A M LE DUC DE REGCIO
Saint-Pétersbourg, 18 octobre 1 S 1 7 .
Mon cher duc,
En apprenant la mort de votre illustre père, le sentiment de regret que l'Europe entier.- a éprouvé s'est vivement fait sentir dans mon cœur, en me rappelant les nombreux témoignages d'amitié que j'ai reçus de la part de son digne lils. Ne pensez pas, mon cher duc, que je puisse jamais lier un seul instant, et n'attribuez qu'à ma discrétion le silence que j'ai gardé si longtemps avec vous.
J'ai eu de 1 mps de vos nouvelles par
l'excellente Valentine et par la voie des journaux: ma femme, qui est tn 1 lidueàlea lire, ne man-
quait jamais de m'apporler ceux qui faisaient mention de vous, et votre nom seul, en nous ramenant le souvenir des moments heureux passés avec vous et avec la si bonne et si belle Eulalie, à Castellamare et à Paris, suffisait pour me faire oublier mon âge et mes infirmités.
Notre vieux ménage est bien désireux d'apprendre les changements qui peuvent avoir lieu dans votre situation, et surtout de savoir si vous retournerez en Algérie. Nous espérons que non et que peut-être l'ancien projet que vous aviez formé, et qui nous a souri un instant, celui de venir voir notre grand Empereur, pourrait maintenant se réaliser. Ma femme y a pensé tout de suite, lorsque nous avons appris votre retour en France.
Aujourd'hui les chemins de fer et les bateaux à vapeur facilitent les plus longs voyages, et font disparaître les distances; vous pouvez être à Pétersbourg dans huit jours, avec Mme la duchesse et votre aimable héritier. Peut-être même nos amis Marcel lus consentiront-ils à vous accompagner.
Voilà, mon cher duc, le dernier rêve que je fais dans mon fauteuil roulant, où je suis enchaîne par la vieillesse, n'ayant plus d'autre espoir de revoir de si bons amis.
Ma femme, qui est de moitié dans le projet de voyage que je viens de vous proposer, me charge de vous offrir, ainsi qu'à Mme la duchesse, ses plus affectueux hommages; recevez aussi les miens, mon cher duc, ainsi que l'assurance de mon dévouement sans bornes.
A LA COMTESSE DE MARCEILUS
Saint Pétersbourg, 1848.
Vous savez l'invasion du choierai Péterabourg. Le fléau n'a pas été aussi meurtrier que le dernier, il diminue d'intensité, mais il n'est pas fini ; il parcourt la Russie dans tous les sens, et il s'est arrêté chez nous pendant trop longtemps.
Nous avons perdu quatre domestiques enlevés dans quelques heures, entre autres mon valet de chambre, dont la perte m'a jeté dans un grand embarras, étant perclus comme je le suis. . . .
Malgré les angoisses que le fléau nous a causées, je vous avoue, chère Valentine, que je le préfère à la maladie morale qui vous désole, et dont il est impossible de prévoir la lin.
Votre malheur nous fait sentir plus vivement
la paix dont nous jouissons et que l'on tâchera de
rer. Que n'avez-voua, non-seulement un roi,
"me un tyran, cela vaut mieux qu'un fou
comme Lamartine!
J'espère que l'expérience cruelle qu'il fait m.iinlenani le fera rentrer en lui-même. Voilât chère
nduil le mépris Je la religion. Lamartine est depuis longtemps sorti de l'ornière, et je
crains qu'il n'y ait point de remède qui puisse le remettre dans la bonne voie.
Voilà, dis-je, où conduit un orgueil démesuré. Je ne puis m'empêcher de l'aimer, c'est un si bon homme, hors de ses chimères! Mais je pleure ses illusions qui ont fait tant de mal au monde entier.
Notre roi Charles-Albert a fait les mêmes fautes que Lamartine, et bientôt il aura un sort analogue ; il s'est fait libéral par entraînement, il a exclu de ses conseils tous ceux qui pensent bien; tous mes parents ont été mis de côté.
Adieu, chère Valentine, je suis dans la bouteille à l'encre.
A L A MÊME
Saint-Pétersbourg, 4 juin 1849.
Ce que vous me dites du cher général ne m'a pas tranquillisé. Je sais ce que l'on a écrit dans les journaux d'exagéré et de mensonger, mais sa position est bien mauvaise. J'aimerais autant le savoir aux prises avec les Hongrois et les insurges de tous les pays, que le voir décider des affaires de notre saint Père le pape.
Que Dieu veuille l'assister , car ce n'est que Dieu qui puisse nous maintenir dans la bonne voie ! Le président de votre république m'a paru
bien porté pour lui, et la paix qu'il maintient en France m'avait donné des espérances.
Tout peut encore s'écrouler à la suite des votes qui s'annoncent fort mal. Notre cher Lamartine m'a envoyé ses Confidences dont je connaissais dcjà quelques chapitres par les journaux. Remerciez-le, je vous prie, bien tendrement de ma part.
J'ai eu bien du plaisir à lire ces descriptions d'un pays où j'ai passé si longtemps et où j'ai été plus heureux que partout ailleurs, et j'ai pu constater l'exactitude de ses tableaux. J'ai vu avec chagrin notre Empereur entrer dans le chaos de ces interminables guerres. Je crois, hélas! le mal irréparable avant une dernière et terrible et générale catastrophe, qu'heureusement je ne verrai pas.