A M. LE MARQ.UIS OUDINOT
Naples, i«r juin 1858.
Le général Saluzze m'a remis depuis longtemps le livre que vous avez eu la bonté de m'envoyer, mon cher marquis. Si je ne vous en ai pas remercié jusqu'à présent, c'est que je voulais le lire avant de répondre à votre aimable lettre et je commencerai par vous dire combien j'ai été sensible à cette marque d'amitié de votre part, qui satisfait à la fois mon cœur et mon amour propre. J'ai donc lu avec le plus grand plaisir ces recherches sur les forces militaires des différents états de l'Italie, en admirant comment vous avez pu recueillir les immenses détails que contient votre ouvrage. Je pense que vous y travaillez depuis longtemps et je vous félicite d'en être venu à bout avec tant de succès. Les Napolitains vous sauront gré, sans doute, d'avoir combattu les préjugés qui pèsent
injustement sur leur [puissance] militaire. Quoique j'habite Naples depuis plusieurs années, votre livre m'a appris plus de choses que je n'en aurais probablement vu en y passant le reste de ma vie, mes occupations et mes idées se trouvant tout à fait en dehors de semblab'es études ; mais j'ai trouvé les précis historiques de chaque état fort intéressants et très à propos avant d'entrer en matière. Vous comprendrez facilement que celui du Piémont m'a particulièrement intéressé. Je ne puis en aucune nianière être juge de ce qu'on y fait maintenant et qui diffère sans doute beaucoup de la constitution militaire qui existait de mon temps. Quarante ans se sont écoulés depuis mon départ du Piémont, et je n'ai fait pour ainsi dire que changer de chevaux en y passant pour venir en Italie. Mais j'ai une observation à vous faire sur la succession de nos derniers princes de la branche
. Charles-Emmanuel IV, qui a su Victor- Ain i , tait fils aîné, et non puîné, de ce dernier ; il était pn e et n'a jam
militaire; c'est le duc d'Aï ur,sous
le nom de Victor-Emmanuel, qui fut capitaine général et qui avait pr's une part active aux événements précédents. Vous trouverez mon observation de peu d'importance, mais j'ai trouvé un passage sur la Savoye que mon cœur Allobrogc n'a pas il sujet duquel je ne puis être de
ris, c'est celui où vous dites que la Savoye vit avec chagrin sou retour sous la domination.
us souverains. L'attachement et la i ii mais h d>
CORRESPONDANCE. p $
est trop connue pour avoir besoin de preuves. La circonstance de la demande faite par la Savoye de faire partie de la République française ne peut être d'aucun poids après l'envahissement. On sait, de reste, ce que valent les adresses et les vœux soi-disant nationaux sous l'empire du plus fort; mais une preuve de meilleur aloi des senliments du pays, est, qu'au moment de la Restauration, des députés de la noblesse et de la bourgeoisie savoyarde, avant le retour du Roi, furent envoyés à Paris pour obtenir des Alliés la restitution de la partie de la Savoye qui avait été donnée à la France. Lors de l'insurrection des Trente jours en Piémont, la Savoye resta tranquille et la brigade de Savoye qui se trouvait à Alexandrie, chassa son colonel St-Régis, qui voulait la faire entrer dans la citadelle avec les révolutionnaires, et traversant le Piémont insurgé, se rendit en Savoye sans laisser un homme en arrière. Enfin vous avez vu dernièrement le résultat de l'entreprise du général Ramorino qui, sans avoir rencontré aucun obstacle, après s'être promené sur le territoire de Savoye, fut contraint de l'évacuer, vaincu par l'opinion du pays et par le ridicule, n'ayant trouvé dans le pays ni amis ni ennemis. Vous allez rire sans doute, mon cher général, de mon patriotisme, et vous ne m'en voudrez pas. Je suis du pays des ramonneurs; vous connaissez leur fidélité à toute épreuve ; leur apologie m'a entraîné et je me vois avec surprise à la fin de ma quatrième page.
J'ai daté de Naples par habitude et je vous écris de Castellamare où le nouveau et le vieux ménage
sont réunis dans le petit Boccapianola près du théâtre. Là nous pensons souvent à la société française qui nous [a] abandonnés et que personne ne saurait remplacer. Ma femme et Natalie vous offrent leurs amitiés, veuillez parler de moi à l'excellente marquise et me rappeler aussi au souvenir de l'aimable Délie. Croyez, cher, à l'attachement sincère de votre serviteur et ami.
A MADAME LA VICOMTESSE DE MARCELIUS
Nice, 22 juillet iS;S.
Je ne conçois pas comment vous ne me haïssez pas mortellement pour mon ingratitude, chère Valentine. Je réponds bien mal à votre amitié. Voilà bientôt une semaine que j'ai reçu votre aimable lettre et je n'y ai point encore répondu et la poste part tous les jouis! C'est peut-être pour celle raison que l'on renvoyé plus facilement au
nain. Je suis au milieu d'une charmante famille qui me laisse rarement à moi-même el Joui tous les individus m'entourent J^ soins et de prévenances. Cela ne m'empêche pas de penser à vous
et d'envier Natalie. Elle écrit que vous partirez
d'Aix vers le ta août,
Notre projet est de quitter Nice le i'r; ainsi en calculant le temps du voyage el du séjour da
Turin, il sera bien difficile que j'arrive à temps pour vous voir avant votre départ. Je m'en dédommagerai à Audour, car je pense que ce plan favori n'a pas changé, et si ce n'est à Audour, ce sera à Paris; alors seulement je me croirai au repos, car il me semble toujours être en voiture et je n'ai rien déballé de mes petits meubles. Nos soirées sont assez tristes à cause de visites de personnes inconnues qui se croient obligées de venir voir les parents du Gouverneur.
Hier, nous avons fait une douzaine de visites à l'heure de la promenade pour payer leur politesse et nous n'avons trouvé personne. La chaleur est excessive et telle que je n'en ai point éprouvé de semblable àNaples; cela m'abat et me fatigue le jour et m'ôte le sommeil pendant la nuit; il en résulte qu'après avoir passé une nuit blanche, je suis assoupi le lendemain pendant toute la journée et je deviens le plus insipide personnage que vous ayez jamais rencontré. Je vous en préviens, afin que vous en preniez votre parti lorsque nous serons à Audour.
Par tout ce qu'il nous est permis de prévoir, il paraît que ma belle-sœur nous quittera à notre arrivée à Chambéry pour retourner en Russie avant la mauvaise saison. Lors donc que j'aurai passé quelque temps avec mes neveux, nous serons libres d'aller partout où vous voudrez et le reste de l'an sera tout à Zaïre. Peut-être le plaisir de vous voir et de connaître Babylone me tirera-t-il de mon apathie, peut-être le retour de la saison tempérée ou froide me rendra-t-il les forces qui
m'ont abandonné depuis mon départ de Naples, je veux au moins l'espérer. Natalie vous dira que je n'exagère pas ma piteuse situation physico-morale.
Ecrivez-moi encore de grâce avant de partir, en adressant la lettre à Turin, poste restante, ou à mon neveu de Buttel. J'ai besoin que vous m'encouragiez. Donnez-moi des nouvelles de votre bon mari et du résultat des bains pour ses rhumathismes. Dites à Natalie que je l'aime chaque jour davantage depuis notre séparation, parce que je vois qu'elle est un objet de première nécessite. Embrassez Gustave et M. de Marcellus. Adieu bonne, très-bonne, je vous embrasse aussi de toute mon âme.
Sophie vous dit mille tendresses. Elle désire presque autant que moi revoir une si bonne amie et vous êtes le sujet de toutes nos conversations. Vous verrez si vous êtes chérie. Adieu.