‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 31 sur 84 · L RMPHASE ET LE BEL ESPRIT · texte numérisé non relu

L RMPHASE ET LE BEL ESPRIT

f° 1^6. ... (Avec ce style emphatique) un grand nombre

d'auteurs, il y a vingt ans, défigurèrent tous les

PERFECTION ET DÉCADENCE DES LETTRES qS

principes simples et sublimes de la morale, et firent tout ce qu'ils purent pour rendre ridicules la vertu et la vérité.

Cette affectation à rechercher les pensées éblouis- ibida santés et subtiles, les expressions précieuses et énigmatiques, en un mot tout ce bel esprit qui rendit Ben serade célèbre^ et Cotin ridicule-, semblait être le caractère des auteurs français et était si bien le ton ordinaire que des hommes nourris aux durs travaux de la mer^ après avoir fait le tour de notre globe et pu observer en divers lieux la force et la simplicité de la nature sauvage ; des généraux appelés, dans un autre hémisphère, à soutenir la cause grave et austère de la justice et de la liberté^; des magistrats van-

1. Le goût de Benserade (lôiS-iôgi) est suffisamment caractérisé par son extraordinaire traduction en rondeaux des Métamorphoses d'Ovide.

2. Il s'agit naturellement de l'abbé bel-esprit (i6o4-i68a) que censura Boileau.

3. L'auteur fait vraisemblablement ici allusion à Bougainville dont il cite ailleurs la relation (Voyez ci-après. Notes philologiques, article Paulistes, p. 220.)

4. Chénier entend sans doute parler du comte de Rochambeau qui fut officiellement envoyé par la France aux secours des insurgés américains avec le grade de lieutenant-général. Les Mémoires de Rochambeau n'ont été imprimés qu'en 1809, mais sans doute plus d'un passage en circulait-il, selon l'usage de l'époque, dans les différents cercles littéraires, bien antérieu relient à cette date. On sait que Lafayette partit pour l'Amérique sans aucune mission officielle. Ses Mémoires, publiés plusieurs années après sa mort (1837-33), semblent n'avoir été rédigés par lui-même que pour une. très faible part.

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tés, après avoir passé les Alpes* et vu ce que les arts antiques et modernes ont de plus excellent et les imposants vestiges de la majesté romaine, revenaient ensuite publier, non les réflexions grandes et sages qu'inspirent de pareils objets, ou du moins l'exposition naïve et modeste de ce qui avait frappé leurs yeux dans le pays qu'ils avaient parcouru, mais de bizarres insipidités oii la fatuité badine, la contrainte" à être profond, gracieux ou sublime, décèlent des yeux qui n'ont rien su voir et une âme qui n'a rien senti ; et ce sont ces défauts-là mêmes qui font prospérer quinze jours de pareils écrits parmi les lecteurs, qui en feraient de pareils s'ils écrivaient, mais qui font payer cher à tout homme sensé le peu de bon qui s'y trouve.

. . . On ne savait rien dire naturellement. On cherchait à mettre du sublime et de l'enthousiasme là où il ne faut que du bon sens et de la simplicité ; on courait après les extases ; on se travaillait, on suait, on s'agitait : on tordait ses pensées et ses phrases ; on s'étudiait à avoir un style convulsionnaire. frénétique, possédé du démon. Vous eussiez dit que

I. Allusion évidente au président de Brosses, de qui l'on goûta fort, en son temps, les Lettres sur Herculanum {i-jbo) et surtout les Lettres historiques et critiques, écrites en Italie en 1789, et connues de tout le monde lettré bien avant leur publication en Tan YlII.

a. Variante : « prétention ».

Martin Scriblœus et le traité de Baltus* étaient l'école où tous les auteurs allaient se former. L'un..., l'autre se roulait par terre d'admiration. Enlisant la Métrornanie^ , ils disaient... ils s'écriaient... Ils écrivaient dans une vie de Richardson que cet homme sage avait été fort lié avec le duc d'Whilston, mais que son âme ne s'était point mêlée avec celle du duc et n'avait rien pompé du venin d'une société si dangereuse^.

Pensez-vous que si tout le monde a sur les lèvres quelques phrases profondes, quelques vérités philosophiques, le nombre des vrais philosophes en

1 . 11 est assez difficile de savoir auquel des traités du Père Jésuite Baltus (i 667-1 743) André Chénier fait ici allusion. Par le lyrisme un peu douteux de son style, la Religion prouvée par l'accomplissement des prophéties (Paris, 1728), semble prêter le mieux aux sarcasmes de Chénier, mais d'autre part l'ironie impitoyable de Fontenelle avait su créer un succès particulier à la Réponse à l'Histoire des Oracles (Strasbourg, 1708), par laquelle le Jésuite avait prétendu le réfuter.

2. La Métromanie, ou le Poète, la meilleure comédie du poète Piron (1788).

3. Cette diatribe de Chénier contre le lyrisme incongru semble viser particulièrement l'œuvre de Diderot qui, en effet, pèche parfois par la tension ou l'emphase du style et par l'exagération des opinions. Diderot est bien l'auteur d'un Éloge de Richardson qui date de 1762, c'est-à-dire de l'époque où, selon Chénier, l'emphase et le mauvais goût faillirent discréditer les meilleures doctrines (voir le début du fragment précédent) ; le célèbre encyclopédiste fut aussi l'un des plus enthousiastes à louer la Métromanie où il trouvait réalisées quelques-unes de ses plus chères théories dramatiques, vingt ans avant ses drames bourgeois du Fils natui^el, et du Père de famille.

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