A MONSIEUR LE COMTE DE M ARC EL LUS
Pétersbourg, 7 juillet 1842.
Je suis bien reconnaissant, mon cher ami, de la part que vous avez prise aux secousses que m'ont fait éprouver divers articles des journaux dans lesquels il a été question de moi. J'avais dans le temps, et lorsque ma biographie parut dans les Deux Mondes, rédigé une réfutation que je voulais vous adresser, ou à M. de Lamartine. Mais je craignis, et je crains encore, de me compromettre avec les écrivassiers et je pense qu'il vaut mieux laisser tomber cela et n'en plus parler. Toute cette biographie de Sainte-Beuve est parfaitement ridicule; ce qui m'a le plus choqué, est qu'il a cru me faire plaisir et flatter mon amour-propre en imaginant cette indécente bonne fortune chez le Lépreux, et cela pour faire une phrase, pour opposer la suprême félicité séparée de la suprême infortune par une feuille tremblante. « Nous étions bien sûrs, ajoute-t-il, de n'ê;re pas dérangés dans cette solitude ! » Peut-on manquer à ce point d'égard et de délicatesse! voilà mon cher et religieux Lépreux accusé de prêter son logement pour des aventures amoureuses ! Tout mon cœur se révolte à cette idée, et c'est moi qui l'ai fait connaître sous un bien différent rapport, c'est moi qui, bientôt octogénaire, aurai jeté sur sa noble mémoire ce
nuage dans lequel je suis enveloppé moi-même ! Car il faut bien observer que, dans cette notice inconsidérée, j'ai 'air d'avoir dicté tout ce: qu'elle contient. J'aurais dû peut-être la désavouer toute entière dans le temps, mais à présent il est trop tard; on n'a déjà que trop parlé de moi, je veux finir en paix. Le moment n'est pas loin où les bruits de toute espèce ne parviendront plus jusqu'à moi. Alors, et tas avant, vengez mou cher Lépreux et son biographe, si vous le jugez à propos, je vous y autorise et vous en prie. Pour tout le reste, ce n'est que du ridicule et peu m'importe, il n'en faut pas parler.
Je n'ai jamais reçu votre livre; M. de Barantc, à qui j'en ai parlé, ne le connaît pas non plus; tâchez de voir ce qu'il est devenu. S'il est perdu, je ne vous en tiens pas quitte, et j'en demande un autre. Charpentier m'a adressé plusieurs livres par la voie des libraires Belizards qui ont une maison à Paris et à Saint-Pétersbourg; je les ai reçus exactement.
Nous sommets au moment de notre séparation avec les Friesenhofl et dans tous les embarras d'un déménagement. La maison que nous occupons est trop grande pour les doux vieillards qui vont être seuls. Natalie et son mari partent à la mi-juillet. ne habitude de ti ente. lus qu'il faut rompre et la seule qui nous reste ! Ma pauvre femme est
sur les dents, après avoir cherché longtemps et
• iiini h nai ci mvenable où m iua en*
m ["d'août; elle [Sophie] devient pesante, ibonpoini augmente et sa s. mie décline;
CORRESPONDANCE. l6l
malheureusement je ne puis guère l'aider dans tous les embarras, car je suis très-mal sur mes jambes, ne pouvant monter et descendre les escaliers que soutenu par un domestique pour cause d'une sciatique qui me laisse cependant tranquille et sans douleurs, lorsque je ne bouge pas. Il faut encore en remercier la Providence qui aurait pu me traiter plus mal suivant mon mérite.
Je pense que Natalie aura écrit à son amie que tous les effets qu'elle lui a adressés sont arrivés à bon port, après les avoir crus confisqués sans retour pendant plus d'un mois à la douane. Cela ne vaut pas la peine d'être raconté, puisque tout est reçu. Adieu donc, ménagez bien votre santé et vos rhumatismes, ne bravez pas l'avenir et ménagez le présent pour lui. Laissez là les longues chasses, les marais surtout, et continuez-moi votre précieuse amitié.
M. de Barante m'a prêté le Port-Royal de Sainte- Beuve. Cet ouvrage, quoique écrit avec le style raboteux de l'auteur, m'a fort amusé, en me laissant dans l'incertitude sur ses opinions personnelles Si ce livre était écrit en langage ordinaire, je l'aurais relu une seconde fois.
A LA VICOMTESSE DE MARCELLUS
Pétersbourg, 10 juillet :8.}2.
Je n'ai pas besoin de vous dire que nous ferons tout ce qui dépend de nous pour aider M. X... dans ses projets, et je puis vous répondre d'avance de son succès dans le monde. Je ne puis rien vous dire au sujet de son talent que je ne connais pas. Il faut avoir ici une réputation faite, comme Horace ou comme Gudin, qui est maintenant en grande
faveur auprès de l'Empereur
Le temps n'est plus où personne n'entendait rien aux arts à Pétcrsbourg; la ville fourmille de peintres et d'amateurs
Je venais d'envoyer à la poste ma lettre à M. de Marcellus, lorsque le courrier de M. de Barante m'a apporté les Vingt Joins en Sicile. J'en ai déjà lu la moitié avec grand plaisir et approbation complète; cet ouvrage achève très-bien les Souvenirs d'Orient, Je lui ai écrit dans un moment de chagrin et d'irritation contre Sainte-Beuve. Heureusement ces moments sont rares et durent peu ; maintenant je n'y songe déjà plus et je lui l faire autant. J'ai été bien étonné de voit que CC monsieur s'est présenté comme candidat à l'Académie. S'il sullit de l'aire de mauvais de détestable prose pour Ctrc élu, il y a
tout droit. Cependant, j'ai lu avec plaisir son livre de Port-Royal malgré le style dur et embarrassé qui oblige souvent de relire pour comprendre. .
A LA MÊME
Pétersbourg, 12 juillet 1S42.
Vous voyez par cette date, chère trop bonne, que je réponds bien tard à votre lettre de Beaune du 3 juin. Natalie vous a probablement fait part de tous nos déboires: un incendie qui nous a détruit une fabrique de draps dans nos terres et centdouze maisons de paysans, la maladie de ma bellesœur qui a été à toute extrémité et qui se remet avec beaucoup de peine. Nous l'avons amenée à la campagne près de la ville, où nous sommes établis depuis treize jours. On la promène en chaise roulante dans les allées du jardin, mais jusqu'à présent elle n'a pas gagné beaucoup. La pluie est continuelle ; le site dans les îles est humide et nous attendons le beau temps avec anxiété. Ma pauvre femme a soigné la malade avec le cœur que vous lui connaissez, passant les nuits sans se déshabiller, en sorte que mes craintes étaient autant pour elle que pour sa sœur. Et pour compléter le guignon qui nous poursuivait, elle s'est laissé
l6± CORRESPONDANCE.
tomber de son haut sur la pierre contre laquelle elle a frappé du front au-dessus du sourcil; elle a répandu beaucoup de sang de la blessure, ce qui peut-être a été favorable. L'œil est devenu noir comme de l'encre ; le sang extravasé s'est étendu jusque sur la joue, ce qui l'a défigurée pendant plus de quinze jours; il reste encore une teinte jaune qui ne semble pas vouloir finir bientôt. Je ne pouvais lui être d'aucune utilité; ma belle-soeur loge au palais et l'on ne parvient à son appartement qu'en montant cent trente-trois marches. Ma sciatique, qui ne fait que croître et embellir, m '6 tait la possibilité de la voir ; je m'y suis fait porter une seule fois, lorsque le grand danger a été passé et que je pouvais lui parler. Jugez, chère Valentine, de la fatigue qu'a supportée Sophie avec son pauvre gros ventre qu'elle transportait là-haut chaque jour. Elle venait dîner avec moi à cinq heures et repartait à huit. Pendant tout ce temps, je ne manquais pas de temps pour écrire, car je vivais absolument seul; mais lorsqu'on n'a rien Je bon a due, il en coûte de sj mettre à l'œuvre et ma plume devient alors plus [-«esante qu'une barre de fer.
Maintenant que le gros du mal est passé, je puis vou8 raconter nos catastrophes qui vous affii
d'autant moins que nous n'y pensons plus DOU8-
s iphie est gaillarde, active comme a l'ordinaire, m manl 'on ménage à mer veille et soignant
sein vieux mari avec autant de plaisir que si, 'était
une oc< i able.
■ campagne est charmants : bonne maison, rdin, grands arbres; nous en jouironslors-
que le soleil voudra bien reparaître. Oh! le triste climat, bonne Valentine. Que ne sommes- nous assis avec vous dans ce bosquet de tilleuls où j'aimais tant me promener avec vous! Jtdis assis, car je ne pourrais pas vous accompagner à la recherche des champignons, mais je vous verrais soigner vos dahlias, et je serais à Audour ! Ditesmoi comment vont les dahlias et les deux arbres que nous avons plantés ; parlez-moi de cette contrée charmante et des amis qui viennent vous visiter; je veux au moins y vivre en idée. .
Sophie vous remerciera au premier jour du joli cadeau que vous lui avez fait et qui lui a fait un très-grand plaisir. Ne vous étonnez pas de ce qu'elle ne vous a pas encore répondu, vous savez que ma chère épouse a toujours été plus ou moins attaquée de scrivophobie. J'ai inventé ce mot pour elle, mais vous savez aussi que personne n'aime plus tendrement ses amis qu'elle et vous par-dessus tous les autres.
Nous avons dîné hier avec le vicomte d'Arlincourt chez le comte Strogonoff, où il a lu une nouvelle de sa façon qui nous a intéressés. Il est fort aimable en société , mais un peu ridicule. Lorsqu'on lui parle, il se retire tout à coup dans un coin du salon pour écrire des notes. Dans une de nos brillantes sociétés, il a vu deux petits nègres, et a demandé s'ils étaient esclaves. La dame de la maison lui répondit que non, parce qu'ils sont baptisés et que, par conséquent, ils sont libres,
— Ainsi, madame, si vos paysans se font baptiser, ils seront libres !
L'auteur d'Ipsiboë ignorait que les Russes sont chrétiens. Fiez-vous après cela à vos journalistes sur ce qu'ils vous disent sur la Russie! Voilà des commérages. Adieu, chère enfant, mille choses au cher comte, n'imitez pas ma paresse.
A LA MÊME
Pétersbourg, 25 août 1 S (^ .
JE ne sais par quelle indigne distraction j'ai pu négliger de vous remercier pour votre charmant bonnet, que j'avais sur nia tête en vous écrivant. Il est venu fort à propos, maintenant que l'humidité de l'automne va le rendre plus nécessa 1 préserver ma tète mal défendue par quelques cheveux blancs cluir-scmés qui, gelon le poëte de Saint-Point, sont <i les ailes de la pensée». N'ajoute/ cependant rien aux cheveux de mon portrait, voyez-moi toujours comme j'étais lorsque vous l'ave/ peint; 111. 1 pensée et mon cœur seront toujours jeunes pour vous
Je ne : Ole] iter t. lut d'.unitie,
moigner toute ma . Vous faites bien de me parler d'Audour
et de \i>s dahlias; ma pensée erre sans ci tour de ces 1 lleurs; je n'use pi
demander si les arbres que nous avons plantés existent encore. Dirigez de temps en temps le tuyau de vos pompes à leur pied. La description que vous me faites de votre nouvel atelier m'a fait venir l'eau à la bouche! Hélas ! le grand paysage d'après nature et de grandeur naturelle n'aura jamais lieu ! Je n'ai pas touché un pinceau depuis que je suis à la campagne, où j'avais apporté tout ce qu'il faut pour peindre. Je n'ai rien dans mon jardin qui mérite d'être peint, et mon infirmité m'empêche de chercher les sites favorables. J'espérais que la belle saison me rétablirait, mais il n'en est rien et la bonne santé dont je jouis pour tout le reste de mon individu, me fait sentir plus vivement l'impossibilité où je suis de courir les
champs
Je ne saurais vous dire si j'ai été
content de l'entrée à la chambre des députés du marquis. Son rôle militaire était si beau, il était si bien placé pour servir son pays, sans sortir de la ligne qu'il suivait, que j'ai quelque regret de le voir entrer dans ce volcan. Tous mes vœux l'accompagnent dans la nouvelle carrière qu'il entreprend.
Vous avez eu une bien bonne
idée en vous proposant de publier les travaux de monsieur votre père; c'est une entreprise charmante et qui réussira sûrement, parce que vous y mettrez toute la force et la constance de votre caractère et de votre tendresse filiale. Je ne connais pas le portrait dont vous me parlez, n'ayant jamais visité votre père que dans son atelier au Louvre. Je ne connais que ce joli portrait en émail
que vous aviez avec vous. Tenez-moi de grâce au fait de la marche de cette entreprise à laquelle je m'intéresse de cœur. J'ai ouï parler de M. Calame dont vous copiez le tableau ; M. Tôpffer en fait grand cas
A LA MÊME
Pétersbourg, ->) décembre iSp.
Vous me reprochez, bonne Valentine, de ne pas remplir toutes les pages lorsque je vous écris, mais songez donc que lorsque je vous écrivais de longues épîtres j'étais jeune encore, je n'avais que soixante ans ! Aujourd'hui c'est bien différent et, quoique mon cœur soit toujours le même, mon esprit, mon imagination s'éteignent chaque jour de plus en plus et ne savent plus tracer ce que mon cœur leur dicte. Lorsque les Friesenhoff reçoivent vos aimables dépêches, j'éprouve un petit .lient d'envie que je réprime aussitôt par un llpa bien sincère et bien senti, en nu prude mériter bientôt la même faveur; puis les heures et les jours passent à travers une atmosphère d'apathie et de découragement. Depuis votre
dernière lettre, j'ai reçu d Savoil de tristes noti-
: mit nièce chérie, avec laquelle |'i prés de trente
. alevée
CORRESPONDANCE. ÎÔÇ
tout à coup. Quoique bien sûr de ne plus la revoir si elle avait vécu plus longtemps, sa perte m'a vivement affecté. Sans avoir un pressentiment de sa fin précipitée, elle m'écrivait dans sa dernière lettre : « Nous ne nous reverrons plus sous les noyers de Toiry. » C'est une petite maison dans la montagne, où j'ai passé une journée avec elle ; vous ne sauriez croire ce que j'ai éprouvé en re-. lisant ce triste et trop véritable augure. . .
Je ne suis plus guère heureux et mes jambes refusent leur service ordinaire; et ce double état de choses fait que nous gardons le logis et ne voyons que bien peu de personnes, presque toutes nouvelles connaissances, car les anciennes, sur lesquelles nous devions compter, ont pris d'autres habitudes pendant notre absence, et ce ne sont plus que des visites de convenance. A ce sujet, nous disons souvent qu'il n'y a qu'une Valentine dans le monde, dont la constante et tendre amitié est à l'épreuve du temps et de l'éloignement. J'ai lu avec grand' plaisir dans quelques journaux que les Souvenirs d'Orient ont le succès qu'ils méritent et qu'ils sont admis comme livre classique par l'Université^ Vous verrez qu'on ne s'en tiendra pas là, et que ce livre sera de toute nécessité dans les mains de tous. les voyageurs en Orient, tandis que je doute fort que le Voyage de Lamartine puisse jamais leur être aussi utile, malgré son mérite que je ne veux pas déprécier. Je lis toujours avec grand plaisir ses éloquents discours à la Chambre, quoique je sois tout à fait incapable de les juger, mais ils me rappellent sa belle physionomie et je crois entendre
lyO CORRESPONDANCE.
le son de sa voix. Je lui désire tout le succès qu'il ambitionne dans cette carrière dangereuse. On nous a dit pendant quelque temps qu'il serait nommé ambassadeur à Vienne : pourquoi pas ici? Je crois que ces emplois lui iraient fort bien et qu'il y trouverait plus de bonheur qu'il n'en peut rencontrer dans le chaos au milieu duquel il tourbillonne sans but et sans résultat. Rappelezmoi de grâce à son souvenir sans lui faire part de mes réflexions
J'ai le projet de peindre dès que les jours reparaîtront, car je vous écris à la lampe à quatre heures après midi. Natalie en veut faire autant ; elle a déjà tracé la copie d'un charmant tableau de Katel, clair de lune et lumière de feu. . . . Je pense que la vie de Paris et les inquiétudes politiques vous empêcheront de vous occuper de peinture. Je vous prie de parler de moi au marquis et à la marquise Oudinot ; je voudrais n'être pas oublié en si bon lieu. Dites à votre amie que, bien sûr, je ne l'oublierai jamais. Ma femme vous dit mille tendresses, Adieu, chère enfant, je suis à vos pieds de coeur et d'ùinc.
Celte lettre vous sera remise par Centurions auquel je l'adresse, par un courrier de l'ambassade française. Nommez-moi ù M""' de Lauriston dont
la riante image me revient s >u\ent à la pensée.
A LA MÊME
Pétersbourg-, 4 février 1843.
Je m'empresse, chère trop bonne, de vous accuser la réception des deux livres que vous m'avez envoyés. Votre exactitude et votre bonté ne me surprennent jamais, vous m'avez blasé sur ce point, mais tant de preuves si constantes de votre amitié me font toujours un nouveau plaisir et je ne trouve jamais de remerciements à vous faire qui me satisfassent. Le livre de M. Pierre Simon est entre les mains de notre médecin qui décidera s'il peut être utile. Les œuvres inédites sont entre les miennes et j'en ai déjà fait mon profit dans la soirée d'hier en lisant les vers qui sont charmants, pleins de sentiment et de bon goût. Je ne lui avais pas connu ce genre de talent. J'avais déjà lu Baltimore que vous m'avez prêté à Paris, ce soir ma femme me lira le Quaker de Philadelphie. C'est elle qui me fait la lecture dans nos soirées solitaires, tandis que toute la ville est en train de fêier et de danser
Nous voyons quelquefois M. Horace Vernet qui va commencer un tableau énorme de la famille impériale. On m'a dit (ce n'est pas lui) que ce sera la représentation d'un tournoi, l'Empereur armé
en guerrier du moyen âge, l'Impératrice en costume analogue, les jeunes grands-ducs en pages et tout le monde à cheval. Je ne sais si les deux jeunes grandes duchesses seront comprises, ce qui ne gâterait rien, car elles sont ravissantes. Vernet jouit de la plus grande faveur à la cour et il est aimé de tous ceux qui le connaissent ; c'est une des plus belles carrières de peintre qui soit connue, sans même en excepter Rubens l'ambassadeur.
Je vous prie de remercier M. de Caraman de la mention honorable qu'il a faite dans sa petite brochure de notre présence à Saint-Point. Ma femme a été touchée de son souvenir. Mille hommages de notre part au numéro 32, rue de Bourgogne. Hélas! ne reverrai-je plus ces rues chéries, ce cher Paris? Encouragezmoi] je ne demande qu'un mois ou deux. Adieu, chère comtesse, je suis à vos pieds.
A I. A Ml MF.
Pétertbourg, 10 avril 1 S j 3 .
Sophie me charge de vous dire toutes les tendresses de son cœur. Depuis qu'elle a tant d'affaires sur les bras, elle est eu faute avec toutes etpondancea et regrette surtout de l'être eoveri vous, mais vous connaisse/ sa tendresse
pour vous et vous l'excuserez. Sa santé est maintenant très-bonne, je n'ai plus d'inquiétude à ce sujet; elle a beaucoup maigri, ce qui la rend plus ingambe et lui permet l'activité nécessaire dans ces circonstances, mais en même temps elle a beaucoup vieilli. Elle fait faire son portrait par un très-habile peintre; les deux premières séances annoncent beaucoup de ressemblance, mais la cruelle vérité devient évidente à ce qu'elle prétend. J'espère qu'en finissant nous en serons plus contents, car pour moi je trouve que ma femme est encore jolie pour son âge; lorsqu'avec les artifices de la toilette elle a dissimulé et caché les imperfections qui peuvent l'être, il lui reste un bon visage qui fait plaisir à voir. Ce portrait est pour Natalie qui le sollicite depuis longtemps. Tenezmoi au fait, chère Valentine, de vos entreprises pittoresques; dites-moi la grandeur et le suiet du tableau que vous avez commencé et quelques détails aussi sur ceux de votr°. cousin aux succès duquel je m'intéresse vivement. Que ne puis-je visiter, ne fut-ce que pour une heure, vos deux ateliers? Merci pour le précieux album que vous me promettez ; il fera l'ornement de notre salon. Je ne suis pas étonné que vous ne soyez pas contente du portrait; il faudrait pour vous satisfaire que le peintre eût réuni dans ce travail les idées qui vous restent des différents âges de la vie de l'excellent père que vous regrettez, il faudrait que cette image fût à la fois jeune, gaie, triste et âgée! Hélas! impossible. Mon portrait que vous avez fait avec tant de soin ne me ressemble plus.
Ainsi tout change, ainsi tout passe, Ainsi nous-mêmes nous passons, Sans laisser, hélas! plus de trace • Que cette barque où nous glissons,
Sur une mer où tout s'efface.
Dites-moi aussi de grâce si ces cinq petits vers de notre célèbre ami ne valent pas mieux que ses derniers discours? Parlez-moi de lui, je l'aime toujours quand même et au fond je suis si ignorant en politique, que je ne sais trop quel jugement porter sur ses variations. J'ai travaillé tout l'hiver passé à trouver une explication des variations du baromètre et j'ai envoyé ma dissertaiion à l'Académie de Turin. Si elle est approuvée, j'entreprendrai l'explication des variations politiques et poétiques de notre ami. Quoiqu'il en soit, il faut que le plaisir de parler en public surpasse tous les plaisirs du monde. On assure que les brillants que la comtesse Rossi a eus dans l'aristocratie de Saint-Pétersbourg, où elle était traitée d'égale à égale, ne la consolaient point de ceux qu'elle avait eus sur les planches el qu'acca faveurs impériales, elle regrettait suivent le fré •
ut approbateur du parterre qui pi des applaudissements à tout rompre; cela se conon de plaisir que j'éprouve en lisant l.i vallée de Baîa ou le Lac ou Vlsle d'/scA/a, Lamartine ne le sait pas et lui en
parl.r lorsque je le vois, au lieu que, lorsqu'il descend de la t; , lai il i i . nt I i main : i nerveille ; » la on tant, t l'orateni itii fait revient lenti -
ment à sa place à droite, ou à gauche ou au milieu :
Qu'importe, il a parjé à merveille
Si nous allons à la campagne cet été, je veux absolument mettre à l'épreuve mes yeux et commencer un paysage. Mes yeux sont encore ce qui me reste de mieux dans ma chétive personne ; pourquoi ne m'en servirais-je pas? Mon cœur se fâche contre mes yeux et prétend être plus jeune, il a au moins l'avantage de pouvoir me parler de vous !
A L A M ÈM E.
Pétersbourg, 26 mai 1843.
Hélas! je ne verrai probablement pas vos petites Piémontaises et tous vos travaux depuis que vous vous êtes remise à la peinture, il faut se résigner à la volonté de Dieu, mais c'est bien difficile . Qu'est devenu ce temps heureux où nous étions établis ensemble avec nos chevalets sur un pont, dans le chemin des bains de Lucques ! c'était le bon temps :
Félicité passée,
Qui ne peux revenir,
Tourment de ma pensée,
Que n'ai-je en te perdant Perdu le souvenir !
Croiriez-vous que ce temps que j'ai passé en Italie, depuis le jour où j'ai fait votre connaissance, est celui de toute ma vie qui revient le plus souvent à ma pensée, qui n'était obscurcie par aucun nuage?
Tout me souriait alors, et maintenant il ne me reste plus que des souvenirs trop mêlés à d'autres si différents et si cruels.
Vous comprendrez donc et vous m'excuserez, si je me laisse aller souvent au découragement, quelquefois seul dans mon cabinet qui donne sur une cour silencieuse, et pendant que ma chère Sophie travaille avec ses intendants pour l'arrangement de nos affaires, je laisse passer des heures et des heures à réfléchir sur les événements de ma longue vie.
Quelquefois alors, le silence est interrompu par un orgue qui vient jouer en ton mineur un de ces motifs mélancoliques si connus qui semblent un écho de ma jeunesse, et je frissonne à la fois de plaisir et de tristesse ; mais ce dernier sentiment remporte bientôt et surnage seul.
Ne me demande/, pas pourquoi je vous fais part de mes rêveries. — A qui voulez-vous que je les écrive? Je sais que vous les comprendre/ ;
ne vous ai-je pas dit une fois que vous eue/ l'é-
de ma pensée! En effet, quoique j'aie
quelques amis et de bons et aimables parents,
rais écrire de semblables confidences
qui leur paraîtraient peut-être un peu ridicales, mais à Valentin^, c'est comme si je me parlais à moi-même