I. II faut lire Math., chap. v, verset
qu'il aima mieux payer une forte somme que de jurer qu'il ne la devait pas, quoique ce serment fût conforme à la vérité : (( Regarde, dit Solon, la probité et la vertu comme plus sûres que le serment », et Eschyle, avec plus de grandeur, dans un vers admirable : (( l'homme est la caution de son serment, et non le serment la caution de l'homme ». Tel était leur langage à tous, bien qu'ils se conformassent aux lois dans les pays où diverses considérations avaient déterminé les sages politiques à employer quelquefois et à ne point prodiguer la solennité des serments pour tenir réveillée la conscience des hommes. Marc-Aurèle (1. 3) veut que son sage n'ait besoin ni de serment ni de témoin, a Tu nous as promis un homme de bien, voilà le serment qui te lie, dit Sénèque ; fuis le serment, même pour jurer la vérité. Nul serment n'épouvante le méchant. Si tu es homme juste, tes mœurs seront tes lois, les lois sont superflues pour qui ne veut nuire à personne. »
Voilà quelles maximes la philosophie confiait à la voix des acteurs comiques.
(( En quoi l'emportent les philosophes.^» demandait-on à Aristippe. — « En ce que, s'il n'y avait point de loi, leur vie resterait la même. »
Les nations mêmes se montrèrent imbues de ces maximes qu'elles n'avaient pas en vain entendu répéter au théâtre.
Un philosophe athénien, appelé en témoignage dans une cause, s'avançant vers l'autel pour jurer,
FRAGMENTS SUR LE CHRISTIANISME igS
le tribunal entier se leva et l'exempta du serment. Ils eurent honte de paraître croire qu'un homme, qui avait ainsi vécu, n'eût pas toujours eu les dieux présents, et qu'une bouche si sainte pût s'ouvrir un seul instant pour déguiser la vérité ; et ils accordèrent volontairement à la vertu une exemption que, chez des peuples modernes, des sectes chrétiennes ont extorquée par une obstination injuste et fanatique.
En comparant donc, comme nous venons de le faire, les expressions et les pensées dont retentissaient les académies et les théâtres de la Grèce avec celles qui furent prêchées sur les bords du lac de Tibériade, bien loin de regarder le précepte de s'abstenir du serment comme une doctrine nouvelle apportée sur la terre parle prédicateur de la Montagne, ne seraiton pas plutôt tenté de ne voir en lui qu'un disciple mal instruit, qui répète mal et sans intelligence les leçons qu'il a reçues et dont il n'a retenu que quelques résultats épars et obscurs S comme on dit que les Chinois conservent sans savoir les expliquer d'antiques observations astronomiques fondées sur des calculs dont ils ignorent les éléments?
Et certes, il est bien vrai que, lorsque les églises grecques eurent des chefs dont la raison et l'éloquence s'étaient formées par la lecture constante de ces écrits, l'honneur de leur patrie payenne, ils avaient soin [de] nourrir, d'embellir et leur style et leurs arguments de ces pensées profondes et vraies
I. Une phrase incidente : qui ne lui laissent aucune idée claire, a été raturée.
in^ ANDRE CHENIER
et de ces expressions fortes qu'ils empruntaient à ces écrivains dont ils déprimaient le génie et maudissaient les talents ; sans trop rappeler ni le trône de Dieu, ni son marchepied, ni la ville du grand roi, ils appuyaient souvent l'évangile sur les paroles de Ghrysippe ou de Platon : et les Athéniens, esclaves et baptisés sous Constantin et Théodose, déplorant le malheur et l'aveuglement de leurs ancêtres sous Solon et Thémistocle, ne se doutaient pas qu'on les édifiait dans l'église par les mêmes discours qui avaient peuplé de sages le Portique et le Lycée.
Exposer comme quoi les inepties des philosophes éclectiques des n* et iii^ siècles sont les mêmes que celles du magnétisme d'aujourd'hui et que les mêmes absurdités renaissent et s'expriment de la même manière.
fo 211 T\ Peut-on voir, sans gémir, un si grand nombre d'hommes se résoudre à marcher à quatre pattes?
Enfin ils sont nés pour croire... — Monsieur, où fait-on le miracle.»^ — Monsieur, c'est là... — et ils courent, la bouche béante, tout effarés, et croient voir tout ce qu'on leur dit... — Eh, maître sot, avant d*aller voir des miracles... — Mais, Monsieur, la sagesse, la vérité... — Mon ami, la sagesse et la vérité n'ont rien de commun avec la crédulité ignorante... elles dédaignent de s'occuper de tes impertinentes hypothèses, et leur nom ne devrait point sortir de la bouche d'un fanatique imbécile. La
I RAT.MENTS SIR LE CHRISTIANISME igS
sagesse et la vérité restent seules, n'attrapent point le peuple , n'ouvrent point une école de thaumaturgie , travaillent en silence, ignorent la langue des enthousiastes, pensent beaucoup, parlent peu, étudient la nature, n'écoutent que le bon sens, la raison, rient des miracles, méprisent ceux qui les font, et plaignent ceux qui les croient.
Le peuple toujours ami des merveilles a pris f»334 souvent pour l'histoire exacte et fidèle d'un fait, des expressions métaphoriques qui n'étaient rien que des emblèmes. La sagesse prématurée d'un philosophe chinois lui fit donner un nom qui signifiait vieux enfant, mais, au rapport de Kempfer, p. 137, d'imbéciles historiens racontaient que très réellement ce philosophe avait quatre-vingts ans et la tête grisonnante, lorsque sa mère accoucha de lui. — V. là même ce qu'on a dit de la naissance de Gonfucius... et Pythagore et mille autres.