‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 6 sur 84 · PREFACE XXV · texte numérisé non relu

PREFACE XXV

mcra l'introduction du traité de la Perfection des Arts.

Le livre, fruit de tant de méditations, d'observations et de lectures, qu'on pouvait croire perdu, s'est donc retrouvé. Il n'est certes pas impossible que certains fragments susceptibles de s'y rattacher aient été égarés, — Chénier, nous le rappelons, ayant toujours écrit sur des feuilles volantes, de format et d'aspect variables, — mais il y a tout lieu de croire que nous possédons, en somme, les parties essentielles de l'œuvre. Chose singulière, dans le morceau, d'une franchise si piquante, consacré par Chénier à ses relations littéraires avec Alfieri, morceau qu'on lira plus loin, l'auteur semble présenter son ouvrage sur l'histoire des littératures comme entièrement terminé. Mais si l'on songe que le poète a risqué, ou peu s'en faut, la même déclaration prématurée dans l'épilogue de ï Hermès, on s'abstiendra de prendre à la lettre cette formule exagérée; Chénier ne l'a sans doute employée que pour se donner une nouvelle raison de hâter l'achèvement de son entreprise.

Nous avons publié cette œuvre, en 1899, dans ]3i Revue de Paris, en nous efforçant d'en reconstituer la trame et l'ordonnance générale. L'ordre suivi dans le classement de ces fragments a reçu alors et depuis l'approbation des divers critiques et érudits qui ont eu l'occasion de les étudier ou de les citer. Cependant, quelques scrupules me sent venus: il existe dans les fragments complémentaires delà Perfection des Arts que j'ai eu l'occasion de publier, un peu plus tard, dans la Renaissance latine, une sorte de plan rédigé par Chénier lui-même (Cfc plus loin p. 12). A la réflexion, cette esquisse, si sommaire fût-elle, m'a paru apporter au classement des morceaux, travail délicat par excellence, d'utiles points de repère, et après mûre

iivi PRÉFACE

enquête, je mè suis défcidé à suivre les données fournies par ce précieux cadre. C'est ainsi qile les divisions mêmes notées par le poète ont servi de fil conducteur, nous livrant les titres des diverses parties et de certains chapitres. On trouvera donc plus loin, pour la plus grande part, un ordre différent de celui qui avait été primitivement adopté dans la publication laite en 1899. J'estime que l'oeuvre gagnera d'une façon très appréciable à ce changement, en même temps que son caractère général apparaîtra de la sorte aussi conforme que possible aux intentions du poète.

Le nouveau plan a, en outre, l'avantage de réaliser, toilt ensemble avec plus de clarté et plus de précision, les promesses du titre. En effet, l'auteur commence par étudier les causes qiii favorisent les lettres, puis il examine celles qui leur nuisent. Ces deux grandes enquêtes achevées, il se proposait de présenter une esquisse de l'histoire du style et du goût et de montrer ensuite l'influence d'une mauvaise littérature. Il se trouvait alors conduit à développer dans son n Exhortation )i les principes essentiels de la composition artistique et littéraire, pour examiner finalement coninient les « circonstances présentes » permettaient de les interpréter et de les mettre en œuvre. Une ample et belle conclusion devait contenir, selon toute évidence, une profession de foi littéraire et artistique qui nous eût révélé sans doute, et avec une rare magnificence, les aspirations et les rêves de l'admirable écrivain.

Telle qu'elle hoils est parvenue, l'œuvre, féconde ert viiés originales, offre un exttêmfe intérêt. Elle ajoutei-à certainement quelque chose à notre connaissance d'André Ghénier. L'auteur de V Hermès semble avoir voulu y fixer le meilleur de sa pensée littéraire et esthétique.

PRÉFACE ii^n

On donnerait, je crois, une idée assez exacte de cette œuvre en disant que Chéhièr, fortement épris dès formules dé Montesquieu, a tenté de faire urte application nouvelle des théories de l'Esprit des Lois, en les transportant du domaine de la politique et de la philosophie <^ sociale dans celui de l'histoire de l'ftrt et de la littérature. C'était là une entreprise qui devait ouvrir à ces éludes si \ considérables des horizons magnifiques et inattendus. En cela, comme en bien d'autres choses, au reste, le poète devançait aùdacieiisement, et comme par une intuition extraordinaire, quelques-uns des penseurs les plus admirés de notre temps, c'est-à-dire l'aiiteur de VHistoire des origines du Christianisme et celui de l'Histoire de la littérature anglaise, tous deux intimement pénétrés, comnie le fut Chénier, du gbût et de lia connaissance de la culture hellénique. Cet ouvrage, mieux qUe tout autre peut-être, permet de saisir les divers aspects du génie de nôtre poète. C'est un homme du xvni^ siècle et c'est dn nourrisson de lia Grèce ahtiqiie : si profondément que diffère son âme de l'esprit voltâirien, il n'aime la théologie ni hébraïque ni chrétienne, rti les rois rii leur coût (Voltaire à l'occasion leur serait plus indulgent), iii là barbarie « gothique », ni Shakespeare.

Existe-t-il un lien entre cet oiivrage de Chénier et un autre de Rigoley de Juvigny qui porte, au moins en partie, un titre analogue et qui parut précisément au moment où le poète semble avoir commencé le sien.^ C'eât ià un point qu'il est difficile de décider av'ec certitude. Ce publiciste, conseiller honoraire au Parlement de Metz et membre de l'Académie des Sciences, Arts et Belles- Leilres de Dijon, mit en effet au jour, en 1787, iin volume . intitulé : De la Décadetice des Lettres et des Mœurs depuis

PREFACE

les Grecs et les Romains jusqu'à nos jours (Paris, Mérigot le jeune, in-8°). Donna-t-il à Chénier l'idée d'élaborer un travail sur le même objet, mais conçu dans des idées et sur un plan tout différents? Je n'ose émettre une hypothèse sur ce point, me contentant d'indiquer le rapprochement d'ordre général qui s'impose et de noter en même temps les divergences absolues qui séparent les deux auteurs sur la plupart des points.

Il y aurait plus d'une comparaison intéressante à éta-

/ blir entre certaines conceptions de la Perfection des Arts

et les poésies de Chénier, par exemple avec L'Invention,

F Hermès, les Cy dopes littéraires et les fragments groupés

sous le titre de La République des Lettres.

Le second ouvrage que l'on trouvera plus loin diffère sensiblement du précédent. Outre qu'il est moins étendu et d'une exécution moins avancée que la Perfection des Arts, — au moins à en juger par ce que nous en ont transmis les manuscrits conservés par la famille de Chénier, — il a été inspiré par des préoccupations toutes différentes. \J Apologie ne traite point de matières littéraires , ni artistiques ; elle offre un caractère nettement politique \ et social qui lui assigne parmi les productions en prose du poète une place tout à fait à part. On ne saurait la rapprocher que des articles publiés par André, au cours de la Révolution, dans le Journal de Paris et dans le Moniteur, morceaux d'une éloquence admirable, trop peu connus, mais qui sont avant tout des ouvrages de circonstance, et entre lesquels l'auteur n'a pas cherché à établir de lien apparent.

Chénier avait décidé de donner à son livre le titre, pour nous assez énigmatique, à' Apologie. Chacun des feuillets autographes qui nous ont livré les pages qu'on va lire,

PREFACE XXÏX

porte en effet, à peu d'exceptions près les mots oltzo\., aTcoAoyi., apoL, inapologia,de la main nnême de l'écrivain. C'est cette rubrique qui, de même que l'w pour la Perfection des Arts, nous a servi de fil conducteur. Je relève sur l'un de ces feuillets, à côté de la mention in apolojia, les mois prosa o rima, qui attestent qu'à un certain moment le poète hésitait sur la forme à donner à son ouvrage : prose ou vers. Cela explique qu'on y rencontre quelques vers, notamment à la fin. Un mot de la conclusion confirme encore cette hypothèse. C'est bien d'ailleurs le vers que semble appeler, en plus d'un endroit, la verve indignée de l'auteur.

Dans les pages de X Apologie qui nous ont été conservées, pages certainement antérieures à la Révolution et dont la compDsilion doit se placer vers 1787. au moment de son séjour en Angleterre, — l'affaire Mercier- Dupaty nous fournit à cet égard un utile élément de date, — Chénier a abordé sous une forme vivanle, incisive, et parfois violente, l'étude des problèmes sociaux qui le préoccupaient davantage, spécialement des questions relatives à l'organisation de la justice et de la procédure criminelle. Il s'associe avec une ardeur généreuse aux revendications qui passionnaient tous les esprits libéraux à la veille de la Révolution, depuis les campagnes retentissantes de Voltaire, et grâce aux appels des Le Trosne, des Lacrctelle, des Gondorcet, des BrisFOt de Varville, des Servan, des Mercier Dupa ty. Il est à propos de remarquer que Chénier y affirme une admiration loule particulière à l'égard de ce dernier et de son rôle courageux dans la revision du célèbre procès de Ciiaumont. Le poète attaque avec une franchise impitoyable, sans souci des préjugés de son entourage, les abus des parlements et des

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