FRAGMENTS D'UNE HISTOIRE DU POUVOIR ROYAL EN EUROPE
•09» Toi, lecteur qui viendras m'opposer les règles, je les connais aussi bien que toi... mais dans cet ouvrage il ne me plaît pas de les suivre... il est plus aisé avec un génie médiocre de faire un bon ouvrage en suivant la route tracée que d'avoir le sens commun en s'ouvrant une route nouvelle... Je veux m'abandonner à mon imagination. . . je ne suis point la planète qui roule dans son orbite circulaire... je veux être la comète qui erre. . . et poursuit sa course excentrique...
I . Le dessein de ce Iraité, jusqu'ici inconnu, ne nous est révélé que par quelques-uns de ces titres abrégés par lesquels Chénier assignait à tel ou tel de ses travaux les ébauches plus ou moins poussées qu'il brossait dans ses moments d'inspiration. C'est là probablement ce fameiix traité pour lequel Chénier s'attendait à une opposition telle qu'il voulut à l'avance rédiger son apologie. Nous avons cru devoir rapporter à cette Histoire du pouvoir (ou de la prérogative) royal, une ample préface déjà publiée par Becq de Fouquières (OEuvres en prose, p. 326-827) qui croit y deviner un fragment d'une u étude sur les institutions politiques de la France, ou plutôt... sur les hommes et sur les institutions ». L'ouvrage fut sans doute délaissé par Chénier quand les progrès de la Révolution l'eurent rendu sans objet, au moins pour la France.
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Toi donc, ami des règles, qui veux m'y soumettre, crois-moi, ris des écarts de ma vagabonde plume, admire ton savoir et ferme le volume.
Au reste, quelque jugement qu'on porte de cet écrit, je suis sûr qu'au moins on n'accusera l'auteur d'aucunes préventions injustes. Je me suis cité à mon tribunal, et je suis convenu avec moi-même que dans cet ouvrage, ainsi que dans tous ceux que j'ai osé mettre au jour, j'ai exprimé ma pensée toute nue et telle enfin qu'elle était née dans mon esprit, sans que l'engoûment ou l'envie l'aient fait penclier d'aucun côté ou aient altéré monjugement. J'ai tâché de conserver unœil sain et incorruptible, afin qu'étudiant chaque chose en elle-même et dans tous ses rapports extérieurs, et aussi dans les rapports extérieurs qui l'attachent à d'autres choses, je puisse en prendre et en donner une idée vraie et fidèle. J'ai même, précaution à laquelle je n'étais point obligé, j'ai chassé de mon cœur tous les mouvements de colère et d'aversion qu'éprouve un honnête homme à la vue ou à la lecture des excès et des injustices sans nombre de plusieurs corps et de plusieurs particuliers. J'ai eu soin que ce sentiment, subit et involontaire, n'influât en rien sur mon style, et ne perçât point dans mon expression, ne voulant écrire seulement que ce qui est arrivé, et comment cela est arrivé. Je ne me sj^is point fait le ministre des haines, ni des intérêts de personne ; je n'ai point eu d'égards aux prétentions iniques, aux usurpations, aux préjugés qui flétrissent ce qui
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ne doit point être flétri. Sans intérêt moi-même, nulle passion, nul amour-propre n'a pu me fasciner la vue. Galba, Othon, \itellius, ne me sont connus ni par bienfait, ni par injure ^
Je désire que tous ceux qui liront ce livre, et tous ceux qui le jugeront sans le lire, sachent aussi bien se dépouiller d'eux-mêmes, c'est-à-dire de leurs projets, de leur famille, de leur argent, de leurs places; qu'ils ne m'accusent point de mensonge parce que je n'ai pas voulu mentir pour eux, qu'ils ne feignent point d'appeler la vérité ce qu'ils ont intérêt qu'on prenne pour la vérité. Pour moi, j'ai dit ce qui m'a semblé être elle, avec franchise et candeur, aussi éloigné de flatter que d'offenser, désirant peu les suffrages, redoutant peu les critiques, très permises et trop justes peut-être si elles attaquent mon ouvrage, méprisables et peu dangereuses si elles ne s'en tiennent point là. Enfin, mon plus cher désir en composant cet écrit a été (puissé-je l'avoir rempli) de faire trouver à mes lecteurs que si une créature étrangère à l'espèce humaine, un habitant d'un autre globe, s'occupant néanmoins des hommes et les étudiant, eût voulu écrire d'eux et de leurs institutions, son ouvrage ne pourrait point être fait dans un autre esprit que le mien ; que la postérité, en le lisant, y cherche vainement qui j'étais, où j'ai vécu, à quel corps, à quel parti j'ai pu tenir, et que la tranquillité modeste et hardie