‹ Œuvres inédites. Publiées d'après les manuscrits originauxChapitre 9 sur 84 · PRÉFACE XXXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXXV

on ne saurait dire au juste s'il désigne des projets de peintures ou des projets de compositions descriptives. Sainte-Beuve a remarqué qu'André emploie dans ses notes, à diverses reprises, cette expression : Xen pourrai faire un quadro. « Cela, ajoute le critique, paraît vouloir dire un petit tableau peint : car il était peintre aussi, comme il nous Fa appris dans une élégie :

Tantôt de mon pinceau les timides essais

Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.

« Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous l'ombrage, au fond d'une mer étincelante, les dauphins arrivant aux sons de sa double flûte divine î En l'indiquant, j'y vois comme un défi que quelqu'un de nos jeunes peintres relèvera. — Peut-être aussi le poète n'emploie- t-il, en certains cas, cette expression de quadro que métaphoriquement et par allusion à son petit cadre poétique. » Il est possible que le mol quadro ait pu avoir ces deux acceptions dans l'esprit de Ghénier, mais je crois que les quadri qu'on trouvera plus loin rentrent plutôt dans le premier sens et qu'il s'agit plus d'une fois d* (( idées » pour de petits tableaux peints. Que l'auteur des Bucoliques ait eu pour les arts du dessin un goût très vif, rien de plus certain. Une telle aptitude s'accordait fort bien avec son géAie littéraire et ses dons d'observation visuelle, Nous savons, par exemple, qu'il avait fait à Londres plusieurs portraits déjeunes Anglaises. Que ne donnerions-nous pas, pour retrouver certains de ces dessins amoureusement tracés des «^Vierges et nymphes britanniques, au visage et au port de déesse.» Fautil espérer que le même destin qui vient de rendre aux amis du poète les autographesdissimulés pendant si longtemps.

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leur restituera, quelque jour, des spécimens de ces précieuses esquisses où le crayon d'André sut fixer les beautés que sa lyre a si magnifiquement chantées ?

L'existence des observations relatives à la littérature chinoise, qui forment le septième groupe de nos extraits, avait intrigué les critiques. On ne les connaissait jusqu'à présent que par deux courtes citations de Sainte-Beuve et par une allusion faite par M. de Chénier. Le poète avait admirablement compris tout ce que les littératures orientales — chinoise et persane notamment — pouvaient apporter à la nôtre d'inspirations nouvelles et de thèmes imprévus. Ici encore, il devance son époque. Celui qu'on a pu appeler, à juste raison, le dernier des grands classiques, avait entrevu les horizons que le romantisme allait ouvrir un peu plus tard.

Il se promettait, comme il nous l'apprend lui-même, de s'inspirer dans ses poésies de ces notes sur la littérature chinoise. Plusieurs personnes, spécialement compétentes dans ce genre d'études, ont été, nous le savons, très frappées de la pénétration dont le poète avait fait preuve dans le choix de ses extraits. Personne, en son temps, n'a apprécié avec plus de justesse le côté intime, en même temps que la portée philosophique de cette poésie chinoise qu'on s'habitue trop peut-être à considérer comme un ensemble de textes susceptibles tout au plus d'intéresser les philologues ou les historiens.

Mais, du côté de l'Orient, l'activité de Chénier ne s'est pas bornée à cette seule littérature exotique. De bonne heure, la Perse, que les récits de Chardin avaient contribué à mettre à la mode durant le xviu® siècle, l'avait attiré et retenu. Cette nouvelle manifestation de la curiosité universelle d'André était demeurée jusqu'à présent ignorée.

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Les manuscrits nous permettent de faire connaître cet aspect peu banal de la merveilleuse divination du poète en matière de littératures lointaines. Décidément, aucun des domaines d'études qui ont sollicité et exercé davantage l'activité des penseurs du xix^ siècle, ne lui est resté étranger. Histoire religieuse, origines chrétiennes, sens vrai de l'hellénisme, Byzance, Extrême-Orient, Amérique, doctrine de l'évolution, aspiration vers la justice, avenir de la science, critique littéraire et philologique, poésie biblique, poésies persane et chinoise, et, pour nous rapprocher du monde occidental, l'éphémère Ossian luimême : tout a été entrevu par cette magnifique intelligence, en qui la France aurait pu trouver son Goethe.

Les notes autographes prises par Chénier sur la littérature persane sont relativement nombreuses. Le poète avait étudié de près le voyage de Chardin, et il reste, dans ses papiers, plusieurs traces des observations que cette lecture lui avait inspirées. Gomme on le verra dans le texte de nos fragments, il projetait des imitations de Sahdi. Mais la principale source où il puisa ses extraits de poésie persane fut l'édition anglaise de la grammaire de Jones*. Ge fut sûrement pendant son séjour en Angleterre que l'auteur des Églogues se livra à ce dépouillement de textes. Le nombre des passages empruntés par lui à l'ouvrage de Jones, est d'une centaine environ, dont certains occupent plusieurs pages : tous sont copiés en anglais,

I. A Gnimmar of ihe Persian lunfjuaye, by Jones, esq., Londres, Richardson, 1771, !*' — Chénier donne comme litre à ses extraits : Extraits de la Grammaire persane de Jones, 1781. Je n'ai pu Iroufer, à Paris, une édition de cette grammaire datée de 178 1. En revanche, celle de 1771 correspond al^iolument ligne pour ligne a tous les renvois de pages, et ils sont nomhreu». indiqués par Chénier. Il est donc probable qu'il y a ici erreur de millésime.

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à l'exception de quelques réflexions personnelles très brèves, qui ont été intercalées, en français, par notre écrivain.

Ces extraits portent non pas sur la grammaire ellemême, mais sur les exemples choisis par Jones dans les principaux écrivains persans pour justifier les règles formulées par lui. Ces exemples, par leur nombre et par leur étendue, font de son livre une véritable chrestomathie persane. Nous avons cru devoir fournir une traduction des principaux motifs et morceaux littéraires transcrits en anglais par Chénier, d'après Jones. Ces divers textes apporteront peut-être aux futurs commentateurs le moyen de découvrir, dans les œuvres d'André, des motifs d'origine persane que l'on n'a guère songé à y chercher. La question des sources de Chénier reste toujours ouverte ; elle n'a cessé, on le sait, de passionner les fervents de son génie : voilà une nouvelle piste qui pourra fournir des éléments utiles à l'enquête si magistralement commencée, il y a bientôt un demi-siècle, par le docte Becq de Fouquières, dans le but de retrouver les « coutures invisibles » dont parle quelque part le poète. Pour la mener à bien et la rendre complète, il devient de plus en plus nécessaire de ne point la limiter à l'antiquité classique.

Invinciblement, son imagination l'entraînait vers l'Orient. La Palestine, la Syrie, Chypre^ l'Egypte, la Perse, Ceylan, la Chine, provoquaient tour à tour ses investigations savantes. Ses lectures géographiques, dont les manuscrits légués par sa famille nous révèlent les souvenirs, portaient de préférence sur ces régions. C'est tantôt une note sur Ceylan, que nous reproduisons plus loin. Ailleurs, André a pris soin de transcrire, et de sa plus belle écriture, une liste de vues, de sites et de monu-

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