, leurs senti-
ments? N'est-ce pas dire qu'un grand comédien deviendrait un grand ministre, un grand général d'armée, et que Louis XIV pouvait sans honte épouser mademoiselle Ghampmeslé, lui mettre une couronne sur la tête, parce que Racine lui avait appris à porter celle de Monime et de Bérénice?
C'est dans cet esprit que sont faits presque tous les morceaux qui composent le recueil des Pensées de Pascal. Ceux qui ne peuvent se résoudre à penser, et qui croient et répètent sans examen ce qu'ils ont jadis ouï dire, nous les vantent sans cesse comme un livre admirable. Il y a en effet des endroits éloquents, mais combien c'est peu de chose que de l'éloquence employée à soutenir du ton le plus arrogant les plus impitoyables sophismes !
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