‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 41 sur 84 · TAIN ET SES · texte numérisé non relu

TAIN ET SES

OEUVRES, f» l36.

Les ouvrages ont une physionomie ; ils font connaître non seulement les humeurs et le caractère, mais même la figure. Je suis sûr de connaître des hommes morts depuis des siècles comme si j'avais

vécu avec eux; s'ils renaissaient, je les reconnaîtrais dans la rue. Je suis sûr que Platon, Cicéron, Montesquieu se promenaient souvent îî grands pas, l'âme et le front toujours occupés de quelque grande pensée. Je sais bien aussi que Virgile, TibuUe, La Fontaine aimaient à vagabonder çà et là lentement, l'œil doucement mélancolique, la tête penchée sur l'épaule, rêvant à tout et ne pensant à rien. Ils haïssaient les scélérats par Tamour et la pitié que leur inspiraient les gens de bien qu'ils oppriment. Lucrèce les haïssait parce qu'ils troublent l'ordre. Je ne veux pas dire par là que celui-ci n'avait point d'entrailles, ni les autres d'amour pour Tordre : je dis seulement que l'on peut voir dans leurs écrits quel sentiment dominait sur leur visage et dans leur caractère. Car, enfin, avouez-moi que de certains écrits excluent dans l'auteur telle ou telle physionomie, telle ou telle figure, et n'admettent que telle ou telle autre. Avouez-moi qu'il est impossible que ce Lucrèce eût une figure de fantaisie et fût un petit maître. Convenez que Plutarque n'était pas un joli homme, ni Pline l'Ancien non plus. Convenez que Newton n'avait pas un nez obtus et de grosses lèvres ; que Voltaire ne pouvait avoir que des traits étincelants et fins ; Malebranche, Locke, le poète Pope, que des traits grands et forts ; qu'un front épais, un gros nez, de grosses joues, une grosse bouche n'ont point dicté les écrits de Sterne, de Lucien, de Cervantes, de TArioste, de Molière; que rien de commun, de bas ni d'impudent n'était sur le visage de Corneille

OU de Milton. Qu'on vous dise que Racine, dont les vers sont si beaux, si parfaits, si achevés, portait un visage tronqué, des traits mal assortis, ou à demi formés: le croirez-vous? Qu'un homme vienne me dire qu'il a vu Tacite et que Tacite avait des yeux ronds et éveillés, un nez retroussé, de grosses lèvres rouges, je lui dirai qu'il n'a point vu Tacite, et que le bon Cagliostro, en évoquant cette ombre des enfers pour la leur faire voir, aura pris un mort pour un autre... Je vois bien que Bayle avait une figure noble, humaine, pleine de calme et de sérénité, mais je suis bien sûr qu'elle n'avait pas cette philanthrophie active et tendre qui brillait sans doute sur celle de Montaigne et devait lui donner une attraction irrésistible. D'autres écrits montrent de mauvaises figures... l'orgueil hébété... la bonne opinion... D'autres montrent une physionomie vague et nulle: par exemple... mais ici je ne veux nommer personne.

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