C OR K ES PO N D A N C E
où le célèbre Zabalkanssi se laisse couper et battre (à ce qu'on dit dans vos journaux) par les Polonais. Quoique je ne croie pas à tout ce qu'on dit, il y a sûrement plus de vrai que je n'en voudrais..
Le non succès seul et la perte de temps est déjà un grand mal dans les circonstances actuelles où l'Europe entière fermente. N'est-ce pas assez? Ajoutez encore que ma belle-sœur écrit de Saint- Pétersbourg qu'elle ne sait plus où nous adresser nos subsides, elle croit Rome à feu et à sang et pense que nous sommes à Genève, toujours d'après les nouvelles des journaux. Tous nos amis y sont dans une grande inquiétude sur notre compte, mais cela est le moindre mal, parce qu'ils reçoivent de nos nouvelles chaque semaine et qu'ils seront bientôt désabusés.... Vous aurez vu dans les gazettes l'oukase de l'empereur qui ordonne la rentrée de tous les enfants russes depuis l'âge de dix ans (Arthur atteindra cet âge au mois d'octobre prochain ), sous peine d'être exclus de tout emploi civil ou militaire à l'avenir. Cette loi, que je trouve très-juste et très-prudente, ne peut pas regarder les enfants malades, et ce serait perdre tout le fruit de notre séjour passé en Italie que de ramener cet enfant en Russie avant que sa santé ne soit assez affermie pour en supporter le climat. J'écris aujourd'hui pour être dispensé de la loi, avec l'espérance d'être exaucé.
Mme de La Ferté-Mun est partie pour Naples, c'est une bien bonne et bien agréable connaissance que vous nous avez procurée. Pour vous dire ma pensée en peu de mots, elle sait se faire aimer. Ce
mérite, à mon avis, en vaut mille et tous les autres ne sont rien sans celui-là.
A LA MEME
Naples, 16 mni 1S51.
Notre lettre de Russie d'aujourd'hui, du ao avril, nous donne de bonnes nouvelles de Pologne. Quoiqu'elles soient tardives, elles valent mieux que les mensonges de vos journaux; les voici : »
Le général Krcntz a battu le général Sicrowsky au moment où il voulait se réunir au général Dvcrmsky. Il lui a fait prisonniers quatre officiers supérieurs, cinquante-deux officiers de tous grades et deux mille soldats, trois mille fusils abandonnés et une quantité considérable de bagages.
Une autre affaire a eu lieu entre le général russe Ougrimoff et le général polonais Uminsky, qui a eu tn>is mille hommes hors de combat et autant d • prisonniers. Le général Rcdinghcr a en le même succès contre Dvcrmsky ; celui-ci a été obligé de se retirer avec six mille hommes de cavalerie sur le territoire autrichien, où il a été forcé de rendre ses armes et ses chevaux qui ont été ren- .111 général Hedlngli.T.
Ses troupes ont ik cantonnées en Calieie. Il
est probable qu'à l'heure qu'il est, le feld-maréchal Diebith aura donné les derniers coups ; il n'attendait que les chemins praticables.
Peut-être savez-vous tout cela, mais je n'ai rien de mieux à vous dire. Votre dernière lettre est encore là qui pèse sur moi, et qui m'ôte la faculté de vous dire quelque chose de gai et d'aimable. J'étais si sûr de vous voir arriver dans un mois! Au lieu de cela, il faut vivre dans l'incertitude et attendre des lettres pleines peut-être encore d'incertitude.
Natalie a repris son maître Gigante et a déjà fait à moitié une aquarelle. Un soleil brillant, un ciel sans nuages éclairent la belle Parthénope et vous invitent à venir jouir de leur douce influence L'île de Capri, toute bleue d'outremer, attend à Phorizon l'arrivée d'un certain bateau à vapeur!
A . L A MÊME
Naples, 21 juin 1S31.
Il me semble que dans les circonstances politiques actuelles vous seriez mieux ici qu'à Audour. Il est évident que la gangrène gagne votre malheureuse France; je voudrais que vous n'y fussiez pas au moment d'une crise inévitable. Tâchez donc d'arranger vos affaires de manière à
pouvoir rester avec nous une année, ou plus, s'il est possible.
Lorsque je vois les événements de Tarascon, de Metz, de Grenoble, je crains que le mal ne parvienne jusqu'à vous. Je vous parle de ce que je désire, sans savoir si cela vous est possible, et je ne sais même si j'oserais vous donner un conseil, ou du moins vous enlever de votre retraite s'il dépendait de moi de vous y obliger; qui peut répondre des événements?
Il ne nous reste donc, chère enfant, que de prier Dieu qu'il vous inspire de bonnes résolutions. Quelle bonne vie nous ferions si vous étiez ici! Natalie s'occupe beaucoup d'aquarelle et y réussit fort bien, ce dont je suis même un peu jaloux, car je n'ai jamais pu rien faire dans ce genre. L'apathie napolitaine m'a saisi au collet ; il n'y a que vous qui puissiez me remettre sur le bon chemin au moyen de votre bon exemple et de votre ingénieuse activité.
NOU8 passons notre temps à apprendre le participe à notre petit Arthur, qui devient fort aimable. Sa santé est tout à fait bonne maintenant. Les bains de mer achèveront de le remettre sur pied. Noua avons la permission de le garder en Italie jusqu'à son parfait rétablissement.
Vous savez qu'une nouvelle loi de notre empereur ne permet p.is aux entants de rester dans l'étranger après làge Je dix ans, de crainte du choléra/lançais. M. Je Narichkin, qui avait sou tils a Genève, n'a pas obtenu la même faveur que nous. Que Vous Jirai-je encore, obère vicomte
temps est superbe, le Vésuve fume et jette plus de
feux que l'an passé
Le prince Gagarine se dispose à partir pour la Russie avec une partie de ses enfants; la princesse Acton restera à Rome. Nous avons ■ ici le prince de Joinville, qui se promène en frac avec la cocarde tricolore à son chapeau rond. La reine douairière, seconde de Sardaigne, va venir à Naples avec soixante personnes de sa suite, voilà cependant des nouvelles
A LA MÊME
Naples, 16 août 183 I.
Dan s ma dernière lettre j'avais répondu à plusieurs articles de la vôtre du 9 juillet, avant de la recevoir ; je vous y parlais longuement des appartements à louer et autres ignobles intérêts de la vie humaine, dont je m'occupe toujours à regret, surtout lorsque je vous écris en général, et puisque me voilà sur ce sujet, je ne pense pas que beaucoup de voyageurs soient tentés de venir à Rome l'hiver prochain; chacun, et les Anglais eux-mêmes, a des affaires chez soi. Les appartements sont donc à bon marché; ils le seront bien davantage à Naples, si l'on continue à y craindre l'invasion du choléra, comme on le fait maintenant.
la CORRESPONDANCE.
Croiriez-vous, chère vicomtesse, que votre pauvre petite innocente lettre a été coupée, décachetée, trempée dans le vinaigre, et parfumée au point de la rendre à peine lisible, et comme si la peste était à Audour. Des quarantaines sont établies aux frontières des Etats vers la Romagne, et l'on ne peut venir à nous avant d'avoir passé vingt et un jours à Terracine ou ailleurs, et l'on y attrape ordinairement la lièvre.
Le mal ne serait pas grand, si nous recevions exactement nos lettres. Vous pensez avec quel soin on travaille dans la maison de santé celles qui viennent de Saint-Pétersbourg; elles nous parviennent en lambeaux et je tremble pour nos lettres de change. Un de nos compatriotes a reçu une lettre annonçant une lettre de change incluse, qui s'est trouvée excluse ; il faut deux mois pour vérifier ce quiproquo.
Le gouvernement romain est tranquille a ce sujet et n'a pris encore aucune de ces précautions prématurées : ce qui peut le disculper pleinement, c'est qu'à Pétersbourg l'assemblée de trente-trois médecins a décidé à l'unanimité que la maladie était épid inique et non contagieuse, et l'on nous assure qu'on va dissoudre tous les cordons sanitaires comme inutiles, ci même dangereux. Déjà à la reprise du choléra à Moscou on n'a plus cerné les de cordon.
personnes de la société sont mortes, un vieux ex-ministre aveugle, el un prince Galitzinde persi m ne Je leur famille, ni de leu i entis d
qu'ils leur ont donnés. M. de Ribeaupicrre a perdu un domestique et M. de Mortemart un chasseur géant qui était ivrogne. Ma belle-sœur est à la campagne avec M. de Polier, elle est fort tranquille et nous assure que personne n'est épouvanté : cela n'empêche pas notre chère Sophie de vivre dans des transes continuelles ; vous connaissez son cœur et son imagination ; elle est, à la lettre,
malade de son inquiétude
.Le shirok a soufflé presque continuellement, vous en avez éprouve l'effet décourageant, aussi nous n'avons presque point couru les environs, et lorsque nous avons fait quelque partie, c'est toujours sans ma femme, ce qui me les rendait insipides, car elle est parfaite dans ces occasions pour animer la société.
Nous avons visité avec Natalie et deux personnes que vous ne connaissez pas, je crois, M. et Mme de Kiell, la merveilleuse grotte d'azur sur la côte de Caprée. C'est un phénomène naturel très-extraordinaire. On y entre au moyen d'une très-petite barque. L'eau, qui a soixante-cinq pieds de profondeur, y est d'un beau bleu lumineux ; tout le reste est sombre et l'on croit avoir le ciel sous les pieds. Je vous y conduirai, chère vicomtesse, n'estce pas?
Nous avons fait une autre course au cap Misène, c'est.un nid de paysages. De là, sur des ânes, nous avons vu la piscine, les cammerelles, la rue des Tombeaux et nous avons dîné dans le temple de Vénus
Nous ne savons point ce que fait le maréchal Paskewitch. Les choses sont au point où une grande affaire doit avoir lieu, c'est une partie d'échecs bien embrouillée, mais les Russes ont l'avantage des pions
A LA M ÊME.
Rome, 1851,
Ma femme a déjà vu le jeune cousin; j'étais absent, demain il dînera avec nous et Mme de Menou, qui s'est trouvée à la première entrevue. Nous ferons tout ce que nous pourrons pour le captiver.
Imaginez ! un cousin de Valentine, dans les veines duquel coule le même sang en bonne partic qui colore vos joues! comment ne pas le chérir d'avance? Au reste, je ne sais trop si vous l'avez bien recommandé; nous ne connaissons personne cette année, excepté nos compatriotes russes dont les unes sont sottes, les autres commères, les autres extravagantes, et que nous ne voyons qu'à notre corps défendant.
M""' de Lutzoff nourrit son nouveau-né; il faut cire d'une adresse extrême pour trouver le moment où le petit héritier ne tette pas, ne crie pas ou ne pas. Pour être admis, nous n'avons
jus encori en cet avantage; il n'y a que M""' de
Menou qui ait les grandes entrées.
La mort du Pape fait que nous n'aurons pas même des concerts.
Les Torlonia reçoivent le vendredi.
L'ambassadeur d'Espagne s'est enfin décidé à dèlalèmantiser sa maîtresse et à en faire une ambassadrice. Il y a eu un grand dîner le jour de la noce; depuis lors, l'heureux couple jouit en paix, et surtout en silence, de son bonheur. Ils ne reçoivent point encore; nous verrons ce carnaval, car nous en aurons un, parce qu'il est déjà décidé que le conclave sera fini à cette époque.
On regrette beaucoup le Saint-Père défunt, mais personne ne s'afflige; il n'y a point de deuil, et, par conséquent, pas même l'apparence de la tristesse. Toute la ville a couru le voir passer, c'est un spectacle, et rien de plus.
Cependant le concert d'éloges est universel. Le pauvre homme, dans ses derniers moments, nommait la France à chaque fois qu'il reprenait ses esprits: « Oh la France! la France! Elle a insulté la croix! » Ce sont ses dernières paroles; on ne doute point que les cruelles inquiétudes que lui ont données les derniers événements n'aient abrégé ses jours. M. de Blacas lui a fait des reproches de ce qu'il a reconnu votre nouveau roi ; il avait sans doute de bonnes raisons pour cela ; ce ne sont pas mes affaires, ni même, entre nous, celles de
M. de Blacas
Pauline prend des leçons de Gigante pour l'aquarelle; elle fera fort bien, car elle trace déjà à ravir. Nous avons été avec Mmc de Menou chez votre maître, dont je ne puis apprendre le nom
par cœur. J'y ai vu de fort belles choses, quelquefois un peu trop de jaune. Il donne leçon à Mme de Menou, la première a été de quatre heures. Il s'est refusé longtemps à cette complaisance.
Natalie l'aurait bien préféré à celui qu'elle a pris sans le connaître, M. Abclle, qui ne sait pas grand'chose, quoiqu'il ait peint le panorama de Saint- Pierre que vous aurez vu à Paris. Eile fait l'aquarelle à contre-cœur. Comme elle avait fait des progrès à Naples, nous l'avons forcée de continuer, mais elle a repris la palette, pour laquelle elle se sent plus de penchant et de facilité. Je crois en effet que l'huile est plus facile, et dans les meilleures aquarelles il y a toujours quelque chose de maniéré et de convention, et d'autres choses qu'il n'est pas possible de rendre.
Je parle avec vous comme si je vous parlais en réalité, en vous narrant des choses qui ne valent pas la peine d'être écrites.
Que vous dirais-je, chère vicomtesse? que nous vous aimons et regrettons? ce serait trop trivial, trop répété, cela vous ennuierait à la longue. Pourquoi nous parlez-vous si peu de M. de Marccllus? nient passc-t-il son temps? fait-il des plantations, des bâtisses? car on peut bâtir et planter à ton âge.
Dans un temps OÙ je croyais pouvoir faire des vers, j'avais adressé à mon frère, oisif à Venise, une ode dont les deux strophes suivantes peuvent convenir à votre mari :
| ... |u*il en i oûti .'i ceux que leur génie
M lin i ... ■■1.111,1k II.IV.UIX,
De voir couler leurs jours, perdus pour la patrie,
Dans un obscur repos.
Je sais qu'au mont sacré du temple de Mémoire,
Il est doux de viser, Et qu'il t'est plus aisé de mériter la gloire
Que de la mépriser ; Mais celui dont le cœur est maître de lui-même
Maîtrise le destin, etc.
Mon bon frère me répondit que ni lui ni mon ode n'entreraient jamais dans le temple de Mémoire, en me conseillant, si j'étais décidé à perdre mon temps, défaire des paysages et non des vers.
Cette décision était trop sévère quant à lui, mais je m'y suis conformé docilement et j'ai déjà placé un petit paysage dans un cabinet qui vaut cent fois mieux que le temple en question, en attendant le clair de lune qui doit lui faire pendant.
Il faut cependant finir. Sophie et Natalie vous embrassent; elles veulent toujours vous écrire, quoiqu'elles le fassent rarement. Elles attendent ordinairement le jour du départ du courrier, et ce jour-là, il arrive des événements extraordinaires dont on ne se souvient pas le soir, mais qui font que la poste est partie sans lettres.
Vous savez que M. de Ribeaupierre a son congé et nous arrive en Italie. Madame a fait un tableau de genre délicieux.
Adieu, chère vicomtesse, je suis à vos pieds.
l8 CORRESPONDANCE.
Communiquée par M. le colonel Hiiber-Sala.iin.