CI II
Pétersbourg, 27 août 1844.
J'ai voulu me remettre à la peinture, et j'ai commencé un paysage d'après nature, un Coucher du soleil ; mais, quoique mes yeux soient tout aussi bons que lorsque nous peignions jadis ensemble sur un certain pont à Lucques, je vois avec chagrin qu'il ne suffit pas d'avoir des yeux pour peindre : j'ai été bien mécontent de mon ébauche. Après avoir fait une esquisse du site en calèche, je croyais pouvoir me souvenir des belles teintes du ciel, mais ma mémoire ne s'est pas conservée comme mes yeux, et je ne sais trop si je
l88 CORRESPONDANCE.
continuerai cette entreprise. Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la beauté du soleil couchant dans le Nord pendant les longs jours de l'été. Le spectacle, qui ne dure que quelques instants dans nos pays, dure ici pendant plusieurs heures, et, comme le ciel est presque toujours parsemé de nuages, on voit souvent des effets de couleurs admirables et toujours différents chaque soir. Tous les jours, nous allons avec ma femme nous promener en calèche, une heure avant le coucher du soleil, pour étudier le ciel et les reflets dans le beau fleuve qui entoure les îles de la Neva, et je reviens tout plein d'enthousiasme, mais le lendemain, lorsque je veux rendre sur la toile ce que j'ai vu et senti avec tant de plaisir, ma pauvre mémoire se trouble et confond les différents tableaux qu'elle ne peut retenir qu'imparfaitement, et il résulte de cet élan infructueux, hélas! — un mécompte; mais je ne me décourage pas, je continuerai jusqu'à la fin; quelques bonnes lettres Je la bonne Valentine viendront de temps en temps ranimer mon imagination endormie cime tirer de mon apathie... J'ai lu la Vie de Ranci t par M. de Chateaubriand. Je n'ose presque pas vous dire que je n'y ai pas trouvé ce que j'attendais; c'est un assemblage de notes incohérentes qui me ' en suspens sur l'idée que je dois avoir du célèbre anachorète, mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est d'avoir dénigré Fénelon, en disant qu'il y avait plus d'orgueil que de sincérité dans
ii rétractation publique qu'il lit en chaire de ses erreurs ascétiques d i par le Saint Père.
CORRESPONDANCE. iBo
On a toujours regardé cette action comme un trait sublime, et l'autorité de M. de Chateaubriant ne changera rien à cette opinion si générale. Enfin, puisque j'en suis à mes lectures, je vous dirai que j'ai lu tous les pamphlets de controverse entre les évêques et l'Université.
Bien plus, j'ai eu le courage de lire d'un bouta l'autre le Voyage en Orient, de M. d'Estourmel, dont j'ai admiré l'étonnante mémoire et l'érudition, à travers les enfantillages dont il a parsemé son œuvre et les souvenirs de sa préfecture qui sont là comme Pilate dans le Credo, mais quel dessinateur et quels paysages! Avez- vous remarqué celui qui doit représenter l'emplacement de la maison de la veuve de Sarepta et qui est composé de trois ou quatre pierres et d'autant de brins d'herbes.
C'est dommage qu'il ne dessine pas la figure, il nous aurait, sans doute, donné le portrait de la bonne veuve!
A LA MÊME
Pétersbourg, 30 juin 1845.
e soleil brille pour la première fois depuis que nous sommes à la campagne, chère bonne, et
IÇO CORRESPONDANCE.
le souvenir de Valentine brille avec plus d'éclat que lui.
Ce n'est pas qu'il se soit éteint, ni même altéré un seul instant, mais le mauvais temps et un froid inouï pour la saison, joints à une recrudescence de mes infirmités, m'a tellement découragé, que je n'osais commencer une lettre, n'ayant rien de bon à vous dire et ne voulant pas vous faire partager ma tristesse qui, au fond, est assez chimérique. car j'aurais tort de me plaindre de mon sort. Ma femme est tout à fait délivrée de sa fièvre, et nous menons une vie assez douce dans notre belle campagne, au milieu des fleurs dont Sophie aime à s'entourer.
Quelques bonnes connaissances viennent nous voir; les îles de la Neva où nous sommes sont très-peuplées, en sorte que notre société est à peu près la même qu'en ville. 11 nous arrive rarement Je dîner seuls. Ce dernier avantage, qui, sans aucun doute, est dû à notre amabilité, est puissamment secondé par le talent reconnu de M. Gabriel, qui passe au dire des gastronomes, pour le meilleur cuisinier de Pétersbourg. Le brave jeune homme nous a été fidèle, malgré lea tions nombreuses qui lui ont 1 1 i faites
pour DOU8 l'enlever. J'ai depuis longtemps reçu [« i.Mini- i et j'ai déjà fait l'ébauche d'une :
lll que je suis
m'envoient de temps en temps des tableaux pour me les fain voir. Dans le nombre, pendant vingt-quatre heures un paysage
des hautes Alpes, d'un habile peintre genevois, M. Calame, dont vous avez, sans doute, entendu parler.
Comme j'ai passé plusieurs années autour du mont Blanc, j'ai été charmé de la beauté et de la vérité de ce chef-d'œuvre, qui m'a rappelé ma verte jeunesse et mes anciennes courses sur les glaciers. J'en ai pris un trait sur papier gris, en marquant les principaux effets des glaciers et du torrent avec du blanc ; c'est d'après ce travail de deux heures que j'ai entrepris la copie. Je l'ai commencée en arrivant ici, je ne sais trop comment je l'achèverai, car j'ai beaucoup de difficulté à demeurer longtemps assis sans éprouver d'assez vives douleurs ; ainsi je ferai mon tableau par assis et levé, comme dansla Chambre des députés. Je plaisante maintenant, parce que je suis heureux de m'entretenir avec vous, mais vous pouvez facilement comprendre la cause du découragement qui s'empare quelquefois de moi, lorsque je réfléchis sur ma situation; j'évite, autant qu'il m'est possible, de me livrer à ces pensées, et le meilleur moyen est de relire une de vos aimables lettres, toujours si pleines de bons sentiments; c'est ce que j'ai fait avant de commencera vous écrire, et me voilà sur pieds, frais et gaillard.
Je ne suis pas de votre avis au sujet du bleu de Guimet, que je crois aussi bon et solide que l'outremer naturel. Monsieur votre père avait la même prévention que vous contre le Guimet, et je crois que vous en avez hérité; c'est une grande autorité. Cependant j'ai quelques paysages de
IÇ2 CORRESPONDANCE.
moi et de Natalie, qui datent de plus de dix ans, et dont les ciels se sont bien conservés.
Le bleu de Thénard que vous préférez est aussi très-bon et solide, mais il a l'inconvénient, pour le paysage, qu'il paraît gris à la lumière des quinquets, ce qui est un défaut à Pétersbourg, où l'on ne voit les tableaux que pendant l'hiver et, par conséquent, à la lumière des lampes. Sophie part dans ce moment pour Stretna, à trois lieues d'ici, pour y tenir un enfant de sa nièce, Mmc Lanskoï ci-devant Mme Pouschkine, sur les fonts baptismaux. C'est l'Empereur qui est parrain ; c'est une grande corvée pour elle et un honneur dont elle aurait bien voulu ss dispenser. Elle sera obligée de coucher à Stretna en maison étrangère, ce qui lui coûte infiniment et ne m'arrange pas du tout non plus, car, à la plus petite séparation, ie suis toujours en crainte de quelque accident. Il n'en est arrivé aucun, la voilà revenue bien portante et satisfaite de son expédition.
A LA M É M E
Pétersboui , - > Novembre 1815.
L'hivkr qui s'avance à grands pas me I r que cette lettre vous trouvera établie p. liais, me Bel léchasse, chère trop bonne Y.iiciitinc , et que notre correspondance
CORRESPONDANCE. lyj
reprendra sa régularité ordinaire. Je suis bien impatient d'avoir de vos nouvelles et de connaître le résultat définitif des différents voyages que vous avez entrepris pour le rétablissement de votre santé, et surtout pour celui de vos yeux, ces organes précieux , dont vous vous servez si bien, et dont je sens maintenant tout le prix, car ce sont les seuls que le long cours des anmées n'ait laissés dans leur intégrité.
J'ai terminé pendant l'automne mon grand tableau d'après Calame, et j'en ai même commencé un autre, de moindre dimension, que je vous destinais, mais le jour me manque pour le finir. Vous savez que le soleil nous abandonne dans cette saison ; il me donne à peine assez de lumière pour vous tracer quelques lignes.
Pour remplacer cette occupation, j'ai repris sous œuvre un ancien roman que j'ai retrouvé dans mes protocoles et que j'avais complètement oublié.
Cette ébauche m'a intéressé, et j'essaye assez péniblement de coudre ensemble des anciennes pensées avec de nouvelles, sans autre but que celui de tuer le temps. Vous qui êtes l'activité personnifiée, vous ne comprenez pas la nécessité de tuer le temps. J'ai employé quelque temps la lecture à cet effet, mais le livre le plus intéressant m'endort. Comme mes infirmités me privent d^ sommeil pendant la nuit, il en résulte que, toute la journée, je suis dans une somnolence habituelle. Il m'arrive à tout moment d'être réveillé par un bruit inattendu : c'est M. Sué qui est tombé par
I 0-f CORRESPONDANCE.
terre ; il y est même tombé si souvent, que j'ai fini par l'y laisser, et je n'ai pu l'achever.
Il n'en est pas de môme lorsque j'écris ; la journée entière passe comme un éclair, et je me suis aperçu que, lorsque je parviens ainsi à tenir le sommeil éloigné pendant I* jour, je dors mieux pendant la nuit, les douleurs que j'éprouve sont moins vives et moins fréquentes; c'est donc un double prolit.
Nous a\ons re:u une lettre charmante de M""' de Biencourt qui nous a été remise par son lils. Ma femme en a été tout heureuse, malgré les tristes souvenirs que la vue de ce beau jeune homme a réveillés en elle. Nous n'avons voulu nous rappeler que les moments heureux de l'époque où nous avons connu M,,,e de Biencourt à Castellamare.
Nous avons vu son fils bien rarement, mais assez pour le juger digne de son origine; il contraste vivement avec l'idée que nous nous faisons en général d'un jeune Parisien ; sou aimable vimtraste aussi avec celui de son mentor, us une barbe épaisse et noire dont on ne voit plus d'exemple dans notre société de Pétersau reste, il nous a paru très-spirituel et tr.K-iaisoiiu ible , s'il est permi8 de juger un bomme pour l'avoir vu deti\ fois.
M"" de Bienc mrl me dit dans sa lettre nulle
i lus Batteuses et que je mérite bien
peu; quoique je ne doute pas de la sincérité de
n , je Us atn ib te en grande pai tic ■
mci ancieui amis Marcellus et Oudinol ;
niable lettre, pour ce qui me regarde, est un reflet de leur constante et précieuse amitié.
Nous recevons aujourd'hui de bonnes nouvelles de Natalie qui est tout occupée de l'arrangement de son nouveau logement, qui, au rapport des personnes qui l'ont vu, sera très-confortable. Sa lettre en contient une autre de Grichon, c'est la ridicule abréviation de Grégoire qu'elle a adoptée; le petit billet est tout de sa composition et nous a fait grand plaisir.
On est fort occupé ici du voyage de l'Empereur, il n'est pas possible de penser à autre chose, cette pensée absorbe tout; pour mon compte, j'attends surtout le résultat de sa visite au saint Père, j'ai été longtemps à la croire impossible, c'est le feu et l'eau qui vont se rencontrer ; que peut-il en résulter? Adieu, chère trop bonne, écrivez-moi bien vite, il me semble que vous avez tant de bonnes choses à me dire! Ma femme vous embrasse tendrement.
Parlez de moi rue de Bourgogne.
A LA MLME.
Pétersbourg, 1846.
Vous devez me croire le plus ingrat des hommes, chère bonne Valentine, en voyant mon peu d'exactitude dans notre correspondance.
Je pourrais, pour m'excuser, vous parler de mes infirmités qui me découragent bien souvent et qui m'ôtent jusqu'à la faculté de penser.
Ma mémoire, qui a toujours été bien mauvaise, me manque absolument depuis ma dernière maladie, et si mon cœur ne se révoltait pas de temps en temps contre la faiblesse de ma tète, je serais encore bien plus coupable envers vous et envers toutes mes correspondances.
C'est un grand inconvénient que rien ne peut îcmplacer; il m'arrive souvent, lorsque j'écris, de ne pas trouver le mot qui doit continuer la phrase et de tenir ma plume suspendue, pour le chercher; s'il tarde à se présenter, mes idées prennent un autre cours, je repousse ma lettre sans le vouloir et je me mets à penser à Naples, à Caslellamare.
J'ai heureusement une bonne femme qui pense et apit pour moi, qui prévient mes distractions ou qui en répare les inconvénients; elle ne me quitte pas un instant, répond pour moi aux visites qui viennent nous voir, en sorte qu'en nie voyant tranquille dans mon fauteuil avec un air attentif aux nouvelles de la ville, que je n'en écoute guère, on me prend pour une personne vivante et on ne se doute de rien.
C'est assez parler de moi. Vous avez facilement d ouvert de qui venait le cadeau porte par M. Kuilo, m. lis voua l'avez pris pour un senv- . et ( ! n'est pas là s.i destination,
(elle pièce pesante doit être employée pour maintenir et fixer lis ouvrages à l.i m un, il doit
coaitEsrONDAxcE 197
y avoir un tiroir ou quelque chose de semblable, contenant le dé, les ciseaux, un crochet, ou du moins, si ces objets n'existent pas, il y a l'emplacement pour les y mettre.
Vous vous étonnez avec raison de n'avoir pas trouvé un petit mot d'écriture avec l'envoi, mais vous savez par une bien longue expérience la difficulté qu'éprouve ma chère Sophie à écrire même une ligne
Elle a reçu une lettre charmante depuis bien longtemps et n'y a point encore répondu. Elle en a été toute glorieuse, et comme cette bonne épîlre est toute pleine de choses flatteuses pour moi, elle l'a colportée partout et l'a fait lire à toutes nos connaissances, pour leur faire voir quels sont les amis que j'ai su m'acquérir à Paris ; elle s'en est emparée et ne veut pas me la confier, de crainte, dit-elle, que je ne la perde, et dans la bonne et ferme intention d'y répoiiJie. Si par le premier courrier je vois qu'elle n'en fait rien, j'y répondrai moi-même, et ii faudra bien qu'ils s'en contentent ,
Je ne vous ai pas écrit que ma femme m'a fait faire une chapelle catholique dans la maison, en sorte que je ne serai plus obligé d'aller chercher une messe dans nos froides églises.
A LA MÊME
Saint-Pétersbourg, 5 mars 1846.
Que vous dirai-je, chère trop bonne, pour vous expliquer mon long silence? J'aurais bien quelques bonnes raisons, mais j'aime mieux ne pas vous en parler, de crainte de vous affliger.
Je suis tout souffreteux de mes infirmités, et je suis en arrière dans toutes mes correspondances de famille.
Vous croyez peut-être que je suis occupé d'un certain roman dont je vous ai parlé, mais il n'en est rien, j'ai été forcé de le mettre de côté.
Je ne puis pas demeurer longtemps assis, sans éprouver de vives douleurs, ce qui m'oblige d'avoir recours à mes béquilles pour voyager pendant quelque temps autour de ma chambre et me lir, quoique je jouisse, d'ailleurs, d'une assez bonne saute pour mon âge.
Je souffre plus encore moralement que physi- ', ,n voyanl mes facultés intellectuelles s'affaiblir de jour en jour; ma mémoire, qui a toujours été très-faible, s'affaiblit chaque jour davan- |] 1 : le preuve dans ma lettre,
1 ivnir dit que ie ne vous expli-
1 e de mon silence, je vous en*
CORRESPONDANCE. Iyp
parle plus longuement que je ne le voulais. En voyant l'ancienne date de votre dernière lettre, me suis effrayé d'avoir si longtemps tardé à vous demander de vos nouvelles.
J'ai passé tout ce temps à lire un ouvrage qui m'intéresse infiniment, c'est en grande partie à cause de cette occupation attachante que j'ai l'air d'être infidèle à la précieuse amitié que vous m'avez toujours témoignée, en gardant un silence que je me reproche vivement.
Cet ouvrage est intitulé : Histoire universelle de l'Église catholique, par M. Rhorbascher.
Ce nom barbare est cependant celui d'un Français.
Je n'en avais jamais ouï parler, et les journaux que je lis n'en ont point fait mention. C'est, à mon avis, le meilleur, le plus beau livre que j'aie jamais lu.
Je ne suis encore qu'au cinquième volume, et je suis heureux de penser que l'ouvrage est composé de vingt volumes in-8°, en sorte que j'en aurai assez pour le reste de mes jours. Je serais charmé que M. de Marcellus me dise son avis et celui de votre époque sur cet excellent livre qui, outre qu'il est d'une érudition effrayante, est tout à fait selon mes idées et selon mon coeur.
Vous me pardonnerez, sans doute, da vous avoir été quelque temps infidèle, lorsque vous apprendrez que c'est pour M. Rhorbascher. Je ne suis pas très-content de la santé de ma femme, qui depuis l'automne a souvent des accès de fièvre dont la quinine a bien de la peine à la délivrer;
SOO CUKHESl'USOAKCt.
l'embarras des affaires dont elle est seule chargée l'a empêchée de se rétablir.
Votre mari vous dira combien il est difficile de les diriger à cent lieues de distance ; elle a été obligée de chasser trois intendants et de faire tout à coup maison nette ; celui qui les dirigeait ici et qui était son conseil était de moitié avec ceux des terres pour nous ruiner, ils sont tous remplacés; seront-ils meilleurs que les autres? Nos récoltes sont très-bonnes, tandis que, dans plusieurs autres provinces, on éprouve une horrible famine : des centaines de paysans y meurent à la lettre de faim chaque jour.
On leur envoie de l'argent, mais on ne mange pas l'argent, et la difficulté des chemins et des transports ôte la possibilité d'envoyer du grain qui abonde ailleurs.
Quel étrange pays !
Nous avons loué pour celte année la charmante campagne où nous avons déjà passé deux étés sur le bord de la Neva, non pas dans les îles qu'elle forme et qui sont tris-humides, niais sur le continent.
Si je reprends un peu Je courage, j'y terminerai le paysage que j'ai commencé pour vous.
Ne m'oublie/ pis, chère Valeiiline ; écrivei-
irlez-moi beaucoup du marquis et de la i Oudinot, ei parlez-leur de moi; je ne
veux pas Être oublié Je ces bous .unis.
Ma femme vous J.t mille choses aimables et i qu'à M. Je Marccllus.
Pétersbourg, le 30 avril 1846.
Nos lettres se sont croisées, chère bonne comtesse, et cela devait être, car nous étions trop en retard dans notre correspondance, et j'aime à voir un peu de sympathie dans ce hasard qui nous a fait rompre le silence en même temps.
Je n'ai pas à vous donner d'aussi bonnes raisons que les vôtres pour m'excuser, car je n'ai aucun devoir de société à remplir, et, depuis l'automne, je ne suis pas sorti une s.-ule fois de la maison, de peur de compromettre le peu de vie qui me reste.
Ce système m'a passablement réussi, quoiqu'il ne soit pas tout à fait volontaire. La difficulté de monter en voiture, où je suis obligé de me faire porter à force de bras, y a principalement contribué.
Les douleurs que j'éprouve augmentent peu à peu, mais constamment, et m'offrent une perspective qui me décourage, au point que je ne sais si je dois me féliciter de voir ma santé générale se soutenir à merveille.
Je ne suis plus qu'un estomac! Je m'en contenterais, comme Fontendle, mais le philosophe égoïste ne souffrait pas !
C D R K E s I> u N DANCe,
Je me doutais du mauvais état de la santé de mon cher Tôpffer ; la dernière lettre que j'ai reçue de lui, en date de Vienne, m'annonçait cependant qu'il était mieux, mais, comme il n'a plus répondu à mes lettres, je craignais une rechute.
Votre lettre est venue me conlirmer ce pressentiment, et je m'attends avec un profond chagrin à la perte de cet excellent homme, qui, d'après l'ordre ordinaire de la nature, ne devait pas me précéder. Au reste, il s'est tiré si souvent d'un état presque désespéré, que je ne suis pas sans espoir sur son rétablissement.
Il est probable, malgré tout ce que vous me dites, qu'il vit encore, puisque les journaux ne parlent point encore de sa fin. Si vous écrivez à Genève à ceux qui le soignent, priez-les, je vous prie, de lui offrir de ma part un dernier témoignage de ma sincère amitié, dont j'espère la continuation dans un meilleur monde, à une époque qui ne peut pas être très-éloignée
je suis toujours charmé de mon Rhor-
bascher dont je vous ai parle dans ma dernière
lettre. J'en suis au sixième volume; mes yeux me
permettent de le lire tout le temps que ma bonne ne emploie à ses affaires et aux détails de son ménage, ensuite elle vient me lire les journaux, i : passe assez p. lisiblement. . .
A LA MEME
Pétersbourg, 26 décembre 1S46.
J'apprends avec un grand plaisir que vous avez fait connaissance avec ma charmante nièce Alix, et que vous avez été contente d'elle; c'est vraiment une charmante personne et la digne nièce du grand poste; je ne l'ai connue que dans son enfance, mais je reçois de temps en temps d'elle d'aimables lettres qui suffisent pour me la faire apprécier et qui respirent le bonheur dont elle jouit.
On a fait hier les obsèques de la jeune grandeduchesse, cela jette du noir sur la société qui la regrette.
Sa malheureuse mère n'est point encore revenue.
Hélas ! personne n'est à l'abri de semblables coups,
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas nos rois !
La situation élevée de ces grands personnages.
doit leur rendre plus sensibles ces pertes cruelles, car l'habitude du pouvoir, auquel rien ne résiste, leur fait aisément croire à l'immortalité, jusqu'à ce que les décrets inexorables de la Providence viennent les détromper.
Contentez-vous pour aujourd'hui de cette courte lettre, chère amie; je n'ai rien de bien bon à vous dire
Communiquée par la famille Oudinot