LITTÉRATURE
(En parlant de l'imitation :) Mais ici je ne veux point passer outre sans mentionner et montrer combien est vaine et insensée l'idée de plusieurs qui, dès qu'ils rencontrent dans un livre des pensées ou des expressions sembl|ibles à d'autres qu'ils ont déjà rencontrées dans d'autres livres, crient aussitôt au pillage et au plagiat. Et d'abord je demanderai s'il n'y a pas un grand nombre de
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pensées fécondes et universelles qui, étant liées par leurs rapports à une multitude de choses, étant la. suite, l'origine ou le nœud d'une multitude de notions, doivent entrer nécessairement dans beaucoup de matières diverses, et par conséquent se trouver sur le droit chemin de tous les divers auteurs qui les traitent, si ces auteurs ont un esprit exact et un discernement juste. Or, je dis que s'éloigner de ces pensées lorsqu'on y est précipité par la pente de son sujet, sur cette seule raison qu'un autre auteur, en écrivant d'autre chose, aurait dû les avoir aussi et les aurait employées, serait puéril et contre le bon sens : car elles sont nécessaires au lil du discours et la conséquence de ce qui a été dit, et le passage à des conséquences ultérieures ; et il est clair que leur absence laisserait dans Tenchaînement des idées une interruption impossible à bien remplir. Quant aux expressions, comme c'est surtout alors qu'elles naissent avec la pensée, et plus vives, plus vraies, plus naïves, plus exclusives, il est clair que la même ou presque la même peut naître séparément dans plusieurs têtes fortes.
Celui qui n'ayant point de but, de plan, de série d'idées qui le conduise, d'impulsion secrète qui le domine, n'écrit que pour tenir une plume, et va cherchant de côté et d'autre quelques perles incohérentes et parasites, quelques riches lambeaux, pour les coudre à sa robe qui les ternit et n'en paraît que plus pauvre, celui-là est un plagiaire ou au plus un compilateur. Mais celui qui embrasse un
projet étendu, le poursuit, avance dans son vaste plan, ne perd de vue aucune partie et, recueillant dans ses souvenirs et dans ses lectures quelques beautés qui se trouvent devant lui, grossit son fleuve déjà grand, et mêle de l'or avec de l'or, celui-là ne mérite pas les mêmes noms. Car l'un ne fait que transposer des mots d'un papier sur un autre; il emprunte sans devenir riche; et les bonnes choses qu'il rencontre ne font que passer sur ses lèvres et le laissent maigre et décharné ; tandis que l'autre les goûte, les savoure, les digère et leur suc devient sa propre substance. Et comme il est certain que tous les hommes reçoivent toutes leurs idées par les sens, et ensuite par la mémoire et le raisonnement les combinent, les rapprochent, les divisent et se composent chacun un cercle qui lui appartient de notions plus ou moins générales, d'expériences plus ou moins étendues, suivant son plus ou moins de force et de capacité d'esprit ; ainsi peut-on dire que les penseurs lettrés ont en plus grand nombre que les autres hommes des sens ouverts à toutes les impressions étrangères, qui, réunies à ce que leur nature leur avait donné, leur forment une habitude de penser, de sentir et de s'exprimer, qui est leur, quoique en partie de sources empruntées. D'où l'on peut assez conclure, ce me semble, que cette plainte si fréquente chez plusieurs auteurs^même anciens, que tout a été dit et qu'on ne peut plus écrire rien de nouveau, est moins fondée sur la vérité et sur la nature des choses que sur la stérilité des écrivains.
(J'avoue^ que, plusieurs choses simples et bonnes à dire en commençant ayant été bannies pour leur trivialité, l'art d'écrire est plus difficile; mais cet amas d'idées et d'affections primitives et vraies, et leurs conséquences, et ce long enchaînement de pensées morales, dont la base est la connaissance de l'homme, agrandi de siècle en siècle et qu'on peut appeler le patrimoine de toutes les générations et de toute l'espèce humaine, ne mourra qu'avec elle, et s'alimente de lui-même; les objets qui le composent se travaillent et se grossissent dans chaque cerveau où ils passent. Les mœurs et l'esprit général indiquent ce qu'il est plus à propos de développer dans un temps que dans un autre; les mêmes choses, transmises autrement, présentées sous un nouveau jour, finissent par frapper les hommes, qui ont besoin d'être imbibés lentement. Ainsi celte filiation de bons ouvrages, quoiqu'elle rende le talent plus épineux, bien loin d'en tarir la source, l'entretient et la reproduit, puisque les formes des esprits humains sont aussi variées et inépuisables que celles des visages; et de fait, parmi nous, au milieu de ces plaintes que tout est dit, il a paru plusieurs écrits pleins de choses grandes et neuves.)
Et toujours cette sorte d'imitation inventrice dont j'ai parlé enrichit les auteurs les plus justement renommés pour leur originalité. Certes, qui sera
. I, A la fin du fragment l'auteur ajoute cette remarque : « Tout ce qui est entre des crochets doit peut-être se placer et s'allonger et s'approfondir ailleurs. »
familier avec Démosthène et Thucydide reconnaîtra combien véritablement Quintilien a dit que le plus souvent Salluste traduit du grec ; et cependant il n'a pas si fort épuisé cette mine que l'imitation de ces deux auteurs et de Salluste lui-même ne brille plus d'une fois dans les sublimes pages de Tacite : et moi, pour aussi parler de moi, l'on me surprendra souvent à me nourrir chez tous les quatre et chez Tite Live, Cicéron et d'autres encore. Et quand on verra étinceler chez moi quelqu'un de leurs traits, ou de Montaigne ou de Montesquieu, qu'on juge que j'aurais pu les créer moi-même, ou que je les dois seulement à mon commerce avec ces hommes divins, il ne m'importe, si pourtant je pouvais mériter qu'on dît que mes pensées et mes expressions entrelacées avec les leurs ne déshonorent pas un si noble voisinage. Je veux de plus que l'on sache qu'avant que cet ouvrage entièrement fait fût entièrement écrit, Vittorio Alfieri d'Asti ^ qui dans ses tragédies et dans tous ses vers et sa prose a ressuscité l'énergie de la langue toscane et la noblesse et majesté de la pensée romaine, me lut ses trois livres du Prince et des Lettres qui n'étaient pas encore imprimés. Comme l'unanimité de sentiments et d'opinions avait été la première cause qui nous lia d'amitié, je ne fus pas si étonné que flatté de voir souvent une honorable ressemblance entre ce qu'il avait écrit et ce que
I. Chénier se lia avec Alfieri en 1787 avant son départ pour l'Angleterre et il resta en correspondance avec lui pendant plusieurs années.
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j'écrivais. Je l'interrompis quelquefois pour en faire la remarque, mais comme je n'ai terminé cet écrit que depuis cette excellente lecture, il est possible qu'elle eût laissé dans mon esprit des traces assez profondes pour que, sans le vouloir et sans le savoir, je tienne de lui plus d'un passage éclatant. Je déclare donc avec joie que l'on pourra retrouver ici plusieurs choses déjà lues chez lui, soit que notre conformité de principes me les eût dictées sans lui, soit qu'une utile réminiscence les ait fait couler de ma plume.
f» i53 v° Les objets auxquels on est familiarisé frappent l'esprit et le dirigent de telle et telle manière, ce qui n'empêche pas que chaque génie ne digère cela à sa façon et n'en fasse sa nourriture propre... Ainsi, il y a un peu d'oriental dans les hymnes grecs..., puis les Attiques n'eurent rien de pareil... Chez nous, les peuples de la religion réformée eurent la Bible en langue vulgaire... leurs poètes en prirent un peu le ton, témoin le grand Milton et Filicaya... (cette pensée vraie est exprimée faussement). Un poète qui vient après, qui les connaît tous et sait les sentir tous, peut... se composer une manière d'après toutes celles-là, une manière à lui... Ils l'ont aidé à se faire sa manière qui n'est celle d'aucun d'eux, qui est aussi, tout comme la leur, celle de la nature, originale comme la leur, puisqu'elle est vraie, pittoresque, facile, imprévue, et difficile à imiter.
Bien des gens s'imaginent, à tort, qu'en attaquant non la mythologie elle-même, mais l'abus de la mythologie, — par exemple un poète qui suivrait la Théogonie d'Hésiode pour son unique système, — on veut proscrire aussi les allégories antiques... L'allégorie est la langue de l'esprit... il faut encore en inventer de nouvelles... La poésie donne un corps, un visage à tousles vices, à toutes les vertus, aux passions... elle transporte sur le visage même qu'elle leur donne les traits, les marques, les signes par oij elles se manifestent sur les visages des hommes... par exemple, Cybèle n'est que la Terre, Cérès est le nom du blé; Mars, Bellone, Erinnysne sont que des noms delà guerre ; Neptune, Amphitrite sont des synonymes de la mer ; Vénus est le besoin de jouir, Apollon, les Muses désignent le penchant et le goût de la poésie...
Tout cela peut être traité soit en prose, soit en vers, dans cette espèce de roman sur la perfection des arts.
DE
l'\llégorie.
DE L HARMONIE ENTRE l'ÉGRI-