‹ Œuvres inédites (volume 2)Chapitre 23 sur 41 · XC IX · texte numérisé non relu

XC IX

A LA MÊME

Pétersbourg, 17 octobre 1S43.

Chère trop bonne Valentine, j'ai regretté de vous avoir fait écrire par Pallegoix, au lieu d'attendre le moment où je pourrais vous dire que je suis rétabli. Je l'avais prié de vous écrire, et il a jugé à propos d'adresser sa lettre à M. de Marcellus ; cette précaution de ménagement me donne un air de prétention que je n'ai pas, je voulais seulement que vous connussiez la raison de mon silence. Me voilà sur pieds maintenant, ou du moins sur un pied ; ma maladie, toute violente qu'elle ait été, n'a pas influé sur la sciatique et m'a laissé plus boiteux que jamais, mais j'y suis accoutumé et je ne me décourage pas, pourvu que je reçoive de temps en temps des nouvelles de mes amis qui me font sentir tout le prix de la vie et le seul qu'elle puisse avoir.

J'en ai reçu une de M. Oudinot qui m'est arrivée au moment où je commençais à me reconnaître; elle est si aimable, si cordiale, que je suis sûr qu'elle a contribué à mon rétablissement qui,

au dire du médecin, a été plus prompt qu'il ne s'y attendait.

Il ne me reste plus qu'une grande faiblesse et une maigreur qui me donne l'aspect d'un véritable ressuscité. Il s'agit maintenant de guérir de la convalescence ; Dieu y pourvoira, si c'est sa volonté, et votre amitié y contribuera. Je compte sur elle et je vous déclare que je veux vous aimer le plus longtemps possible. Ma chère Sophie a supporté la fatigue et le chagrin dont j'ai été la cause avec beaucoup de courage et sans en souffrir pour sa santé ; elle est maintenant occupée de notre déménagement en villj; je l'aide de mes regards reconnaissants; elle est toujours comme je la connais depuis trente ans, la meilleure des femmes et votre digne amie. Elle me charge de vous exprimer toute sa tendresse.

J'espère que cjtte lettre vous trouvera enc »re B Marccllus, et je vous prie de m'informer de votre changement de domicile lorsqu'il aura lieu.

A I. A M I M Si

Pétersbourg, 1 s.j ;.

NOUa a\ «mis 1111 hiver qu'un n'a jaunis mi il Pétersbourg; le thermomètre constamment entre deux degrés Je chaud et un degré de froid ;

on commence à craindre de manquer de glace pour l'été, quoique la Neva soit prise d'une légère croûte qui a permis de remettre les ponts. Vous aurez, sans doute, appris la guérison miraculeuse de ma petite-nièce, qui est décrite dans plusieurs gazettes. La description de VUnion catholique est la seule exacte ; la santé de la jeune personne continue à être parfaite, elle ire retournera plus dans son couvent de Turin, elle est maintenant à servir avec les sœurs grises à l'hôpital de Nice. Cet événement a fait une grande sensation à Nice.

Le lendemain de sa guérison, quatre-vingts personnes ont été communier avec elle. Pendant la messe, elle a été à genoux sur les dalles de l'église, sans éprouver aucune fatigue. Jamais miracle n'a été plus extraordinaire, ni mieux constaté.

A LA MÊME

Pétersbourg, 30 avril 1844.

Vous me dites, chère Valentine, que je suis bien dur envers vous, comment cette parole a-t-elle pu tomber de votre bouche sur mon cœur? Vous n'êtes pas la seule qui se plaigne de moi. J'écris très-peu maintenant, il est vrai; non pas que mon affection pour mes parents et mes amis

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soit refroidie, cette affection est encore tout ce qui soutient ma vie, et leur amitié ce qui peut l'embellir, ou du moins lui donner quelque prix. Sans les tendres soins de ma chère Sophie, qui pense et agit pour moi, sans le souvenir de mes amis absents et les témoignages d'amitié que j'en reçois de temps en temps, je cesserais bien vite d'exister, et, comme la lampe des vierges folles, je m'éteindrais faute d'huile.

Je me reproche avec d'autant plus de raison mon inexactitude, que ce n'est pas le temps qui me manque, car je ne sors jamais de la maison, depuis que j'ai une chapelle chez moi ; ma femme est seule chargée du ménage et des affaires extérieures.

J'ai beaucoup de plaisir à vous écrire et à recevoir de vos nouvelles ; pourquoi donc ne pas écrire?

Pourquoi suis-je dur envers cette bonne Valentinc! C'est une énigme que je ne puis m'expliquer autrement que par l'apathie que produisent l'âge et les infirmités.

Croiriez-vous que, sans sortir de la maison, qui est très-confortable, j'ai été attaqué d'un violent mal de gorge qui a causé quelque inquiétude a Sophie, parce que ma grande maladie, pendant laquelle vous m'avez 1. lissé à Kaplcs, avait comiii n i par les mêmes symptômes. Un collier de

sangsues m'a tiré d'affaire, et je suis maintenant

•m pii ds. L'indisposition pour laquelle vous m'a*

mseillé les eaux d'Evian s'est aussi dissipée;

maintenant dans la situation de ec

marquis de Pomenars,dont parle Mn,c de Sévigné, qui s'ctait disculpé de plusieurs procès criminels, et était au courant de sa fausse monnaie. Au moment où je vous écris, je suis au courant de ma sciatique, c'est un procès que je ne gagnerai jamais; j'en ai pris mon parti.

Depuis ma dernière lettre, j'ai appris de mauvaises nouvelles de ma famille. J'ai perdu un neveu que j'aimais. M. de Lamartine vous l'aura peut-être dit, il était beau-frère du grand poète. Il laisse un fils nouvellement entré au service dans le génie, et une fille charmante de dix-huit ans; c'est celui de mes neveux dont l'âge se rapprochait le plus du mien, mais bien jeune encore pour que j'eusse pu m'attendre qu'il me précéderait

J'ai recommencé à peindre ; voilà un petit paysage sur le chantier, mais les mêmes raisons qui m'empêchent d'écrire m'empêchent aussi de peindre. Je n'avais plus rien entrepris après le tableau que j'ai peint pour ma chapelle.

Celui que je viens de commencer n'avance pas, mes couleurs sèchent sous l'eau, il me faut en préparer d'autres.

Une des qualités que j'envie le plus en vous est cette activité, qui vous fait profiter du temps dont les moindres parcelles sont employées, et qui vous permet de passer d'une occupation à l'autre, sans intervalle et sans paresse. Vous ne connaissez pas ce défaut; nous avons souvent pensé, ma femme et moi, lorsque nous vivions près de vous,

que vous êtes la seule jeune femme qui se lève de meilleur matin que son mari, qui cependant est bien loin d'être un dormeur ni un paresseux.

Il vient de nous en donner une bonne preuve dans le bel album que j'ai reçu. C'est un monument digne de celui auquel il a été consacré, et de celui qui l'a érigé ; je l'ai lu tout entier, au moment même où je l'ai reçu, avec un plaisir inexprimable.

J'aurais reconnu l'auteur du texte, lors même qu'il ne l'aurait pas déclaré; je croyais le voir et l'entendre en le lisant. Recevez donc, mes chers et bons amis, mes tendres remerciements pour ce cadeau précieux qui me rappellera souvent votre amitié et le souvenir d'un homme que j'ai trop peu connu, mais pour lequel j'avais. conçu une si haute estime et qui, outre ses talents et ses grandes qualités, avait le mérite d*être le père de l'excellente Valenline.

Nous avons loué une campagne dans les îles de la Neva; elle est très-belle, le site est un peu humide, mais fort agréable. L'air était meilleur à I -Selo où nous avons passé la dernière sai-

son, mais l'eau y est mauvaise et calcaire. 11 fallait faire venir l'eau de la Neva et, d'ailleurs, j'y malade que j'y ai pris guignon. J'emporterai avec moi des pinceaux et des livres. Je lis ip maintenant : Paris nous inonde de bro- ; tout nous arrive malgré les défenses et i. . J'.u suivi Ions les débals entre l'Université et le clergé.

J'ai lu MM. Mi r et Q

tion par un solitaire. Je reçois l'Université catholique par communication clandestine ; j'ai lu de la même manière le livre du R. P. Ravignan sur l'institut des Jésuites, et j'en ai été charmé; il m'a fait revenir de bien des idées fausses sur le sujet qu'il traite; c'est un de ces livres qui font désirer de connaître l'auteur et qu'on a du plaisir à relire; enfin j'ai lu les Mystères de Paris, pour n'y jamais revenir.

Il faut avoir le diable au corps pour imaginer de semblables atrocités. D'après cet essai je me propose de ne plus lire de romans, à moins que

vous ne me les recommandiez

Je ne sais si je vous ai dit que

Natalie nous a envoyé son portrait, vrai chefd'œuvre de peinture et de ressemblance, miniature du célèbre Delfinger.

Le peintre l'a représentée telle que nous l'avons connue à Rome, c'est-à-dire un peu flattée pour le moment présent ; je ne me lasse pas de la regarder.

Le plaisir que nous avons éprouvé en le recevant m'a causé un remords de n'avoir pas profité de tant d'occasions où j'aurais pu me procurer votre portrait.

Comment se fait-il que nous n'ayons pas^la moindre esquisse de ce visage que nous chérissons tant? Au lieu d'y penser en temps opportun, j'ai eu la sottise de vous envoyer mon buste. Il m'arrive quelquefois d'avoir des absences; c'est comme une solution de continuité dans Je bon sens qui dirige ordinairement ma vie.

Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que le succès de votre portrait au Salon ; félicitez, je vous prie, l'auteur de ma part et de celle de ma femme qui ne l'a pas oublié et qui se rappelle à son bon souvenir

A LA M i. M 1 •". .

Pétersbourg, 29 mai [ 1 844J .

Jk n'ai pas répondu aussitôt que je l'aurais pu à votre lettre, chère trop bonne, parce que j'ai pensé que ma réponse ne vous trouverait plus à Paris et j'ai préféré vous l'adresser à Audour, dans l'espoir qu'elle y arrivera en même temps que vous.

D'ailleurs, je vous avais amplement tranquillisée, au siikI de ma sauté dont vous ave/ eu la bonté de vous inquiéter, dans ma lettre du i'rmai; si j'étais vaniteux, je pourrais croire que c'est par Bympathie que nous avons pris la plume le même jour pour nous écrire.

Comme je suis parfaitement remis de cette indl po ition donl vous me pariez, je n'ai plus rien .1 voua dire sur ce qui me regarde. Nous allons

partir pour une campagne que nous avons louée dans les îles de la Neva ; il me tarde de voir des

i d la verdure, dont je n'ai pas'joui de-

puis bien longtemps, et de me distraire du triste événement qui vient de m'enlever un neveu chéri; c'était le plus âgé de tous, et comme il avait été de bonne heure raisonnable et que j'ai été longtemps jeune , nous avons été pendant quelque temps sur le pied de camarades. Notre longue séparation n'avait point altéré notre confiance réciproque ; je le regrette beaucoup. Sa sœur, malade depuis son enfance et qui, selon toute probabilité, ne devait pas lui survivre, m'écrit une lettre touchante sur cette perte imprévue qui la laisse seule de sa famille, et la condamne, sans force ni santé, à survivre à tous les siens. Ce cher homme s'est vu mourir pendant trois semaines et a supporté avec une fermeté religieuse la certitude d'une fin prochaine.

Après avoir reçu tous les sacrements, il a fait ses dispositions testamentaires tranquillement assis à sa table, et n'a gardé le lit que pendant deux jours. Il laisse à sa fille 100,000 francs; c'est, je crois, la moitié de sa fortune; son fils ne gardera que la terre favorite de Servolex.

Je ne sais pourquoi je vous écris ces tristes détails que vous savez, sans doute, par M. de Lamartine.

Nous attendons le retour du beau temps pour nous transporter à la campagne. Après les chaleurs du mois d'avril qui nous ont rappelé le climat de Naples, nous n'avons plus que quatre degrés de chaleur et des pluies continuelles, pendant lesquelles il ne nous est pas possible de déménager. C'est un triste et cruel climat que celui

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où la Providence m'a fixé; félicitez-vous, chère amie, d'habiter la belle France.

La nature marâtre en ces affreux climats,

Ne produit pour tout bien que du fer, des soldats.

Passe encore, quand le fer est employé à faire des chemins; je ne désespère pas qu'on en fasse un si grand nombre que nous pourrons aller à Paris dans huit jours. Alors il n'y aura sciatique qui tienne; j'irai à Paris, si vous ne venez pas; ici. En attendant, je fais en imagination une promenade autour de vos dahlias, et je me repose dans le bosquet de tilleuls que j'aime tant et dans lequel vous lirez peut-être cette lettre.

J'en étais là, lorsqu'on m'apporte une nouvelle épître de votre part.

Eles-vous donc bonne, chère enfant! voilà trois lettres que je reçois de vous, pour une seule que je vous ai adressée. Je suis touché au dernier point de votre constante amitié ; ne la laisse/ pas assoupir, de grâce; écrivez-moi toujours de temps en temps quelque bonne parole; j'en aurai besoin cet été, car nous allons être bien seuls; les Ribcaupierre, nos meilleurs amis, partent bientôt.

M. de Elibeaupierre vous a-t-il dit que son tils

se marie : il épouse une princesse Troubeskol. Son

peine à consentir à son ma-

i jeune personni est i"i l jolie, ce qui suffit

au jeune homme, mais elle n'est pas i i

• i jeune!

iphie est toute h- h

pablen mais la pauvre femme est ac-

i. pèsent uniquement sur elle,

et qui ne vont pas toujours au gré de ses désirs. C'est elle qui me soigne, qui me fait la lecture, et je n'ai pas le courage de la gronder, elle passe toute la matinée à écrire des papiers d'affaires, mais toujours avec la ferme intention de vous écrire. Vous connaissez son cœur, qui est la moitié du mien, et vous savez si elle vous chérit.

AdL-u, donnez-nous vite des nouvelles d'Audour. J'espère que M. de Marcellus est totalement délivré des rhumat;smes qui l'ont si souvent tourmenté ; j'y pense à chaque nouvelle recrudescence de ma sciatique ; dites-lui, je vous prie, mille choses aimables de ma part.

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