A N D II É C H É N I E R
les générations passées et présentes élèveraient ensemble la voix pour l'attester, qu'un homme sage n'en serait pas moins irrépréhensible de ne vouloir point le croire, et même de le nier absolument.
Mais comme il se peut faire que l'on ne soit point d'accord sur ce qui est ou n'est point contraire à l'ordre des choses naturelles, pour que le fait mis en question soit prouvé, il faut :
2° Que si ce fait n'a pas été vu par ceux à qui l'on veut persuader de le croire, au moins il leur soit raconté par des témoins contemporains et oculaires.
Si le fait est important, il faut :
3" Que les témoins aient été en grand nombre.
Il faut, dans tous les cas possibles :
4^ Etre assuré, sans en pouvoir douter, de la capacité de ces témoins ;
b*^ De leur véracité et de leur désintéressement»
Si le fait s'est passé il y a longtemps, et si l'on n'en a que des témoignages écrits, il faut :
6*^ Se bien assurer que les auteurs qui ont écrit ces témoignages étaient indubitablement contemporains, que les copies de leurs écrits sont fidèles, et qu'ils ont dit en effet ce qu'on leur fait dire.
Si ces auteurs ont écrit d'autres faits, et si Ton a d'eux des ouvrages entiers, il faut :
7^ Examiner tous ces ouvrages avec une critique impartiale et sévère, et voir s'ils décèlent dans leurs auteurs une raison assez saine et un jugement assez droit pour inspirer la confiance.
Si le fait en question est assez important pour
que tout le genre humain ait intérêt de s'assurer s'il est vrai, et si, déplus, il est de telle nature que, de l'aveu de tous les partis, il semble absolument contraire à l'ordre des choses naturelles, on sent que l'examen des preuves doit être plus sévère que jamais, et par conséquent il faut alors :
S'* Que la moindre contradiction dans les circonstances^ delà part des témoins qui l'attestent, diminue la confiance qu'on leur porte. f- /jg
Si le fait en question est dit s'être passé dans une ville peuplée, s'il a dû frapper et étonner tous les humains, si beaucoup d'hommes ont intérêt à le nier, il faut :
90 Quel'on soit certainqu'en effet on en a été frappé et étonné en beaucoup d'endroits, qu'il a fait beaucoup de bruit, et que ceux qui ont intérêt à le nier ont avoué, au moins en le niant et en l'attaquant, qu'en effet beaucoup d'hommes contemporains en ont parlé .
Si le fait en question était, par hasard, la résurrection d'un mort, on serait en droit d'exiger encore que ceux qui l'auraient vu après sa résurrection, fussent-ils en très grand nombre, l'eussent vu, non pas en cachette, mais au grand jour, non pas une, deux, ou trois fois, mais bien souvent et bien longtemps; qu'ils l'eussent examiné, questionné, interrogé, sans enthousiasme, sans amour, sans haine; et qu'enfin on ne pût absolument former aucun doute sur l'identité des personnes.
I. Le mot principales qui suivait le mot circonstances a été raturé.
1 7^ A N D R É ( : Il É N 1 E H
Si, avant et après le temps où l'on prétend que s'est passé un événement qui semble révolter la raison humaine, par exemple la résurrection d'un mort, dans le même pays, chez la même nation, on a souvent raconté de la même manière plusieurs événements du même genre, faut-il les croire tous afin de croire aussi celui-là? Ou bien ne faut-il croire que celui-là? Et alors, pourquoi celui-là plutôt que les autres? Ou bien ne vaudrait-il pas mieux ne croire ni celui-là ni les autres?
Il est bon d'ajouter qu'il ne suffit pas d'avoir démontré la vérité des faits accessoires et naturels d'où l'on prétend conclure un fait surnaturel et invraisemblable, tel que la résurrection d'un mort ; il faut encore démontrer que ce dernier fait est la conséquence très nécessaire des autres, qu'on ne peut les expliquer sans lui, qu'ils n'ont absolument pu exister sans lui ; il faut enfin prouver invinciblement non seulement qu'il est possible qu'un fait aussi incroyable soit arrivé, mais encore qu41 est décidément impossible qu'il ne soit point arrivé.
Ces additions ne renferment aucun raisonnement nouveau ; elles ne font que développer avec plus de force et de clarté quelques articles énoncés ci-dessus.
On croit ces principes incontestables, et on prie M. d'Eprémesnil de vouloir bien les appliquer à la question présente. On le prie aussi d'excuser les fautes qui doivent se trouver dans cet écrit, fait trop à la hâte. On est disposé à écouter la raison, à se
rendre dès qu'on sera convaincu, à énoncer ses objections avec sang-froid et politesse, sans jamais quitter l'état de la question, sans digression, sans personnalité. On est persuadé que M. d'Eprémesnil est dans les mêmes sentiments. L'auteur de ces réÛexions le prie d'agréer l'assurance de sa tendre et sincère estime. Signé (sic.)
Les faits de Socrate dont personne ne doute sont socrate et moins attestés que ceux de Jésus-Christ. On a peine à j^J^*^^-^""'" croire ses yeux quand on lit cette décision tranchante et magistrale. La vie de Socrate n'est remarquable que par son extrême simplicité; elle n'est ni d'un sectaire, ni d'un chef de parti, mais d'un homme, d'un citoyen et d'un sage. Il cherche paisiblement, humainement, la vérité ; il cherche quel est le bonheur dont notre nature est susceptible : il ne le trouve que dans la pratique de la vertu. Ses discours n'ont ni mystères, ni prophéties; ses actions, ni prodiges, ni victoires surnaturelles; il guérit les maux de l'âme par la raison, et non les maux du corps par la parole ou l'attouchement. Et tous les faits qui composent son histoire sont de nature à n'inspirer par eux-mêmes aucun doute, pour peu qu'ils soient appuyés sur des monuments de quelque authenticité. Or, ces monuments, quels sont-ils?
I. Ce morceau est évidemment la contre-partie de la page célèbre de la Confession du Vicaire savoyard dans ï Emile.
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La voix de toute l'antiquité contemporaine, les fastes du peuple repentant qui l'avait condamné, les écrits originaux de ses amis et de ses ennemis qui avaient vu sa vie et sa mort, les mémoires de ses propres disciples, qui, dans les lettres ou dans les emplois publics, se montrèrentles plusbeaux génies de la Grèce.
Les faits de Jésus-Christ sont d'une nature hors de l'humanité. Une marche qu'entouré d'anges et de démons; sa voix, son geste n'opèrent que des miracles; il ressuscite les morts, calme les tempêtes, consolide les eaux sous ses pieds, fait trembler la terre, obscurcir le soleil. Enfin son histoire entière est telle que, fût- elle composée avec méthode, et fûtelle bien liée aux monuments historiques contemporains, tout homme de bon sens aimerait mieux admirer l'adresse et l'érudition des faussaires qui l'auraient écrite que d'ajouter foi aux faits dont elle est remplie. Mais bien loin de là, tous ces faits miraculeux et universels, qui devaient frapper d'étonnement et de terreur toute l'espèce humaine, restent inconnus à tout l'empire, alors peuplé d'hommes lettrés et curieux. Les auteurs romains parlent de la mort de Christ, et ils n'ont jamais ouï dire un mot de tant de prodiges ; les Juifs amis ou ennemis s'en taisent également; et ce n'est qu'après la destruction de Jérusalem même qu'il sort de terre une foule d'histoires écrites on ne sait dans quelle langue, ni où, ni quand, ni par qui, mais certes par des hommes dont l'ignorance et la rusticité débordent à
FRAGMENTS SUR LE CHRISTIANISME l8l
chaque ligne en narrations incohérentes, en contradictions absurdes, en réflexions puériles, en inextricables anachronismes, lorsque les années des empereurs et les fastes consulaires ne laissaient point d'obscurité dans la chronologie romaine.
A Dieu ne plaise que je veuille, comme plusieurs f" 5. ont fait, insulter par une risée barbare aux angoisses et à la mort d'un homme qui, à travers les puérilités et les absurdes extravagances que ses absurdes historiens lui attribuent, souvent avec quelque vraisemblance, fait cependant briller un caractère de douceur et de philanthropie, qui ne fut accusé d'aucun crime, et qu'un lâche gouverneur romain laissa traîner au supplice quoiqu'il le jugeât innocent ; soit qu'il redoutât pour lui-même les fureurs d'une populace fanatique, soit plutôt qu'il dédaignât de se mêler dans leurs querelles, et qu'il regardât tout cela avec cette indifférence et ce mépris que les peuples asservis inspirent toujours à leurs maîtres, et que les Romains avaient surtout pour la nation dont cet infortuné était membre.
(( Je leur parle en paraboles de peur qu'ils ne f*^ 44 v, comprennent et voient et entendent, et que je les sauve. » (Math. i3 '.) Cette infamie, commentée avec
I. Chénier fusionne ici, un peu arbitrairement, les deux versets i3 et i5 du chap. XIII; le second n'est d'ailleurs qu'un emprunt de l'Évangéliste à Isaïe (VI, 9).
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une recherche et une éloquence abominables par tous les prédicateurs chrétiens, citant toujours les cant[iques] d'une nation souvent opprimée, naturellement vindicative et féroce, et que ses mœurs et ses lois rendaient ennemie de toutes les nations : in interitu vesfro ridebo et subsannabo vos... Immoralité impie d'une telle doctrine... Voulez-vous voir à ce sujet dans quelles rêveries sanguinaires se perd l'imagination farouche de Tertullien ? Lisez la fin des éloquentes folies qu'il adresse aux Romains sur leurs spectacles; il se représente le second avènement du Messie : « Alors, dit-il, quel immense spectacle ! quelles seront mes admirations, mes ris, mes joies, mes triomphes, voyant tant de rois, reçus, disait-on, dans le ciel, gémissant au sein des ténèbres avec leur Jupiter... les philosophes rougis par les flammes avec leurs disciples ; les poètes palpitant, non au tribunal de Rhadamante ou Minos, mais de Christ; les tragédiens déplorant d'une voix plus lamentable une calamité qui sera la leur ; des histrions à qui les flammes seules rendront le corps souple et agile, des conducteurs de chars tout rouges sur une roue de feu... est-il un prseteur, un consul, un quaesteur qui puisse, de son argent, vous offrir une telle vue et vous faire tressaillir de joie à un tel spectacle.»^ » Lecteur, payen ou chrétien, juif ou musulman, mais lecteur honnête et sage, lequel à votre avis montre une plus haute idée delà dignité, de la grandeur, de la puissance divine, un jugement plus calme et plus droit, une âme plus profondément imbue
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de justice et de vérité, plus intimement frappée des beautés de la vertu ? Est-ce le fougueux Africain et tous ses pareils, qui s'enivrent ainsi d'avance de cette vengeance éternelle ? Est-ce leur maître nazaréen, dont les promesses leur font attendre ces éternels homicides? Ou est-ce le stoïcien satyrique de la cour de Néron, qui s'écrie: (( Père des Dieux, veux-tu punir les tyrans lorsque leur passion féroce fait bouillonner les noirs poisons de leur âme ? Fais qu'ils voient la vertu, et qu'ils sèchent de regret. »
Quel est l'homme un peu familier avec les écrits f" A6 r». polémiques des missionnaires^ du christianisme, qui nie que tel est toujours le ton et la manière d'argumenter et d'Augustin et d'Hiéronyme, et surtout de ce véhément Tertullien? Et pour citer de plus illustres exemples, quel lecteur judicieux et vrai méconnaîtra dans ce tableau cet écrivain de parti qu'un chef-d'œuvre de style et de plaisanterie rendit formidable aux ennemis du Port-Royal, ce Pascal qui, depuis, employa beaucoup de talents et de génie à maudire le bon sens qui examine, et à se révolter contre le doute; homme arrogant et orgueilleux sous les formules de l'humilité, indigné qu'aucun mortel se crût permis de secouer un joug qu'il voulait porter lui-même ; homme né pour la gloire et l'utilité de son siècle, s'il ne se fût étudié à perdre
I . L'anlf'iir avait d'abord écrit : des anciens missionnaires...
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sa vie dans des minuties tristes et sauvages, et s'il n'eût préféré au sage honneur de perfectionner les lettres et les sciences le dur plaisir d'humilier l'espèce humaine devant les chimères qu'elle-même inventa dans son délire; et d'insulter ou par la pitié, ou par les injures, ou par des menaces célestes, quiconque oserait aimer mieux des raisons que des sophismes et des preuves que des assertions !
f« U'j. Ainsi, quand un évêque ', qui depuis trois ans fait retentir les Eglises et les clubs de bouffonneries ampoulées et féroces, demandait il y a peu de temps qu'un ministre à qui il lui plaisait d'attribuer les massacres d'Avignon, eût pour supplice d'être exposé à l'odeur des cadavres entassés dans une tour de cette ville; l'indignation que cette atrocité savante et recherchée inspira à tous les gens de bien, n'aurait pas dû les empêcher de convenir au moins que cette éloquence est évangélique.
Vraie humilité philos. Simon à Hiéron[yme] , et cet
I . Il s'agit ici de Claude Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados, célèbre par ses prédications où il commentait le Contrat social en style d'Apocalypse. Dans la séance de l'Assemblée législative du 3 décembre 1791, il avait accusé le ministre de l'Intérieur Delessart de pactiser avec les brigands auteurs des massacres d'Avignon : « C'est ce ministre détestable, s'était-il écrié, qui est la cause des maux de ce pays. Je voudrais qu'on lui laissât la vie, mais pour souffrir, mais pour respirer l'odeur des cadavres égorgés à Avignon. » Cette allusion permet d'attribuer au fragment ci-dessus une date postérieure au 3 décembre 1791.
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éloquent far[ieux] de Tertullien. V. Bayle, art. Simon.
Et l'antique Eglise consacre le nom d'un illustre f" 46 v« martyr d'Egypte qui, témoin des violences exercées contre les adorateurs du Christ, bien loin de tendre la joue aux soufflets, donna lui-même un soufflet au magistrat sur son tribunal, et le frappa encore après l'avoir renversé.
J'ignore si le pacifique fondateur de cette secte f" ^o v» turbulente manifesta son intention, dans ces paroles sinistres*, ou s'il ne lit que prophétiser, suivant
'usage de son pays, ou si une triste prévoyance
ui fit envisager dès lors les suites de ses prédications. Quoi qu'il en soit, nous pouvons dire que
amais prévoyance ne fut justifiée par un plus long enchaînement de discordes et de malheurs; que
amais prophétie n'eut un accomplissement plus effrayant, ou que jamais intention ne fut remplie avec une plus cruelle et plus scrupuleuse exactitude.
Cette envie de connaître l'avenir est si enracinée f" «Sy. dans les hommes que les sages mêmes l'abandonnent
I . Il s'agit encore, vraisemblablement, des propbélies concernant la ruine de Jérusalem auxquelles il a été fait allusion plus haut (p. i8i)«
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difficilement. Celse et les autres philosophes qui ont tant combattu pour maintenir les religions' anciennes contre les nouvelles, semblent convenir de la certitude de l'art prophétique. Lorsque les Chrétiens citent Daniel et Jérémie, ils opposent Trophonius, Amphiaraiis, Mopsus, Amphiloque, les Sybilles. Lactance et d'autres Pères avouent même l'authenticité de ces prédictions payennes. Ils se tourmentent même à les expliquer, l'un en disant que l'éternelle sagesse se plu ta choisir ces hommes, quoique indignes, pour annoncer ses décrets et servir d'instrument à ses desseins ; l'autre, que le don de prévoir les choses futures était en eux la récompense de leurs vertus; l'autre, que c'est l'esprit de ténèbres qui leur révéla la vérité pour mieux propager le mensonge.
i.'ocTAviLs DE Lc mêmc orgueil dans tous"... un des premiers auteurs chrétiens, un Minutius Félix, dans un dialogue qui ne manque ni de savoir ni d'éloquence, introduit un chrétien disputant contre un payen. Voici le langage qu'il prête avec vérité à ce dernier: que le plus grand nombre, lassés des efforts qu'il faut faire pour trouver la vérité, embrassent au hasard une opinion quelconque plutôt que de per-
1 . Superstitions a été raturé et remplacé par le mot religions.
2. Il faut suppléer évidemment : dans tous les auteurs chrétiens.