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A LA M K M E
Saint-Pétersbourg, 4 février 1841.
Je savais déjà par les journaux le nouveau malheur que vous venez d'éprouver... Merci, chère Valcntine, pour la peine que vous avez bien voulu prendre de m'écrire dans ce cruel moment. Je ne puis penser, sans frémir, à ces terribles heures si précipitées qui vous ont enlevé tout à coup l'excellent homme que vous regrettez, niais aussi je ne puis qu'envier une tin pareille à la sienne et prier Dieu qu'il me l'accorde. Je suis persuadé qu'il avait eu quelque pressentiment de sa mort prochaine ; ces deux communions si rapprochées me le persuadent; peut-être étaient-elles dans ses habitudes , car c'est bien là le vrai moyeu de n'être pas surpris.
Il n'est plus nécessaire maintenant de prier Dieu pour lui, priez-le lui-même pour vous et pour moi, afin que ma mort ressemble à la sienne. Il avait vingt ans de moins que moi, il était plein de vie et de s iule; je lui suivis pourtant avec plus d'une infirmité. C'est un avis dont irofiter, et si l'on envisage même
iphl piement l'existence, il paraît qu'elle ne
devrait jamais d passer l'âge où il a terminé la
il ' lifRcile de garder plus loin cette se-
rénité d'esprit nécessaire pour ne pas devenir à charge à soi-même et à ses amis. Lorsqu'on avance en s'appuyant sur des tombeaux dans cette caverne obscure de la vie, la solitude et la nuit augmentent à chaque pas, on n'entend plus qu'à peine et de loin le bruit de la vie. Déjà je tâtonne avec le pied, pour savoir s'il reste encore de l'espace devant moi. Lorsque je reçois une bonne lettre de vous, chère Valentine, ces fantômes s'évanouissent; c'est comme un flambeau .qui vient m'éclairer et qui, au lieu de la triste ca verne, me fait voir Audour, Naples, Paris, et me fait jouir de tous les moments agréables que j'ai dus à votre amitié...
Je vais maintenant vous parler deC... Vous savez déjà par ma précédente lettre de janvier le commencement de son histoire. Comme Périer avait été prié au bal de cour qui a suivi sa bra- . vade, on espérait qu'après avoir été reçu par l'Empereur, la société reviendrait sur le même pied qu'auparavant, mais il n'en est rien; quoique l'Empereur et l'Impératrice ayent parlé à l'ordinaire à Périer et à sa femme avec bienveillance, Us se sont trouvés seuls dans un monde qui n'avait que des yeux distraits et rien à leur dire, après avoir été chez eux à différentes fêtes et dîners. Je ne connais pas de situation plus singulière et plus désagréable.
C... n'y était pas, parce que, n'ayant pas été présenté, il ne pouvait être invité, et, depuis lors, toutes les portes sont fermées pour eux. Au point que, dans quelques grands bals qu'on a donnés
et qu'on donnera avant le carême, on n'invite personne par écrit, parce que, si on envoyait des cartes d'invitation aux autres diplomates, il faudrait aussi en envoyer à Périer, qui aurait droit de se plaindre officiellement; ainsi, on fait seulement savoir. A vrai dire, je trouve cela assez ridicule, puisque l'injure était oubliée par celui même auquel elle avait été faite. On ne connaît pas la rancune de la société, mais on sait qu'en général les hommes pardonnent plus facilement les injures qu'on leur fait que celles qu'ils ont faites eux-mêmes. Il en coûte de revenir et de chanter la palinodie, d'autant plus que l'homme qu'on brave ainsi est trop peu considérable pour qu'on craigne des représailles. Tout cela est très-malheureux pour C..., qui aurait déjà eu bien de la peine à percer dans cette bagarre, mais à la longue il aurait fini par réussir par son amabilité et sa belle figure militaire. Maintenant on ne peut prévoir comment cela finira pour eux. Si le Guizot s'obstine à les laisser ici, ils seront fort à plaindre. Si on les remplace, Périer sera récompensé et fait ministre quelque part. Mais C... partira-t-il sans voir l'Empereur? 11 aurait fait là un triste voyage et commence à être découragé. Nous le voyons de temps en temps, et nous sommes la seule maison delà ville avec EUbeaupierre qui lui soit ouverte... Ce pauvre jeune homme ne comprend absolument point la position : il regrette de n'avoir pu voir l'Empereur, parce qu'alors il lui aurait expliqué, , il lui aurait tait voir! Voila OÙ il en Il DOUI a lait lire une lettre écrite par son
père à un ami. C'est une utopie qui ne va pas moins qu'à persuader à Louis-Philippe et aux siens d'abandonner la partie, et à Henri V de mettre de côté tous ceux qui se sont attachés à son sort... Le système serait bon, s'il n'était impossible...
Adieu, chère trop bonne ; envoyez-moi quelques-uns de ces flambeaux qui illuminent ma caverne.
A LA MÊME
Pétersbourg, 1841.
Je pense avec plaisir que vous recevrez ma lettre à Audour et qu'elle vous rappellera le temps où votre aimable société pouvait seule éloigner de ma pensée mille cruels souvenirs. Pour moi, chère bonne Valentine, je ne l'oublierai jamais; Audour est gravé dans mon cœur. La mémoire qui m'en est restée est plus fraîche que celle de mille endroits où j'ai passé des années. Nous en avons parlé souvent avec ma vieille compagne, et maintenant que vous y êtes, je vais vous y chercher dans tous les recoins de l'aimable séjour, bien sûr de vous trouver tout de suite occupée à soigner vos fleurs, ou à nourrir les habitants de votre volière, et peut-être même à arroser les arbres que nous avons plantés avant de partir
J'espère que vous nous donnerez de leurs nouvelles et que vous nous tiendrez au fait de tous les événements et avènements au château. Je voudrais aussi, lorsque vous m'écrirez, que vous me parliez plus au long de la santé de votre mari. Ma sciatique me fait penser à lui, car je l'ai laissé bien souffrant encore. J'attends avec empressement ses Vingt Jours en Sicile qu'il a, diton, la bonne intention de m'envoyer. Je vous prie de lui en rafraîchir la mémoire, car s'il est avec vous à Audour, ses occupations agricoles et l'éducation de ses troupeaux de sangliers domestiques pourraient facilement le lui faire oublier.
Vous aurez vu dans les Débats et dans la Renie des Deux Mondes, qu'il est encore qaestion de moi au sujet de M. Tôpffer, dont M. Sainte- Beuve a écrit la biographie pour faire mousser l'édition des œuvres du premier que Charpentier a publiée.
Je ne serai donc jamais quitte de ces écrivassiers! J'ai encore si fortement sur le cœur ma ridicule biographie et ma prétendue bonne fortune chez le Lépreux, que je ne puis y Bonger sans un
mouvement Je e >lèie, et j'ai pensé que, puisqu'il
Bera probablement encore parl< de moi une der-
|ue, selon l'ordre de la nature, M. de
Marcelin* d"it nie survivre longtemps, j'ai pensé,
: pouvais le prier, non point d'une
autre biographie, mais d'un tou5 petit article de
;ie, dans lequel je l'autorise d'a\auee à
llement cette ridicule in d'un folliculaire déhonté. Mae lerai-ie
et combien peu je m'inquiéterai, chère bonne Valentine, de ce qui m'agite maintenant ! J'ai laissé courir ma plume, sans savoir qu'elle me conduisait à vous parler de choses peu agréables. Revenons plutôt à Audour, j'espère que les inondations de l'année passée n'auront point laissé de traces dans votre charmante châtellenie et que les récoltes de cette année compenseront les dégâts qui ont pu avoir lieu. Je crains seulement qu'isolée, comme vous l'êtes, dans cette campagne éloignée, et séparée de tous vos amis, vous ne vous livriez trop souvent aux souvenirs du malheur qui pèse encore si fort sur votre cœur. Tout ce que vous me dites dans votre excellente et longue lettre à ce sujet m'a vivement touché.
Cette fraîcheur d'esprit, cette amabilité qui semblait augmenter, comme le chant du cygne, au moment où tout devait disparaître, a dû, sans doute, vous rendre plus cruelle cette perte irréparable.
Vous me dites que vous n'avez pas été satisfaite des divers articles qu'on a publiés à Paris au sujet de ce triste événement. J'en ai lu un dans la Revue étrangère qui s'imprime à Saint-Pétersbourg, dont j'ai été on ne peut plus satisfait. Je suis bien sûr que vous le connaissez, car il est impossible qu'il ait été rédigé ici, et il doit être tiré de quelque journal français. Quoi qu'il en soit, il me semble que l'on ne peut mieux dire, et vous en aurez été contente; mais si vous ne le connaissez pas, je m'empresserai de vous l'envoyer; celui qui l'a écrit est un homme de cœur et d'esprit, et un véritable ami.
Votre solitude à Audour est bien moins profonde que la mienne dans cette grande ville où je n'ai point d'amis. Je pourrais croire qu'il y a de ma faute, mais les habitants ne s'aiment guère entr'eux. On se rassemble pour jouer, je ne reconnais plus la société, les artistes ne se rencontrent nulle part. Je n'ai pas pu voir Brulotf depuis mon arrivée.
Il s'est marié, a battu sa femme qui l'a abandonné. 11 fait, dit-on, de fort belles choses et ne voit personne.
Les savants sont des professeurs, qui ne se voient pas même entre eux ; le président de l'Académie des sciences ne les reçoit jamais chez lui; c'est un homme de beaucoup d'esprit qui ne s'occupe pas d'eux. Il est, d'ailleurs, difficile de recommencer à faire des connaissances , vieux comme nous le sommes, et nous ne cherchons pas à nous en procurer